dimanche 2 septembre 2012

Musique populaire, musique savante

Qu'y avait-il de plus génialement juste ? La mélodie plaintive, ouverte comme une question, comme une blessure ? le tempo un peu boîteux, le débit un peu traînant ? l'art de faire voir, de faire exister  en quelques mots la silhouette de cet ado paumé, encore tout gamin, pas du tout homme ? l'expression d'une solitude familière, d'une désespérance banale que nous reconnaissons si aisément, si immédiatement comme les nôtres ? l'humour amer du texte, l'inimitable grain de la voix  du chanteur ? son visage, sa dégaine ? tout cela aussitôt identifié, des années après,  par des millions de gens qu'il a émus, au hasard d'une radio, en un tournemain ?


J'march' tout seul le long d'la lign'de ch'min d'fer

Dans ma têt' y a  pas d'affaire
J'donn' des coups d'pied dans un'p'tit' boîte en fer
Dans  ma têt' y a rien à faire
J'suis mal en campagne et mal à la ville
Peut-être un p'tit peu trop fragile
Allô Maman bobo
Maman comment tu m'as fait j'suispas beau
Allô Maman bobo
Allô Maman bobo....


Maman ? Elle n'est pas au bout du fil, Maman. Y a-t-elle jamais été ?


Les gens qui disent que la chanson est un art mineur ne savent pas ce que c'est que l'art. Quand, comme dans ce cas, elle  montre une telle perfection, elle égale les plus beaux poèmes. Est-ce qu'un René Char, un Apollinaire auraient été capables de ce genre de performance ? Menuhin, quand il s'y est frotté, n'a jamais atteint à la qualité du swing de Grappelli .

Il n'y a pas de prix Nobel pour la chanson. D'ailleurs il n'y a pas non plus de prix Nobel pour l'opéra ni même pour la musique. Peut-être qu'aux futurs Jeux Olympiques de Rio on pourrait décerner des médailles aux compositeurs et aux interprètes . Et faire interpréter leurs compositions à la place des sempiternels hymnes nationaux. Un bon coup de Steve Reich à la place du  Stars and stripes, ça en serait une idée qu'elle est bonne. Ou un bon Phil Glass bien répétitif. Au fait, Einstein on the beach, quelle pure merveille ! Mais ne nous égarons pas.

Musique populaire, musique savante, où est la frontière ? Où commence la musique "savante" ? Richard Millet, dans l'Opprobre, regrette l'inscription de Jimi Hendrix au programme du baccalauréat ; cela participe, selon lui, de la "destruction de la  verticalité"... Verticalité... Beethoven en haut, en somme, et Jimi Hendrix en bas. On appréciera les sous-entendus saumâtres de ce genre de classement.

Plus loin dans le même ouvrage, Richard Millet nous confie :

" Le fait d'écouter de la musique savante allongé dans le noir, les yeux clos : un acte d'affirmation absolue, qui ne ressortit ni au divertissement ni au psychologisme, encore moins à l'effusion sentimentale ".

Une telle remarque repose sur des a priori des plus fragiles, sur des préjugés qu'un examen, même rapide, fait voler en éclats. Qu'est-ce que Richard Millet appelle au juste de la "musique savante" ? J'aimerais bien jouer de la guitare comme Chico et les Gypsies, de l'accordéon comme Richard Galliano. Ces virtuoses de leur instrument jouent une musique tout aussi "savante" qu'une autre. Il y a belle lurette que le jazz a fait exploser la frontière entre musique populaire et musique savante. Ecouter Bernard Lubat ou Keith Jarrett au piano, Miles Davis à la trompette, Médéric Collignon au cornet, c'est écouter de la musique très savante.

Et quelle musique ne relève pas du divertissement ? Toute musique est une musique de divertissement, y compris la musique religieuse. Mozart écrivait de la  musique de divertissement, musique de chambre, concertos, opéras... Aller au concert, c'est se divertir. Ecouter de la musique religieuse, c'est se divertir au sens fort, au sens pascalien du terme ;  la :musique religieuse a été écrite pour soutenir et orner la parole sacrée du divertissement de l'art . C'est bien pour cela d'ailleurs que les intégristes musulmans voudraient bannir toute forme de musique. Il y a, dans les jugements de Millet sur la musique, quelque chose de cet intégrisme.

On traitera avec le sourire le dédain de Richard Millet pour "l'effusion sentimentale". Cela revient à condamner la musique de Schumann, les chefs-d'oeuvre de l'opéra, et le Magnificat de Jean-Sébastien Bach. Où Richard Millet place-t-il au juste la frontière entre l'émotion et ce qu'il appelle l'effusion sentimentale ? La grande Fantaisie opus 17, de Robert Schumann, sublime expression de l'émotion amoureuse, est-ce de l' "effusion sentimentale" ?

" La parcellarisation de la culture" : c'est la hantise de Richard Millet. Au vrai, ce qui se cache derrière ce slogan, c'est le refus des cultures autres que la culture européenne. Un tel refus est le masque d 'une  certaine inculture, malheureusement assumée. Or un râga de l'Inde est une musique tout aussi savante et fermée à "l'effusion sentimentale" que l'Art de la fugue. On n'en est plus aux préventions de Berlioz. Inversement, je ne suis pas musulman, mais l'art effusif,  lyrique, exalté de Nusrat Fateh  Ali Khan me transporte.

En matière de littérature et d 'art , Richard Millet semble considérer l'Europe comme une forteresse assiégée. Par malheur pour lui et heureusement pour nous, pour les musiciens et pour les artistes, il y a beau temps que la forteresse a été démantelée. Son attitude me rappelle le jugement d'un critique connu des années cinquante, qui, dans le Larousse de la musique, prétendait que la musique de Mahler serait toujours, à cause de son germanisme par trop prononcé, insupportable à des oreilles françaises. Le chauvinisme européocentrique de Richard Millet me semble aussi borné que ce chauvinisme d'antan, à ceci près que c'est un chauvinisme étendu au reste du monde. 

La paix soit avec nous. Et avec nos esprits musicaux.


( Rédigé par : Onésiphore de Prébois ).


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