lundi 3 septembre 2012

"Langue fantôme", de Richard Millet : rêveries d'un promeneur solitaire

Dans le monde de l' "horizontalité"  triomphante où, selon Richard Millet, nous vivons, l'échange et la communication sont devenus des leurres. Il se refuse donc, pour sa part, à "échanger" et à "communiquer". Il veut  se borner, écrit-il, à "la seule affirmation de ce que je suis".

Il poursuit : 

" Ecrire, ce n'est donc ni échanger ni communiquer. C'est même tout le contraire. Le débat, le dialogue, au sens qu'ils prennent au sein de l'espace prétendument démocratique, sont des manifestations fallacieuses ou illusoires de l'échange. Du moins ont-ils le mérite d'identifier l'ennemi : celui que je suis devenu au sein du monde horizontal et , par conséquent, celui que l'Autre devient pour moi dans la mesure où il me dénie la qualité de témoin. L'horizontalité n'est pas seulement ce qui résulte de l'effondrement d'un monde déjà ancien et qu'on pouvait dire vertical ; elle est, cette horizontalité, le lieu, privilégié et infiniment prévisible, de la communication généralisée, de l'échange perpétuel, de la transparence absolue, d'une surveillance panoptique au sein d'un monde où, en réalité, le dialogue a disparu avec la valeur, la critique, le goût, la dialectique, le dialogue -- depuis le dialogue platonicien jusqu'à ce qu'on a appelé "dialogue entre les peuples", c'est-à-dire la culture, laquelle ne relève plus aujourd'hui que de l'idéologie du métissage global ou du placebo politique : la globalisation comme effondrement de la réciprocité au sein d'un fantasme d'inclusivité absolue, de la même façon que la communication est le mode d'existence falsifié de l'échange ; car il ne s'échange rien, ne se communique rien, dans le monde horizontal, où le Marché et le Droit définissent l'espace apparemment infini mais en réalité restreint, mesuré, surveillé, sinon perverti, de l'échange, dans lequel l'Autre est devenu le Même sous la forme de simulacres, le faux ayant remplacé le vrai, la vérité n'étant plus que le prétexte du faux, et la transparence l'ombre du mensonge. C'est pourquoi l'Autre peut devenir la métastase d'un narcissisme proliférant au sein de la grande maladie du sens dont la littérature peine à diagnostiquer les effets. "
                                                                     ( Langue fantôme, p. 52/53 )

On reste perplexe devant ce déluge d'assertions aussi péremptoires et catégoriques les unes que les autres. Le propos de leur auteur est-il de décrire, prenant la suite d'Aldous Huxley dont, ailleurs dans le même texte, il fait l'éloge, un nouveau Meilleur des Mondes ? Auquel cas on ne saurait reprocher son caractère fantasmatique à une analyse qui s'abandonne sans frein à sa propre logique. Ou bien prétend-il nous décrire ici le monde réel , comme le suggère au passage la phrase : " [...] la culture, laquelle ne relève plus aujourd'hui que de l'idéologie du métissage global  [...] " ? Dans ce second cas de figure, on constate l'absence de la moindre preuve, de la moindre nuance, de la moindre ouverture à une possible contradiction. Discours fermé sur lui-même, solipsiste, paranoïaque.

Si Richard Millet prétend en effet décrire le monde réel, c'est peut-être  la catégorie du paranoïaque qui permet le mieux de faire apparaître l'intérêt de son texte. Le discours paranoïaque, comme ce fut déjà le cas chez Rousseau ou chez Artaud, a des chances, par son outrance grossissante, de faire apparaître un aspect occulté de la réalité, et peut acquérir ainsi une portée prophétique, en même temps qu'il nous renseigne sur l'état mental de son auteur.

De livre en livre, Richard Millet ressasse un réseau d'assertions toutes également invérifiables, péremptoirement assénées, et formant système. Parallèlement , il construit l'image d 'un écrivain persécuté : "J'aurai tout entendu, j'aurai été traité de tous les noms ". La solitude à laquelle ses ennemis l'acculent, il la revendique orgueilleusement . En faut-il davantage pour suggérer un diagnostic de paranoïa ?

" La seule affirmation de ce que je suis " : c'était déjà le propos de Jean-Jacques à la fin de sa vie, lorsque, désespérant de se faire entendre de ses contemporains, renonçant à l'espoir trompeur d'un authentique échange et d'un authentique dialogue, il décide de ne plus écrire que pour lui-même. L'heure d'écrire ses Rêveries du promeneur solitaire a-t-elle sonné pour Richard Millet ?

C'est sans doute ainsi qu'il faut lire les derniers textes de Richard Millet. Prophète à-demi aveugle, auquel il arrive pourtant d'éclairer le réel, c'est surtout un autoportrait fragmenté qu'il nous livre. L'éclat de l'écriture ferait presque oublier la fragilité des analyses. Décidément, Richard Millet est notre Jean-Jacques Rousseau. Un Rousseau qui aurait lu Kierkegaard, Adorno, Baudrillard et Thomas Bernhardt.

Mais lire, n'est-ce pas, souvent, se laisser fasciner par un délire ?

C'est sans doute quand il réfléchit sur l'acte d'écrire que Richard Millet est le plus convaincant. On lit là-dessus dans Langue fantôme des pages vraiment magnifiques. La longueur des extraits interdit de les citer, sous peine de tomber dans l'abus; leur densité, leur cohérence empêchent de les tronquer. C'est le cas, notamment, de pages 56 à 59.

Allons-y tout de même, la citation qui suit étant nécessaire à la compréhension de ce que je vais dire ensuite.

Vers la fin de ce paragraphe, Richard Millet écrit :

" [...] l'écriture n'implique pas forcément un dialogue avec le lecteur comme figure possible de l'Autre ( cet Autre fût-il un écrivain dont la rencontre me détruirait, le surgissement du double étant signe de damnation autant que de l'impossibilité du dialogue ). L'écriture est l'absence même de dialogue  [...] "

Bon. Malheureusement, partant de ces considérations, les pages suivantes vont s'engluer dans une épaisse contradiction. Millet écrit en effet :

" L'écriture ne peut donc  relever que de ce que j'appellerai l'échange solipsiste, paradoxe intenable, bien sûr, et dont la théorisation, si elle est possible, supposerait un texte antithétique ; un récit, probablement, une exploration de la nature fondamentalement autistique de l'écrivain : un autisme dont la clôture est, paradoxalement, le champ du possible. C'est une des raisons pour lesquelles il n'y a plus de dialogue entre écrivains, aujourd'hui, pas même de querelles, comme celle qui opposa au XVIIe siècle les Anciens et les Modernes (et qui a pris, dans les siècles suivants, parfois sous d'autres noms, une valeur paradigmatique ) : l'horizontalité y a mis fin, les vrais dialogues ayant toujours eu lieu entre les vivants et les morts [...] ". (p. 59/60)

Si je suis bien Millet, "la nature fondamentalement autistique de l'écrivain" exclut tout dialogue authentique avec l'Autre, qu'il s'agisse du lecteur ou d'un autre écrivain. Il enfoncera le clou un peu plus loin en affirmant que les vrais dialogues ont toujours eu lieu entre les vivants et les morts. S'il en est ainsi, il n'y a pas lieu de constater qu'aujourd'hui, " il n'y a plus de dialogue entre écrivains ", vu qu'il n'y en a jamais eu, et il est absurde d'affirmer que "l'horizontalité y a mis fin", puisqu'il n'a jamais commencé ! Le plus comique est que Millet parvient à faire exploser la contradiction dans une seule et même phrase : " l'horizontalité y a mis fin, les vrais dialogues ayant toujours eu lieu entre les vivants et les morts " !

A ce niveau d'inconséquence, on est en droit de se demander si l'auteur a toute sa tête ou bien s'il se paie la nôtre !

De ce livre inégal, je préfère retenir cette belle formule :

" [...] écrire est une insurrection contre la communication, la transparence, le consensus ".

Voilà une définition que Mallarmé n'aurait pas reniée !





Richard Millet,           Langue fantôme   ( Pierre-Guillaume de Roux )


( Rédigé par : Onésiphore de Prébois )

Tombeau de Rousseau à Ermenonville, gouache de J. Moreth (Musée Carnavalet)



1 commentaire:

christiane a dit…

J'aime beaucoup ce questionnement.