samedi 1 septembre 2012

" Eloge littéraire d'Anders Breivik " , de Richard Millet

En guise de conclusion de mon billet Pour Richard Millet (28/08/2012) ,   j'ai écrit : "Soutenons Richard Millet, et surtout, lisons-le".

De son côté John Brown a dit ce qu'il pensait de l'Opprobre, paru en 2008. Quelques formules ironiques renvoient manifestement à cet Eloge littéraire d'Anders Breivik, si controversé, et dont, manifestement, il n'avait qu'une connaissance indirecte.

Comme il faut toujours faire ce qu'on conseille aux autres de faire, j'ai donc lu attentivement Eloge littéraire d'Anders Breivik. A l'issue de cette lecture, je ne saurais trop renouveler mon conseil : lisez-le !

" Ce livre abject ". C'est ainsi que Jérôme Garcin, sur le site Bibliobs du Nouvel Observateur qualifie le texte de Richard Millet. 

Ce n'est pas Eloge littéraire d'Anders Breivik qui est un livre abject, c'est Jérôme Garcin qui porte sur lui un jugement imbécile.

Quand on exécute ainsi, d'une formule expéditive, un livre qu'on a survolé, qu'on n'a manifestement pas sérieusement lu, parce qu'on s'est refusé à le lire, on ne peut que porter un jugement imbécile.

Comme d' habitude quand on est  de mauvaise foi, les attendus de Jérôme Garcin s'appuient sur une utilisation tendancieuse de citations coupées de leur contexte.

Il est certain que Millet a choisi un titre (volontairement ?) provocateur. Ce titre l'est moins quand on examine dans le texte ce sur quoi il s'appuie.  Millet repère deux caractères de l'entreprise de Breivik : d'une part le souci, de la part du meurtrier, de donner une sorte de perfection formelle à ses actes ; d'autre part l'existence d'un long texte justificatif de près de 1500 pages, mis en ligne par Breivik sur Internet, et que Millet décrit ainsi : " une sorte de manifeste dont les naïvetés, le caractère composite, la culture "Wikipedia", ne sont pas difficiles à souligner, et le rendent indigeste, quoique non dénué d'intérêt, par endroits, mais qui, ce manifeste, ne saurait se résumer à un violent refus du multiculturalisme, notamment de son fer de lance : l'Islam. ". En somme, selon Millet, Breivik oscille entre une dénonciation littéraire (restée médiocre) de ce qu'il refuse et le choix de la violence.

Ce titre, Eloge littéraire d'Anders Breivik, peut donc se comprendre et doit, à mon avis se comprendre, comme l'expression du regret de Millet que Breivik n'ait pas été capable de donner à son "compendium" de 1500 pages une véritable qualité littéraire, une véritable tenue intellectuelle, ce qui lui aurait peut-être évité de s'abandonner à une dérive meurtrière à laquelle il a tenté de donner une pauvre perfection formelle, vestige de ses velléités littéraires manquées.

En choisissant le crime plutôt que l'écriture, le fusil d'assaut plutôt que le combat d'idées, en se contentant de mettre en ligne un pensum indigeste relevant de la sous-littérature, Breivik  a fait le jeu de ses adversaires. C'est cela, la vraie signification de ce titre ironique .

A aucun moment, Millet ne fait l'éloge des actes d'Anders Breivik, ni même de la personnalité du meurtrier, bien au contraire. Il faut être de très mauvaise foi pour penser le contraire après l'avoir lu.

Ce que fait Millet dans ce texte ? Il met en relation et en écho une entreprise criminelle et l'état de la société dans laquelle cette entreprise est menée. Breivik apparaît sous sa plume comme le révélateur de la crise de la société norvégienne, crise qui, selon lui, est aussi celle de la plupart des sociétés européennes.

Ce n'est pas la première fois, à ma connaissance, qu'un écrivain se livre à ce genre de confrontation révélatrice. Une société révèle souvent une part significative d 'elle-même dans le miroir d'un fait-divers, surtout lorsque, comme celui-là, ou comme l'affaire Mohammed Merah, il est hors-normes. 

On peut ne pas être d'accord avec les analyses de Millet mais, en tout état de cause, ce texte n'a rien d'indigne ni d'abject. Il est, au contraire, excellent, et sûrement un des meilleurs de son auteur.

Je ne partage pas nombre de positions de Richard Millet mais, comme lui et comme tant d'Européens, je partage son inquiétude sur l'avenir de nos sociétés et je me dis que, si nous voulons sauver ce qu'elles ont de meilleur -- notamment, n'en déplaise à Richard Millet, la démocratie -- nous aurons fort à faire et aurons intérêt à jouer très serré.

Voudrait-on faire taire Richard Millet en organisant cette grotesque levée de boucliers qu'on ne s'y prendrait pas autrement.

Et si la rage des ennemis de Richard Millet était à la mesure même de la qualité d'un texte dérangeant qu'ils travestissent pour se dispenser d'en affronter loyalement le contenu ?


Note. - Lire L'Affaire Millet : un débat faussé, par Pierre Jourde ( blog du Nouvel Observateur ) . On peut regretter avec Jourde que Millet ne dise à peu près rien des victimes, mais ce n'est pas son propos (pas plus que de faire l'apologie du tueur) qui est de dégager la signification de ce drame. Comme Jérôme Garcin, Jourde feint de croire que Millet fait l'éloge de Breivik, ce qui est un contresens. Peut-être a-t-il le souci de ne point trop se démarquer d'un confrère écrivant pour le même hebdo. Pour l'essentiel, Pierre Jourde s'élève vigoureusement contre le prurit de censure et d'ostracisme qui démange quelques intellectuels et écrivains bien décidés à monter de toutes pièces une "affaire Millet" pour faire la peau du vilain canard. Comportement peu reluisant, et qui ne fait qu'apporter de l'eau au moulin de leur ennemi .

"Depuis plusieurs années, écrit Pierre Jourde, Richard Millet recherche très consciemment le scandale. Cela fait partie de sa stratégie d’auto-victimisation. " Je ne connais pas assez Richard Millet pour me faire une opinion assurée là-dessus mais il me semble, après avoir lu Eloge littéraire d'Anders Breivik, que l'ambition de Richard Millet est plus haute : elle est, selon moi, de donner à sa pensée sur le devenir des sociétés et de la culture européennes, non seulement une cohérence systématique, mais une rigueur et un éclat, au service de cette cohérence. Il y a longtemps qu'en France, une pensée de droite, une pensée réactionnaire ( au sens où un Joseph de Maistre est un penseur réactionnaire ) n'a pas atteint ce niveau de qualité, et c'est ce qui fait pour moi l'originalité et l'intérêt des textes de Richard Millet dans le paysage intellectuel français. "

A cette accusation portée contre lui par Jourde et par d'autres de chercher systématiquement le scandale, Millet répond, dans Langue fantôme :

" Contrairement à ce qui se murmure à mon sujet, la provocation n'est pas mon fort : celle-ci suppose l'éclat, le scandale, en réalité l'espoir d'un "retour", d'un "dialogue", d'un "débat" , bref, l'acquiescement au consensus. "


Millet provocateur malgré lui ? Il faut juger sur pièces. Pour moi, en tout cas, les deux essais réunis sous le titre Langue fantôme  (le premier tout aussi remarquable que le second) ne relèvent aucunement de la provocation. Millet a beaucoup écrit. Il faudrait faire un bilan de la réception critique de ses textes pour juger de ce qu'il en est vraiment de cette "stratégie d'auto-victimisation" dont parle Pierre Jourde.

Le compte-rendu de Pierre Jourde montre qu'il a lu le texte de Richard Millet beaucoup plus attentivement que Jérôme Garcin. Il n'empêche que, sur un point essentiel, sa lecture reste erronée. J'ai eu l'occasion plusieurs fois de vérifier la pertinence de ses jugements critiques. Cependant je m'interroge sur la façon de lire des critiques professionnels en général ; leurs approximations et leurs erreurs, qu'un lecteur attentif et prenant le temps qu'il faut ne commettrait pas, suggèrent qu'ils pratiquent souvent une forme de lecture rapide, qui engendre les insuffisances de leurs comptes-rendus. Pierre Jourde impute aux ennemis de Millet, comme Annie Ernaux, la responsabilité d'avoir faussé le débat sur son livre; mais les critiques eux-mêmes y ont largement contribué, par la faute d'une lecture superficielle et, parfois, partisane. On serait tenté de donner à méditer à  certains une belle définition de la lecture, proposée par... Richard Millet, dans Langue fantôme :

" [...] la lecture, cette victoire sur le temps aussi puissante que l'amour, ce questionnement du monde à partir d'une position quasi autistique, la lecture comme art du temps et musicalité de la solitude [...] " .

Richard Millet , Langue fantôme; suivi de Eloge littéraire d'Anders Breivik ( Pierre-Guillaume de Roux)

( Rédigé par : Marcel )


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