dimanche 26 août 2012

" Cosmopolis " (Don DeLillo) : vertiges de l'autodestruction

" Chin lâcha un de ses pets végétariens. Le système de régulation d'air l'avala aussitôt" (page 47)

" Elle était à bout de souffle et en sueur d'avoir couru, et elle se laissa tomber sur le strapontin sous le coup de cette espèce de sombre délivrance qui accompagne le lâcher d'un poids mort dans les toilettes. " (page 49)

C'est vrai que j'ai un goût prononcé pour le scatologique, mais à deux pages de distance, ces deux notations de Cosmopolis, de Don  DeLillo, semblent inciter le lecteur à faire le rapprochement.

Elles s'inscrivent en fait dans une thématique-clé de ce roman, celle du corps. Dans l'univers contemporain-futuriste mis en scène par DeLillo , les manifestations physiques sonnent ici ou là comme les rappels narquois d'une réalité naturelle et triviale qui persiste à s'inviter dans la fête d'un monde sophistiqué, fort des séductions d'une "réalité" toujours plus virtuelle, fabriquée par les systèmes vidéos, les ordinateurs et leurs relais de toutes sortes, écrans , caméras, téléphones portables...

" Il activa le retour des écrans dans leurs panneaux et leurs trappes, restaurant l'habitacle de la voiture dans la naturelle splendeur  de ses espaces, avec les lignes de perspective dégagées et son corps isolé dans l'espace, et sentit un éternuement commencer à se développer dans son système immunitaire. "

Le puissant et dérisoire héros de Cosmopolis est un magnat de la finance, sorte de trader inspiré travaillant pour son propre compte, possesseur d'une immense fortune. Au début du roman, il quitte son appartement de 48 (!) pièces, dans un building d'un quartier d'une ville qu'on identifie rapidement à Manhattan et à New York. Dans sa luxueuse voiture, il s'en va se faire couper les cheveux. De cette anodine sortie qui se transforme vite en inquiétante expédition dans la jungle de la ville, il ne reviendra pas vivant.

Cette énorme voiture, que son constructeur a rallongée à la demande du client, est sans doute la plus belle trouvaille du roman. Blindée, le sol couvert de marbre de Carrare (!!!),  suréquipée d'écrans de toutes sortes qui maintiennent entre son passager et les bourses du monde entier un contact permanent, et où défilent en continu les cours des devises et les actualités, encombrée de téléphones, de caméras perfectionnées qui lui permettent de filmer l'environnement mais le filment lui aussi en permanence, ne serait-ce qu'à destination du centre qui, pour le protéger, le soumet à une surveillance de tous les instants, pourvue de bars, de frigos et de toilettes, elle incarne de façon délirante et caricaturale le rêve de puissance, de richesse, de modernité, d'ubiquité qui dévore le personnage et ses pareils. En fait, immergée dans un monstrueux embouteillage aggravé par divers événements (un déplacement du Président des Etats-Unis, le cortège funèbre d'un chanteur populaire, une émeute anarchiste...), elle avance au pas, pendant des kilomètres, encadrée par les gardes du corps de son propriétaire. C'est d'ailleurs l'occasion pour DeLillo de nous faire voir New-York de façon  remarquable, en une symphonie d'espaces contrastés qui est une forte séduction de ce roman. Une scène burlesque, un des clous du livre, nous montre le héros, entouré d'écrans clignotants et de caméras, en train de faire une cour pressante à une collaboratrice récupérée en chemin, tandis qu'un médecin, lui aussi rameuté sur le parcours, lui sonde l'anus pour lui palper la prostate (asymétrique). Ce délirant passage à la limite dévoile quelles absurdités génère logiquement le vieil adage du capitalisme américain : le temps c'est de l'argent. Scène hilarante qui n'est pas sans rappeler certains moments des Temps modernes de Chaplin.

Car l'obsession du personnage, obsession du monde où il évolue, c'est de maîtriser toujours plus le temps, le présent, mais aussi et surtout le futur, grâce aux moyens qu'une technologie toujours plus sophistiquée, qui rend très vite obsolètes les brillantes avancées de la veille, met à la disposition de l'homme moderne.

Entreprise vouée à l'échec, on s'en doute,  par les contradictions qui la minent : ce monde qui se rêve tout-puissant est un monde de la dépendance ; l'omniprésence des multiples collaborateurs et larbins du personnage ne fait que le renvoyer la réalité de sa solitude; le rêve de vitesse et d'ubiquité se transforme en une lenteur d'escargot, le rêve de sécurité absolue s'inverse en une insécurité permanente, la récente union avec une riche et belle héritière se résout à des rencontres de quelques minutes volées au hasard, et la possession abstraite d'une immense quantité d'argent se mue en dépossession concrète : à quoi bon accumuler de l'argent pour acheter ce dont on ne peut jouir ?

Au point que ce brillant héros d'un capitalisme financier qui se nourrit sans cesse de la destruction de ce qu'il a construit en vient, sans qu'on sache vraiment trop pourquoi, sans doute autant par goût du jeu que par envie de savoir ce qui arrivera si l'on enfreint les règles de ce jeu, à organiser à son tour sa propre destruction, en perdant volontairement en un éclair sa fortune à la bourse et en tuant le dernier garde du corps censé le protéger. Rien de plus dangereux, il est vrai, qu'un garde du corps : il est le mieux placé pour vous flinguer.

Les réalisations les plus sophistiquées de la technologie moderne n'y changent rien : le défaut de la cuirasse de tout pouvoir humain, c'est d 'abord sa nature physique ; c'est en des corps humains qu'il s'incarne. C'est ensuite sa pesanteur et sa concentration. L'émeute anarchiste montre la fragilité de ce pouvoir concentré en un lieu, en l'occurrence la mégapole américaine. Ce qui se passe actuellement en Syrie, à Damas, où le pouvoir politique actuellement en place, est en passe d'être littéralement pris à la gorge par ses adversaires, le montre aussi.

Comment être à la fois puissant, admiré, envié et aimé ? Le cortège funèbre du chanteur Brutha Fez, vedette d'un rap muilticulturel, que ses admirateurs accompagnent jusqu'au cimetière en chantant et dansant, le suggère : c'est en pratiquant un art fondé sur le don, jetant un pont entre passé et présent, entre cultures, entre conditions sociales, capable de créer, au moins le temps d'un concert, les conditions d'une fraternité concrète, que Brutha Fez y est parvenu. Cette rencontre initie d'ailleurs un début de prise de conscience du personnage :

" Il était fatigué de regarder des écrans. Les écrans plasma n'étaient pas assez plats. Ils avaient paru plats pendant un temps, mais c'était terminé. Il regarda le Président de la Banque mondiale s'adresser à un aréopage d'économistes nerveux. Il trouvait que l'image aurait pu être plus nette. "

Ainsi commence à s'estomper la magie d'une technologie de l'image, toujours à la recherche d'un rendu plus fidèle du réel, mais par définition tout-à-fait incapable de parvenir à être aussi réelle que le réel lui-même.

Tout n'est sans doute pas pleinement réussi dans ce roman qui dit beaucoup, qui suggère beaucoup (peut-être trop). Il n'est pas sûr d'ailleurs que ce que dit ici le romancier n'ait pas déjà été dit par d'autres et qu'il ne renouvelle pas (avec talent) un certain nombre de poncifs sur les sociétés modernes..Les interventions  du futur tueur, sorte de portrait en miroir déformé du narrateur en loser, ne m'ont pas paru très  convaincantes, et la conversation finale entre sa victime et lui avant le coup de feu libérateur est vraiment un peu longuette. Tout cela cherche peut-être à être trop intelligent, de façon un peu trop voyante. Sus au bavardage ! Mais on retrouve chez DeLillo, comme chez Paul Auster, Bret Easton Ellis ou Russell Banks cette aptitude à peindre la société américaine contemporaine dans des fictions captivantes. Les romanciers français, à commencer par les plus doués, ont beaucoup à apprendre de ces maîtres d'outre-Atlantique.

Le travail de DeLillo pour ce roman s'apparente à celui que mène en France un Régis Jauffret mais il en est  aussi le contraire. Tous deux peignent le monde contemporain et sa violence, mais tandis que Jauffret se concentre sur un seul événement, un fait-divers, qu'il romance, tout en gardant néanmoins un contact proche avec les événements réels,  le romancier américain procède à une synthèse :  événements du 11 septembre, spéculations de Wall Street etc. Synthèse qui réserve beaucoup mieux les droits de l'imagination. Cette seconde méthode me paraît plus productive.


Don  DeLillo ,   Cosmopolis, traduit par Marianne Véron   ( Actes Sud  / 2003 )



( Rédigé par : Jeanne la Pâle nue dans ses châles )

Cosmopolis, film de David Cronenberg


Aucun commentaire: