vendredi 10 août 2012

L'éloge funèbre par anticipation

Michel Polac est mort, à 82 ans. Depuis cinq ans,  on ne le voyait plus à la télévision. Autant dire qu'à bon nombre de quadragénaires son nom ne disait à peu près rien. La notoriété télévisuelle est, avec la notoriété sportive, une des plus fragiles qui soient.

J'avais cessé de m'intéresser à Michel Polac depuis fort longtemps, à vrai dire depuis l'époque du sulfureux Droit de réponse, dans les années 80. Une ou deux interventions à la radio, écoutées en voiture d'une oreille distraite, et dont la teneur, aujourd'hui, m'échappe complètement. Tel est le sort du commentateur des oeuvres des autres : on oublie ses jugements presque aussi vite que prononcés. Qui lit aujourd'hui les plus grands critiques du XXe siècle, un Thibaudet, par exemple ? Leurs textes n'ont d'intérêt que pour les historiens de la littérature.

C'est injuste d'ailleurs, puisque c'est le critique qui nous met sur la piste des livres que nous allons aimer (ou pas). Il nous passe le mot, en somme. Métier qui nécessite une grande humilité.

Certains critiques passent de l'autre côté de la barrière et se mettent à écrire des oeuvres d'imagination, des essais, des mémoires. Ce fut le cas de Michel Polac. Il  est rare qu'ils dépassent le niveau d'honorables plumitifs. Leurs livres sont généralement oubliés encore plus vite que leurs articles. On ne devient pas écrivain en parlant des livres des autres. Michel Polac a beaucoup publié . Même les libraires d'occasion hésitent à proposer ses titres dans leurs bacs : qui en voudrait ?

Dans un billet fielleux de son blog, la République des livres, Pierre Assouline règle ses comptes post mortem avec Michel Polac, qu'il traite d' "écrivain raté". Que ne le lui fit-il savoir de son vivant. Les réactions de certains confrères l'ont obligé, depuis, à remettre le couvert, sans vraiment convaincre.

Le genre de l'éloge funèbre me laisse assez indifférent. Un article nécrologique n'a d'utilité que dans la mesure où il réunit sur l'intéressé  un stock  d'informations qu'il aurait été parfois difficile de réunir autrement. Dès qu'on s'éloigne d'une relative "objectivité", le portrait du défunt vire insensiblement à l'autoportrait de son rédacteur, autoportrait pas forcément flatteur, comme c'est le cas dans le portrait de Polac par Assouline.

On entre dans un mort comme dans un moulin : ce mot de Sartre résume, avec une joyeuse impertinence, l'attitude des vivants à l'égard des morts. Qu'est-ce en effet qu'un mort, sinon un moulin ouvert à tous vents, incroyable bordel où entre qui veut, rangeant et dérangeant meubles et tableaux de famille à sa guise, piquant les bibelots de la grand-mère, brocardant les pieuses reliques. Cette désinvolture des vivants à l'égard des morts est bien une preuve, s'il en fallait une, de la liberté humaine, et une indispensable contrepartie au culte des morts. D'où la salubrité de textes comme l'Homme qui était mort, de D.-H. Lawrence, La Passion considérée comme course de côte, de Jarry, Mahomet, de Voltaire ou les Versets sataniques, de Salman Rushdie, qui font bouger les lignes des portraits de ces prophètes que leurs zélateurs voudraient bien voir figés pour l'éternité.

Au vrai, on ne ferait pas mal de rédiger les notices nécrologiques bien avant la disparition physique de l'intéressé. Par exemple, il aurait été plus pertinent de rédiger la notice nécrologique de Michel Polac au lendemain de la suppression de Droit de réponse, en 1987, après que  le célèbre et toujours actuel slogan : " Une maison de maçon ; un  pont de maçon ; une télé de m..." lui valut son licenciement. Ensuite, il ne fit plus guère que de la figuration, intelligente certes, mais son heure de gloire était passée.

Dans Le Vent paraclet,  Michel Tournier raconte la consternation où les jeta, lui et ses amis (dont Gilles Deleuze) la fameuse conférence de Sartre, L'Existentialisme est un humanisme. Je l'imagine bien rédigeant, sous le coup de la déception, de concert avec Deleuze, une notice nécrologique de Sartre furibarde à souhait.

Michel Tournier a lui-même atteint l'âge de 82 ans. Depuis longtemps il vit retiré des voitures et sa notoriété littéraire est aussi passée qu'un vieux papier peint. Qui lit encore Michel Tournier ? Il est devenu ce qu'on pourrait appeler un écrivain honoraire, comme il existe des professeurs honoraires. Il serait bien temps de rédiger, avant qu'il ne décède biologiquement (le plus tard possible, on le lui souhaite), un éloge funèbre qui ferait dire au moins à quelques uns : " Tournier ? ah mais c'est bien sûr ! Vendredi sous les aulnes, Météorologie du Pacifique Sud, j'ai dû lire ça, autrefois ; c'était pas si mal , ma foi". Mais s'il disparaît dans vingt ans, il ne restera vraiment plus personne pour se souvenir de lui, et peut-être même personne pour penser à rappeler qui il avait été.

On pourrait ainsi prononcer l'éloge funèbre d'un écrivain, d'un artiste, d'un  homme politique, à n'importe quel moment de son existence physique. Pour certains lecteurs, les pamphlets antisémites de Céline ont été son acte de décès en tant qu'écrivain. Pour moi, l'homme politique Guy Mollet (mais qui se souvient de lui) est mort politiquement au lendemain des tomates d'Alger. André Glucksman constatait le décès intellectuel de Régis Debray à son retour du Kosovo. Pour Beethoven, le fantôme de Bonaparte ne se survivait pas en Napoléon. La Troisième Symphonie est l'oraison funèbre qu'il écrivit à la mémoire d'un grand homme.

L'éloge funèbre par anticipation : encore un avatar productif des théories de Pierre Bayard !


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits obituaires ( à papa )


( Rédigé par : Guy le Mômô )

Un cadavre prononçant l'éloge funèbre d 'un  autre cadavre

1 commentaire:

JC a dit…

Si on se disait facilement la vérité - disons si on s'en approchait - entre vivants, il n'y aurait plus ce foutu système mensonger nécrophile.

Polac serait considéré comme il le mérite ! Nul !