dimanche 23 septembre 2012

L'Islam est-il soluble dans la démocratie ?

Je ne le pense pas. Tout simplement parce que la doctrine de l'Islam n'envisage pas la démocratie -- au sens que nous donnons en Occident au mot  démocratie -- comme une solution au problème du gouvernement des hommes. A la différence du Christianisme qui, à l'origine du moins, sépare le religieux du politique ( Rendez à César...), l'Islam, dès l'origine, ne sépare pas le politique du religieux. Il subordonne le premier au second. La démocratie à l'occidentale fait l'inverse.

Il ne semble d'ailleurs pas que les modernes docteurs de l'Islam portent un grand intérêt à l'examen de cette question. Pour eux, semble-t-il, l'étape de la démocratie à l'occidentale, dans un pays musulman, n'est qu'une transition -- aussi brève que possible -- vers la confiscation du pouvoir par le parti religieux en vue de l'établissement d'une théocratie. C'est ce qu'on a vu en Iran, puis dans l'Afghanistan des Talibans. C'est ce qu'on risque sans doute de voir bientôt en Egypte, en Libye, en Tunisie, et probablement à nouveau, en Afghanistan. Les espérances d'une partie des opinions occidentales quant à l'avenir de la démocratie dans ces pays me paraissent d'aimables illusions.

Dans nos sociétés occidentales, l'Islam n'est pas plus compatible avec la démocratie, du moins telle que nous la concevons, qu'en Iran ou en Arabie saoudite. Rappeler cette évidence est utile mais ne mène pas très loin, tant que, du moins, les musulmans  resteront chez nous très minoritaires. Néanmoins, il importe de ne pas la perdre de vue.

En revanche, poser la question de savoir si une population musulmane est soluble dans une société démocratique et laïque présente beaucoup plus d'intérêt.

La réponse est évidemment : oui, mais à certaines conditions.

On voit en tout cas qu'il importe de ne pas confondre l'Islam et les musulmans, si l'on veut conserver un minimum de clarté au débat.

Qu'est-ce que l'Islam ?

Quelle que soit la définition qu'on en donne ( corps de doctrine révélée par Mahomet, communauté des croyants ), on s'aperçoit que l'Islam n'a de réalité que conceptuelle, sortie toute armée du cerveau d'un descendant de l'Homo erectus. Cela vaut tout aussi bien pour la démocratie (quelle que soit la définition qu'on en donne ) : elle aussi n'a de réalité que conceptuelle.

Quel est le degré de réalité d'un concept ? On pourrait parler d'un degré atténué de réalité. La réalité du concept est une réalité seconde. Une réalité artificiellement obtenue. 

Ainsi, entre un musulman et l'Islam, seul le premier possède d'emblée le plus haut degré de réalité. Sa réalité est une réalité première, indiscutable, tandis que l'Islam n'a de réalité que seconde, discutable, en tant que réalité conceptuelle. On peut en dire tout autant d'un chrétien et du Christianisme.

Ni le Christianisme ni l'Islam n'auraient connu leur fortune historique sans une révolution philosophique qui eut lieu au début du IVe siècle avant le Christ. Cette révolution, c'est celle du platonisme.

Platon, le premier dans l'histoire des idées, osa en effet ce renversement sans lequel les religions monothéistes n'auraient pas triomphé : il accorda au seul concept, à l'Idée, le degré de réalité plein. Le monde des apparences sensibles se trouva ravalé à un degré inférieur de réalité.

Nous vivons, depuis Platon, dans cette aberration, dans ce monde à l'envers : les "réalités" spirituelles, produits de l'esprit humain, se sont vu reconnaître plus d'existence et de valeur que les corps de chair qui leur ont donné naissance et qui les portent. Nous savons pourtant bien que l'Islam n'existe pas en dehors des musulmans, pas plus que le Christianisme  n'existe en dehors des chrétiens, ni le communisme sans les communistes, ni la démocratie sans les démocrates. On dira que les musulmans n'existeraient pas sans l'Islam, mais c'est bel et bien l'inverse qui est vrai : l'Islam n'existe, depuis les origines, et ne continue d'exister, que parce qu'il se trouve des êtres humains pour en proclamer la vérité, le premier ayant été Mahomet.

Pas plus qu'aucune réalité conceptuelle, l'Islam n'atteint donc à un degré entier de réalité. Ce qui existe pleinement et réellement, ce sont des sociétés variées où la majorité adhère aux croyances de l'Islam, et selon des modalités particulières (chiites, sunnites, soufies, alaouites etc.). De même, la démocratie n'existe pas : il n'existe que des sociétés variées se réclamant de la démocratie selon des modalités variées et à des degrés variés.

Les musulmans sont parfaitement solubles dans nos sociétés "démocratiques" à la condition de ne pas confondre leur allégeance à une croyance religieuse avec leur condition de citoyens d'un pays démocratique et laïque.

Démocratique ET laïque. On pourrait dire tout aussi bien : démocratique PARCE QUE laïque. La laïcité, principe de neutralité à l'égard des idéologies et des croyances religieuses, rend la démocratie possible. La démocratie est le dénominateur commun des citoyens ayant fait l'effort de mettre à distance leurs croyances religieuses pour débattre ensemble des affaires de la cité. La laïcité rend possible le vivre ensemble, le débat et l'action politiques selon les modalités démocratiques. Son recul s'accompagne des progrès des communautarismes, des exclusions, des violences. Importer l'Absolu religieux dans le débat démocratique et laïque, c'est faire entrer un redoutable cheval de Troie dans l'enceinte de la cité. La difficulté de certains musulmans à admettre le principe de l'exclusion de l'absolu religieux du débat démocratique rappelle d'ailleurs la difficulté qu'eurent longtemps beaucoup de chrétiens à admettre le principe même de la République.

La laïcité démocratique suppose la tolérance. Tolérance aux idées, aux croyances, aux opinions, aux façons d'être et de vivre, de l'autre. Personne, en démocratie, ne saurait partir en guerre contre les autres au nom d'un Absolu, quel qu'il soit. Personne, en  démocratie, ne devrait agresser l'autre au-delà de limites fixées, certes, par la loi, mais aussi par la décence et le souci de préserver la paix civile. La démocratie et la liberté d'expression ne sont pourtant , pas plus que Mahomet ou que la sainte Trinité, des principes intangibles et sacrés : ce sont des pratiques qui tendent à la réalisation d'un idéal inatteignable. C'est pourquoi, pour ma part, je renvoie dos à dos les islamistes fanatiques et les journalistes de Charlie Hebdo : tandis que les premiers jugent intolérable toute atteinte à la sacralité de Mahomet, les seconds jugent intolérable toute restriction à  la Liberté d'expression, elle aussi sacralisée. Dans les deux cas on sacralise une réalité conceptuelle.

Le concept, l'Idée platonicienne érigée au rang d'Absolu, est l'arme favorite des fanatiques, toujours prêts à sacrifier la chair vivante des hommes sur l'autel des fantasmes de l'esprit. Comme toute réalité conceptuelle, produit de l'esprit humain, l'Islam est discutable. En revanche, la chair vivante des êtres humains réels, dans sa plénitude de réalité, est indiscutable. Elle est l'unique et universel support d'un éventuel sacré.

Rappelons-nous Camus :

" Il avait l'air si sûr, n'est-ce pas. Pourtant aucune de ses certitudes ne valait un cheveu de femme ".

Voilà une façon toute simple mais imparable de ravaler le monde des Idées, des concepts et des croyances à leur statut de réalité seconde. Et de lui accorder une importance et une valeur toutes relatives. Ne pas continuer de sacraliser les fientes intellectuelles des descendants d'Homo Erectus, quelles qu'elles soient, religieuses, idéologiques, scientifiques, politiques ou ce qu'on voudra, me paraît une condition essentielle du processus d'hominisation cher à Edgar Morin. L'épisode des nouvelles caricatures de Mahomet publiées par Charlie Hebdo illustre l'effet salubre de la caricature et de la dérision : elles restituent leurs véritables dimensions à nos grandes Idées, nos grands Mots, nos grandes Poses. Elles me rappellent un jeu qui faisait fureur dans les fêtes de village de mon enfance : le chamboule-tout. Il s'agissait de déquiller, à l'aide de grosses boules remplies de sable, diverses têtes de turc disposées sur une étagère. J'y aurais très bien  vu Mahomet à côté de Moïse, de la statue de la Liberté (d'expression), de Marx et de Platon. Table rase garantie pour cinquante centimes . Mais en priorité, c'est Platon qu'il aurait convenu de déquiller : car c'est de lui qu'est venu tout le mal.


Rédigé par : la grande Colette sur son pliant )

Les roustons du père Platon eurent une réalité éphémère mais intense.  Ses idées, en revanche, jouissent d'une réalité durable, mais seconde.

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