vendredi 28 septembre 2012

Le Midi de Papa (5) : comment téléphoner avec une chaise de camping

Du bon  usage des accidents : j'ai enfin converti ma femme aux joies du téléphone portable. " Pour mon anniversaire, m'a-t-elle dit sur son lit d'un hôpital d'une jolie ville de Gironde, où l'avait conduite une fracture, offre-moi un téléphone portable ".

Je me suis donc précipité à l'agence multimédia d'un hypermarché de cette jolie ville de Gironde et y ai fait l'emplette d'un portable et du forfait assorti pour un prix défiant toute concurrence.  " Faites-moi un beau paquet cadeau, avec un beau ruban ". Sitôt dit, sitôt fait.

A l'hôpital, j'ai apporté le cadeau à ma femme et le lui ai fait voir. "On le déballera quand je serai rentrée". Soit. On la transfère à l'hôpital de la ville de l'Est-varois près de laquelle nous résidons, dans un joli village provençal connu pour la qualité de ses Côtes-de-Provence. On l'opère. La convalescence commence. C'est le moment d'ouvrir le paquet-cadeau. Moment émouvant.

Le paquet ouvert dévoile son contenu : une carte-sim, une batterie avec son chargeur, des écouteurs, un mode d'emploi, mais pas de téléphone. Ils ont oublié de l'ajouter.

Palabres téléphoniques, négociations. "On va vous l'envoyer par colissimo". Bien.

J'attends. Une semaine passe. Pas de colissimo  Enfin, un matin, je reçois l'avis. Demain, je pourrai récupérer mon téléphone. 

Justement, l'opérateur m'appelle. Le colis qu'ils m'avaient adressé va leur être retourné  Motif : n'habite pas à l'adresse indiquée. J'y habite depuis trente ans et, de leur côté, ils ont correctement libellé l'adresse. Mystère, mystère. " Rassurez-vous, que je leur annonce, tout joyeux, le colis est bien arrivé ! Demain, je le récupère ! "

Tout à l'heure, à la poste, on me l'a enfin livré, ce foutu téléphone. Dans un colissimo de soixante centimètres de côté, relativement plat mais lourd, à  moi adressé par une personne que je ne connais pas, résidant du côté de Briançon, dans les Hautes-Alpes. Etranges circonvolutions du réseau postal français; Mais bon; ne cherchons pas à comprendre; l'essentiel est que ça arrive.

Avec l'impatience qu'on imagine, j'arrache les multiples bandages beaucoup plus serrés que ceux qu'on met autour du bras de ma femme. J'ouvre ! Enfin ! Oh ! ce moment d'émotion toujours aussi fraîche où le client  fidèle des chaînes de grande distribution (tiens, ça ferait des paroles au poil pour une chanson de Michel Sardou ) découvre, émerveillé, son cadeau !

Et, dans une enveloppe de plastique, je tombe sur une chaise de camping pliante dont l'armature de ferraille quelque peu rouillée tend une toile à rayures moisie : probablement un invendu stocké dans je ne sais quel entrepôt depuis les années cinquante.

L'expéditeur a oublié de joindre le mode d'emploi qui m'aurait dit comment ma femme pourra se servir de l'objet pour téléphoner.

A la poste de notre si-joli-village-provençal- connu-pour-la-qualité-de-ses-Côtes-de-Provence, on ne s'est pas empressé, pour le moment, de me fournir des explications. On louvoie. On biaise. On euphémise.

De mon côté, j'ai ma petite idée. Elémentaire, cher Watson.

Voire...

La case réservée au destinataire, sur l'étiquette collée sur le colis de ma chaise moisie, porte mon prénom, celui de ma femme, et notre nom. Or aucune de nos adresses  -- postale, bancaire, téléphonique, fiscale etc. -- n'est ainsi libellée. Pour l'établir ainsi, il faut connaître le prénom de ma femme.

Nous ne sommes passés qu'une fois, ma femme et moi, par ce hameau de la Vallouise d'où m'arrive cet étrange  (quoique très banal) siège. C'était au temps des moissons. Je me souviens très bien que je laissai ma femme au bord d'une prairie, assise sur un fauteuil de camping, pendant que j'allais reconnaître un itinéraire de moyenne montagne.

La suite est aisée à reconstituer, hélas ! Pendant mon absence, un jeune et beau moissonneur vient à passer. Il l'avise (ma femme). Elle l'avise. Ils s'entre-regardent. Elle répond à son regard concupiscent par un regard enamouré. Il se rue sur elle, culbute la chaise, la culbute. Coït bref et champêtre. Orgasme partagé. Mais déjà siffle une marmotte, avertissant les amants que la silhouette qui se profile sur le sentier, dans les hauteurs soleilleuses, c'est celle du cocu, enfin celle du mari, bref  la mienne. Séparation douloureuse , hélas inévitable ! Hâtif  baiser passionné.

Quarante ans plus tard, au moment de mourir d'un cancer de la prostate (1), il lui renvoie la chaise sur laquelle, près de laquelle... Que c'est beau ! presque aussi beau que du Pascal Quignard ! En tout cas plus palpitant. Ou alors de l'Annie Ernaux. En moins chiant. La petite bourgeoise charentaise initiée aux plaisirs du sexe dans un champ de patates par un moissonneur kabyle aux yeux bleus.

Mais pourquoi qu'il me la renvoie à moi aussi ? C'est qu'il a compris qu'elle ne serait jamais à lui. Pas la chaise ! ma femme ! D'ailleurs la chaise non plus. Ma femme  avait complètement oublié l'existence de cette chaise, et moi-même j'avais oublié que je l'avais oubliée dans la fatale prairie, après le coït.

Quelle solidité, quand même, ces chaises de camping des années soixante. La qualité française de l'époque . Fabriquée chez les bougnoules, probablement. Des gens qui avaient l'amour du travail bien fait. On aurait pu baiser à six, sur des chaises comme ça, sans qu'elles s'affaissent. Du costaud. Du rustique. De l'inusable. La chaise du moissonneur après l'effort. Aujourd'hui on moissonne à la moissonneuse-batteuse, sur des pentes à 45 degrés. Les petits-enfants des bougnoules étudient la linguistique et les romans de Quignard à l'Université. Richard Millet a raison sur toute la ligne : la France de Papa fout le camp.

Mais j'y pense, mon fils cadet (né en 73) a une bonne tête de... une bonne tête de b... Bon Dieu mais c'est bien sûr !

-- Que s'est-il passé en août 72 aux Vigneaux ? , ai-je demandé à ma femme dans sa chambre, à la clinique,  avec un rictus à la Othello, tout en lui heurtant son bras cassé, histoire de la faire avouer plus vite. Mais elle s'est obstinée dans son déni. Ai-je précisé que je suis pour le voile et l'excision ?

En attendant que la gourgandine passe aux aveux, mon beau portable à 81 euros (forfait compris) se balade toujours dans la nature, quelque part entre Grasse et Royan !

Vive la poste privatisée !

Affaire à suivre !


Note . -  ben quoi, faut bien mourir de quelque chose, pas vrai ? Je ne vois pas pourquoi on exigerait de moi que je fasse preuve de plus d'imagination qu'une Annie Ernaux, par exemple. Après tout, je ne suis pas édité chez Gallimard.

Additum  (29 semptembre) . - J'ai bien regardé la chaise. En réalité, c'est un fauteuil de plage, bas sur pattes, beaucoup plus pratique pour baiser. Ou elle m'avoue tout ou je fais un malheur !


( Rédigé par : Guy le Mômô )

Comme c'était simple au temps de la poste aux chevaux !

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