mardi 18 septembre 2012

Remonter à pied la Durance ( 4) : de Mirabeau aux Mées

Au défilé de Canteperdrix ( ou de Mirabeau ), le cours de la Durance change brusquement de direction : de O/NO - O/SO, on se dirige maintenant N/NE. A l'horizon commencent d'apparaître les hautes cimes des Alpes. La vallée s'élargit, limitée par les premières pentes du Luberon, à l'Ouest, et celles de Valensole, à  l'Est.

Ces changements de direction de la Durance et du Verdon m'intriguent. Grosso modo, ce sont des changements E/O - N/S. Les hasards du relief visible et la nature des roches les expliquent sans doute largement. Par exemple, le coude que fait la Durance à Briançon trouve une explication solide dans sa rencontre avec le môle de roches dures du massif du Pelvoux. Une trentaine de kilomètres plus loin, la rivière reprend brutalement un cours à nouveau E/O, qui s'aligne sur celui du Guil, descendu des monts du Queyras. Mais les géologues ont repéré dans ce secteur une faille importante E/O, dite faille de la Durance. Le Verdon  fait lui aussi un crochet majeur  E/O un peu au sud de Castellane : c'est le secteur du Grand Canyon ; or il aurait pu tout aussi bien continuer vers le Sud , au  lieu de cisailler la masse de roches jurassiques dures qui lui barrait le passage. La preuve, c'est qu'une partie de ses eaux continuent vers le Sud sous le plateau de Canjuers, pour ressortir dans des sources des parages de Tourtour. Je soupçonne ces changements de direction d'être liés à des  accidents majeurs de l'écorce terrestre, eux-mêmes contraints par la rotondité de la Terre. On ne connaît pas encore bien le détail de ce qui se passe dans la profondeur de la lithosphère subalpine.

Ce défilé de Mirabeau, c'est quelque chose. La Durance s'y engouffre entre les parois de calcaire. A l'origine, le passage de la rivière se faisait en bac. Ce n'est qu'au XVe siècle qu'un premier pont fut jeté. Des crues monstrueuses en emportèrent successivement quatre, le dernier en 1881. Les piles monumentales qu'on voit sur chaque rive sont celles du pont construit en 1831, détruit en 1843.

Le village de Mirabeau, tout proche, vaut bien qu'on s'y arrête, ne serait-ce que pour jeter un coup d'oeil au château des Riqueti, et pour repérer les lieux du tournage des deux films de Claude Berri, Jean de Florette et Manon des sources. Il faudrait faire la liste de tous les films qui ont été tournés aux abords de la Durance , elle serait sûrement longue ! Après Pagnol à Mirabeau, ce sera le tour de Giono, à Serre-Ponçon, où fut tourné l'Eau vive . Mirabeau connut une ère de grande prospérité au début du XIXe siècle, grâce au bac sur la Durance.

De Saint-Paul-les-Durance aux Mées, le cours de la rivière est presque rectiligne, en dépit de nombreux mini-méandres et de bras plus ou moins morts au milieu de la pierraille de galets blancs, en tout cas l'été. On peut le trouver assez monotone et pas très attachant, d'autant qu'il est défiguré par l'emprise de l'autoroute de Gap. Peu après les constructions du centre nucléaire de Cadarache, c'est le confluent avec le Verdon.  Les splendeurs des basses gorges sont toutes proches,  mais ce sera pour un autre voyage.

Parcours monotone ? Voire... Peut-être ne savons-nous pas regarder, savourer; et puis il faut trouver le bon moment, la bonne saison :

" Ce matin-là, c'est septembre et, par conséquent, il fait clair, vert et rose. Les grands ormes d'un petit parc que mon chemin longe pendant cent mètres sont bondés de mésanges et de rossignols ; dans les mûriers du ruisseau, des pelotes de rouges-gorges se battent, font un bruit et du tumulte de feuilles remuées comme s'ils étaient le vent. Les prés fument ; l'herbe est vernie des premières rosées de fin d'été. Le soleil est tout-à-fait sorti des Alpes, sur lesquelles dort le bleu des lointaines forêts. Il y  a beaucoup d'échos dans le matin vide, surtout dans cet endroit que je traverse, car il porte, contrairement à l'habitude des terres de ce pays, de très grands arbres épais.  [...] 
  Il y a généralement de la place dans cette micheline de sept heures du matin. Elle ne vient que de Digne et elle n'a pas le temps de ramasser beaucoup de monde. J'ai un bon fauteuil,  et à côté de quelqu'un qui ne craint pas les fenêtres ouvertes.
  Je sens l'odeur de la vallée et sa fraîcheur quand nous nous approchons du lit de la Durance. On va jusqu'à toucher des bords où le feuillage un peu mûr des peupliers, les saules épais et les aulnes rouges sentent le martin-pêcheur et le silex mouillé. Puis on remonte vers des collines toutes cendrées de romarin et de sarriette. Des vols de grives éclatent de chaque côté de nous. [...]
  Le chemin que nous suivions, où est installée la voie ferrée de Manosque à Marseille, descend d'abord tout le long de la Durance ; à certains endroits il la frôle à un mètre. On  est à côté des grandes eaux grises, on les voit se nouer et se dénouer dans les limons, puis, par la porte de rochers de Mirabeau, on entre dans une des premières plaines du Vaucluse. [....]    "

Celui qui parle ici, c'est le Maître des lieux, c'est Jean Giono, dans un de ses plus beaux livres, Noé. Il y raconte notamment comment il a écrit Un roi sans divertissement. L'édition de la Pléiade classe Noé parmi les oeuvres romanesques, bien que ce récit soit presque toujours directement autobiographique. Pourtant c'est un choix judicieux, si étroite est l'union du réel et de l'imaginaire chez Giono , union qui, d'ailleurs fait tout le sujet et toute la beauté de Noé.

Notons que la Durance que nous fait voir Giono dans Noé (1947 ) est la rivière antérieure à la construction du barrage de Serre-Ponçon (achevé en 1961 ).

Justement, on est maintenant tout près de Manosque, où nous attendent les expositions et les conférences du Centre Jean Giono.

Manosque a dû bien changer,  depuis le temps où Giono s'en allait, accompagné de sa femme et de sa fille, cueillir ses olives dans les restanques. La ville d'aujourd'hui étale des zones commerciales et industrielles pas bien belles, loin le long de la route de Sisteron.

Encore des tentations à refuser : à droite, la vallée de l'Asse ; à gauche, Forcalquier et la crête de la Lure,  blanche et pelée au-dessus de son écharpe de fraîches forêts.  Les amateurs s'attarderont à retrouver, dans les parages de la gare de Lurs, l'emplacement du fameux crime. Mais un détour alors s'impose : c'est Ganagobie, ses mosaïques romanes, sa vue imprenable sur la vallée  et les montagnes, et, sur le plateau, les vestiges d'une antique agglomération perdue dans la forêt.

Bientôt les Mées et l'alignement spectaculaire de ses Pénitents roses, juste avant que la Durance ne s'encaisse à nouveau jusqu'à Sisteron.


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits Dominicaux .


Jean Giono ,  Noé   ( Gallimard / Bibliothèque de la Pléiade )

Jean Giono ,  Manosque des plateaux   ( Gallimard / Bibliothèque de la Pléiade )

Jean Giono ,  Notes sur l'affaire Dominici  ( Gallimard / Bibliothèque de la Pléiade )


( Rédigé par :  la grande Colette sur son pliant )

Le bac de Mirabeau , avant 1831



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