jeudi 20 septembre 2012

"Le Bonheur conjugal" de TolstoÏ : surmonter le désenchantement

Combien nos affects et l'image intérieure que nous nous faisons de la personnalité de quelqu'un influent sur la perception immédiate que nous avons de lui, comme si nous l'apercevions dans un miroir déformant, et peuvent gravement et durablement altérer nos rapports avec lui,  c'est une vérité qui peut paraître banale mais qu'on ne saurait trop rappeler. Une femme que j'étais persuadé de ne pas aimer, et que j'aimais, il m'a fallu un long examen de moi-même, avec l'aide éclairée d'une autre femme,  pour qu' un jour les oeillères me tombent  et pour qu'enfin je la voie ( pas sa personnalité, mais physiquement ) comme j'avais cessé de la voir ou, peut-être, comme je ne l'avais jamais vue. Je n'ai jamais oublié cette révélation et ce choc. Je me revois, m'approchant de la terrasse de ce café, au bord du bois de Vincennes, où elle m'attendait, et la voyant, enfin, dans la fraîcheur d'un regard lavé. L'oeil n'est pas seulement un merveilleux instrument d'optique, il est directement connecté à l'inconscient. Il n'est pas seulement un outil de réception, il émet de la pensée et des affects et les projette sur l'objet regardé. Doux objet de mes voeux... , Rome, l'unique objet de mon ressentiment... (1)

J'ai pensé à cette expérience personnelle en lisant la nouvelle de Tolstoï, le Bonheur conjugal . La narratrice, jeune épousée, a pour la première fois un différend avec l'homme dont, jusqu'à ce moment, elle était passionnément amoureuse. Lors d 'un séjour à Saint- Petersbourg, elle ne tarde pas à goûter les plaisirs de la vie mondaine, dont son mari désapprouve la frivolité. Il ne cache pas son hostilité à son projet d'une sortie à un raout. L'échange est vif :

" Plus il parlait, plus il s'échauffait aux sons de sa propre voix, et cette voix résonnait, venimeuse, rude grossière. Jamais je ne l'avais vu et jamais je ne me serais attendue à le voir ainsi ; le sang m'afflua au coeur, j'avais peur, mais en même temps un sentiment de honte imméritée, d'amour-propre outragé m'agitait et je désirais me venger de lui ."

Et, un peu plus loin :   "  son visage me parut soudain vieux et déplaisant ".


Ce qui affecte ainsi notre regard sur les êtres que nous "aimons" ( ou croyons aimer ) peut aussi bien affecter le regard que nous portons sur le monde  de retour, après une longue absence, à la campagne, où elle a vécu ses premières années de mariage, la narratrice porte sur le décor de ses amours défuntes un regard désenchanté :

" Tout était pareil : j'apercevais par la fenêtre le même jardin, le même parterre, le même sentier, le même banc là-bas, au-dessus du ravin, les mêmes chants de rossignol me parvenaient de l'étang, c'étaient les mêmes lilas en pleine floraison, la même lune se tenait au-dessus de notre toit : et cependant tout avait changé de façon si effrayante, si impossible ! Tout ce qui aurait pu être si précieux, si proche, était si froid ! "

On devine aisément dans cette nouvelle  les réserves, sinon l'hostilité de Tolstoï à l'égard du mariage. Elle a été publiée en 1859, donc avant le mariage d e l'auteur avec Sophie (1862), et bien avant la Sonate à Kreutzer (1889) où cette hostilité est encore plus manifeste.

Le récit se développe en deux parties antagonistes, séparées justement par le mariage de la narratrice. Le travail de désenchantement commence dès le lendemain de la cérémonie. Tolstoï y explore les effets d'une donnée qui donne tout son poids de sens à cette histoire : la différence d'âge. Macha, l'héroïne, orpheline de père et de mère, fait la connaissance d'un voisin, Serguei Mikhaïlovitch, un ami intime de son père et le parrain de sa petite soeur Sonia. Elle ne tarde pas à tomber éperdument amoureuse de cet homme plein de bonté, de finesse, de sagesse, qui lui manifeste une attention de plus en plus dévote et tendre. C'est un des plus beaux moments de l'oeuvre que les pages où Tolstoï décrit les progrès rapides d'une passion partagée.

Lors de leur première rencontre, Macha n'a que dix-sept ans. Serguei Mikhailytch, lui, en a trente-six (ce sera, quelques années plus tard, à peu près la différence d'âge entre Tolstoï et sa jeune épouse). Il est persuadé qu'il a passé l'âge de se marier, et ses réticences à répondre ouvertement  à l'amour de Macha s'expliquent par là, comme il le lui avouera. Cette conscience d'avoir passé l'âge "normal" du mariage va peser d'un poids secret sur la suite de leur relation.

Serguei Mikhailytch joue auprès de la jeune fille le rôle d'un initiateur, et l'aide à s'épanouir, à devenir adulte, en la faisant profiter de son expérience et de ses réflexions sur la vie. Cette influence bienfaisante est à la source de la passion que  Macha éprouve bientôt pour lui. Il ne lui reste, à lui, qu'à s'abandonner à la séduction de Macha et à l'appel de sa propre jeunesse pour que tous deux vivent à l'unisson l'exaltation fusionnelle de leur amour, pendant quelques semaines, pour la première et la dernière fois.

Pour la première et la dernière fois. C'est que, pour Macha, le mariage n'est pas seulement le couronnement de son élan amoureux, c'est aussi l'instant de son accession au statut d'adulte. Elle qui, jusque là, était heureuse de subir l'ascendant intellectuel et moral de Serguei, se sent à présent l'égale de son mari et s'impatiente de le voir la tenir à l'écart de certaines de ses affaires. Le voyage à Saint-Petersbourg et la découverte des séductions de la vie mondaine, la découverte qu'elle peut être admirée et courtisée par d'autres que par son mari, installent entre eux durablement distance et froideur. Serguei, dans cette seconde partie de la nouvelle, est surtout et veut être un témoin, bien décidé qu'il est à laisser sa jeune femme vivre seule des expériences dont, pourtant il sait et condamne la vanité :

" Le monde est une calamité, reprit-il, mais les désirs mondains inassouvis c'est à la fois mauvais et inélégant. Il faut absolument y aller, et nous irons, conclut-il d'un ton catégorique. "

De cette situation fausse, entre une femme très jeune portée par son élan vital et bien décidée à vivre les expériences et les plaisirs que lui ouvrent sa jeunesse, sa beauté, et sa condition sociale, et un mari assez lucide et généreux pour ne pas s'y opposer, mais plus assez jeune moralement pour s'y associer pleinement et pas assez détaché pour ne pas en souffrir, ne peuvent naître que malentendus et amertume :

" A partir de ce jour-là, notre vie et nos relations changèrent complètement. Nous n'étions plus aussi heureux de rester l'un en face de l'autre. Il y avait des questions que nous évitions et, en présence d'un tiers, nous parlions plus facilement que seul à seule.  [...] Il y avait déjà longtemps que nous avions cessé d'être l'un pour l'autre les êtres les plus parfaits du monde : nous faisions des comparaisons et nous nous jugions mutuellement en secret.  [...]  Chacun de nous manifestait des intérêts, des soucis séparés et nous n'essayions plus de les mettre en commun. Nous avions même cessé de nous émouvoir du fait que chacun eût son monde à lui, étranger pour l'autre. Nous étions accoutumés à cette pensée et, au bout d'un an, notre vue cessa même de se troubler  lorsque nous nous regardions ".

A ce stade, l'adultère apparaît comme l'option logique et la tentation s'en présente en effet lorsque Macha est sur le point de se laisser séduire par un beau marquis italien en quête d'aventure, éprouvant significativement pour lui un mélange d 'attirance et de répulsion aussi violentes l'une que l'autre :

" Soudain, je sentis un baiser sur ma joue et, glacée, frémissante, je m'arrêtai et le regardai. Hors d'état de parler ou de bouger, remplie de crainte, j'attendais et désirais... Tout cela ne dura qu'un instant. Mais cet instant fut horrible ! Je le vis si bien tout entier pendant cette minute. Je compris si bien son visage : ce front bas et droit, semblable à celui de mon mari, que j'apercevais sous son chapeau de paille, ce joli nez droit aux narines dilatées, ces longues moustaches en pointe légèrement pommadées, cette barbiche, ces joues rasées de près,ce cou hâlé. je le haïssais et le craignais : il m'était tellement étranger ! Mais en cet instant le trouble et la passion de cet homme haïssable et étranger trouvaient en moi un écho puissant. J'éprouvais un désir irrésistible de m'abandonner aux baisers de cette belle bouche vulgaire, aux pressions de ces mains blanches aux veines fines et aux doigts chargés de bagues, de me jeter, à corps perdu, dans l'abîme soudain ouvert et attirant des plaisirs défendus...."

Tout, dans ce passage dit l'ambivalence de l'attitude de la narratrice, mais aussi très probablement de Tolstoï lui-même, à l'égard du désir sexuel : haïssable et irrésistible, et d'autant plus haïssable qu'il est irrésistible. Le sexe, c'est l'aliénation et c'est la perdition; c'est la perdition parce que c'est l'aliénation. : se " jeter, à corps perdu, dans l'abîme"...

Cette rencontre est, dans la nouvelle, la première occurrence de la sensualité, dont la narratrice, jusque là, n'a soufflé mot. Il est clair que son mari, si heureux initiateur de sa future femme dans le domaine de l'esprit et du coeur, n'a pas joué le même rôle sur le terrain des caresses... Ils auront pourtant fait deux enfants...

Rien ne dit que ni Macha ni Serguei regrettent qu'il en ait été ainsi. Il y a un temps pour tout, et des occasions pour tout, telle est sans doute une des principales leçons de cette nouvelle. Un temps pour aimer passionnément. Un temps pour vivre le plaisir. Il ne sert à rien de regretter les émotions qui ne reviendront plus. Il serait absurde de tenter de vivre à trente ou quarante ans les expériences qui sont faites pour les gens de vingt ans . c'est la leçon de sagesse que Serguei, reprenant dans les dernières pages son rôle d'initiateur, tire pour sa femme et pour nous :

" N'essayons pas de recommencer notre vie, poursuivit-il. ne nous mentons pas à nous-mêmes. Si les angoisses, les émotions de jadis ont disparu, Dieu en soit loué ! Nous n'avons pas à chercher, à nous tourmenter. Nous avons trouvé, et nous avons assez de bonheur en partage. Maintenant, il faut nous effacer et laisser la place à ceux-ci, dit-il en montrant la nourrice qui était descendue avec Vania et qui s'était arrêtée sur le aps de la porte-fenêtre et de la terrasse. C'est comme ça, chère amie, conclut-il, en inclinant ma tête vers lui et en y déposant un baiser. ce n'est pas un amant, mais un vieil ami qui t'embrasse."

Cette nouvelle relativement peu connue de Tolstoï esquisse à divers égards la thématique des grands romans à venir, Anna Karénine, bien sûr, mais aussi Guerre et paix , qu'un beau passage sur les moissons, magistralement orchestré, annonce.

"  -- Dites-moi, est-ce que tout va bien, dans le domaine ? lui demandai-je pour dissimuler la joyeuse confusion qu'avaient fait naître en moi ses paroles.
-- Très bien. Ce peuple est remarquable. Plus on le connaît, plus on l'aime.
-- Oui, dis-je, aujourd'hui, avant que vous arriviez, j'ai regardé les travaux depuis le jardin, et tout d'un coup j'ai eu honte qu'ils travaillent, alors que j'étais si bien, que...
-- Ne faites pas la coquette avec cela, mon amie, m'interrompit-il, en me regardant soudain dans les yeux avec un air sérieux mais affectueux. C'est une chose sacrée. Dieu nous préserve de faire parade de beaux sentiments à ce sujet. "

Qu'est-ce qui est "une chose sacrée " ? Le mystère d'un ordre social monstrueusement inégalitaire qui ne peut guère se justifier, peut-être, aux yeux de Tolstoï à cette époque, que par la volonté de Dieu ? Quoi qu'il en soit, l'homme de Iasnaïa Poliana s'interrogera jusqu'au bout sur l'énormité terrible de ce mystère.

Note 1 . - Je trouve un écho à ces remarques dans un article d'Angela Sirius ( cahier Science et techno du Monde daté du 01/01/2012 ) : une expérince menée à l'Université Northeastern de Boston montre qu'un  visage associé à un ragot négatif accède à la perception plus vite qu'un objet non associé à ce ragot. On le sait de mieux en mieux : notre perception est cosa mentale .



( Rédigé par : SgrA° )






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