lundi 29 octobre 2012

Aragon ou les réputations usurpées

Pierre Assouline, dans un billet récent de sa République des livres, se fait l'écho d'un conflit entre Jean Ristat, exécuteur testamentaire d'Aragon, et Daniel Bougnoux, éditeur des Oeuvres romanesques dans la Pléiade . Le premier prétend s'opposer à la publication de la relation par le second d'une rencontre avec Aragon dans sa villa de vacances, où l'illustre, entouré d' "éphèbes analphabètes", sort de sa chambre fardé comme un camion et le fion enduit de vaseline, prêt à se faire empapaouter par son jeune admirateur.

Cette scène dont Bougnoux fut le témoin mais non l'acteur n'est que la confirmation d'un secret de polichinelle : cela faisait longtemps qu'on savait que, sur ses vieux jours, l'amoureux fou d'Elsa s'était abandonné au plaisir de jouer enfin  à fond le rôle de vieille tante histrionique auquel sa nature profonde le destinait depuis longtemps. Après tout, c'était son affaire, à cet ... homme. Si son bonheur c'était de se faire énergiquement ramoner le plus souvent possible, la belle affaire.

Pour l'instant, Ristat a obtenu gain de cause, ayant agité la menace de poursuites, et le livre de Bougnoux est paru sans le chapitre incriminé. Sur les détails de cette affaire, se reporter au billet d'Assouline.

L'inquiétant dans cette histoire, c'est sans doute que, pour la deuxième fois en quelques semaines, après l'affaire Richard Millet, la maison Gallimard fricote avec Anastasie, aux dépens d'un de ses auteurs. Le Ristat ne fait pas belle figure dans cette nouvelle affaire et son souci  de préserver l'image d'Aragon frise le ridicule.  Son grand homme était aussi une grande folle, ce sont des choses qui arrivent, il devra bien s'y faire. Juridiquement d'ailleurs, je ne vois pas bien comment il pourrait s'opposer à la publication d'une "chose vue". Dommage quand même que Bougnoux n'ait pas cru devoir accepter l'invite à lui adressée par le Maître. Son récit n'en aurait eu que davantage de... sel, -- que dis-je : de vaseline. Bougnoux englué dans la vaseline :   scène de haute graisse ...

Assouline prend le parti de Bougnoux contre Ristat et il  a bien raison. Cependant, indépendamment de cet incident, tous trois communient dans une même ferveur à l'égard d'Aragon, "un homme extraordinaire", pour Ristat, l'auteur d' "une des oeuvres les plus envoûtantes que nous ait donné l'autre siècle", pour Assouline, "l'auteur le plus intéressant et le plus excitant du XXe siècle", selon Bougnoux.

Rien que ça. On rappellera tout de même à ces thuriféraires enthousiastes qu'Aragon eut pour contemporains  Michaux, Céline, Giono, Beckett, Queneau , Duras, Simon, et quelques autres. Ni Bougnoux ni Assouline ni Ristat ne semblent mesurer  combien, pour cet écrivain souvent si complaisant, la concurrence fut rude, et la comparaison cruelle. Il a beaucoup écrit, c'est entendu. Il eut du talent, qui le contestera, mais à l'égard d'une personnalité aussi ondoyante (et ondulante) et d'une oeuvre aussi inégale, la prudence et la réserve devraient s'imposer.

Aragon est  très représentatif d'une époque heureusement révolue, où trop d'écrivains -- les Malraux, Drieu, Brasillach, Char, Camus ou Sartre (j'allais oublier Mauriac, planqué dans son coin de sacristie)   --  incapables d'admettre, sinon  de comprendre la leçon proustienne, furent, les uns et les autres, des adeptes de l'engagement-rengagement au service d'une cause -- fût-elle des plus douteuses -- ou d 'un idéal, plus ou moins bancal, au point d'y inféoder leur plume. Ce bâtard perpétuellement en quête de légitimité que fut Aragon se vit sauvé le jour où il se dégota un papa dans le PC et une maman en Elsa. Dès lors il se crut autorisé à tourner le dos sans risque à sa nature de tapette anarchiste qui lui avait pourtant inspiré ses meilleurs textes. Sa conversion à l'ineptie réaliste-socialiste le condamna à pisser du sous-Hugo et du sous-Zola, quitte à tenter de prendre en marche, sur ses vieux jours, le train du Nouveau Roman, mais c'était bien trop tard et le mal était fait. A l'invention, il avait en effet trop tôt préféré le ressassement des clichés, et à la nouvelle cuisine, la ratatouille à l'ancienne. Il connut l'infortune de vivre assez longtemps pour mesurer l'étendue des dégâts quand il n'était plus temps pour lui pour les réparer. Négligeant l'avertissement de Benjamin Péret, il avait cru pouvoir confondre la littérature avec la distribution de tracts et le prêchi-prêcha. Il n'était  certes pas le seul en ces années où le goût pour l'emphase du bla-bla politico-idéologico-philosophico-humanistico-niguedouille en conduisit plus d'un à enfiler un costard beaucoup trop grand pour lui, quitte à y gagner  la réputation usurpée d'écrivain de talent, mais ce n'est pas une excuse. Les écrivains  exemplaires de ce temps-là ne sont pas ceux qu'on cite communément. Heureusement, il y eut Henri Michaux. Il y eut Beckett. Il y eut Giono. Confrontées aux textes de ces Maîtres, l'enflure, les mièvreries et les facilités aragonesques ne font absolument pas le poids.


L' erreur d'Aragon (erreur qui est à l'origine de l'aberration réaliste-socialiste et qui fut celle aussi des Malraux, Drieu, Brasillach, Camus ou Sartre) est d'avoir cru qu'un écrivain -- un artiste -- pouvait, sans se renier, ambitionner de toucher un lectorat plus large que celui des happy few pour lesquels écrivait Stendhal, comme si le pourcentage d'ignorantins en matière de littérature et d'art et leur degré d'abrutissement avaient été moins élevés dans les années trente ou cinquante qu'au temps de Flaubert, et qu'il était moins élevé aujourd'hui qu'au temps de Marguerite Duras. L'idée qu'on peut démocratiser l'art -- qu'il s'agisse des créateurs ou du public -- est une idée insane, et ce fut un des grands torts des Surréalistes que d'y avoir cru. L'un des rares de leur mouvance à l'avoir catégoriquement rejetée comme intenable et  démagogique fut un certain Aragon.... Merde alors, ce type n'a pas écrit que des conneries. Malheureusement pour lui, pour des raisons extra-littéraires, il n'aligna pas sa propre création sur cette position saine.

On reconnaîtra cependant que, d'un point de vue strictement commercial, Aragon avait tout-à-fait raison d'écrire une poésie mirlitonesque dans le goût de Lamartine et de Hugo, et d'offrir au public, avec la série des Communistes, puis, plus tard, avec la consternante Semaine Sainte, des sous-produits de Zola. Il était même dans le sens de l'histoire et fut, à sa manière, un précurseur. Car, en dépit de la révolution proustienne et des louables tentatives de Butor, de Claude Simon, de Pinget, de Duras et de la mouvance du Nouveau Roman --  des gens, en somme, qui eurent du problème du réalisme en art et spécialement dans le roman, et des problèmes de forme, une compréhension et une pratique infiniment plus intelligentes que la sienne -- , on voit bien ce qu'est devenu le roman, sous la pression du public et des éditeurs : un art moyen, pour reprendre l'expression dont se servait Bourdieu pour définir la photographie. Nous sommes inondés, aujourd'hui, de ces productions standard qui font le bonheur du grand public et de la critique, et ce ne sont pas les oeuvres d'un Modiano ,d'un Echenoz ou d'un Michon qui parviendront à cacher la forêt.

L'allégeance d'Aragon au réalisme-socialiste aboutit à accepter de soumettre la forme et le contenu de sa production d'écrivain aux exigences de théoriciens et apparatchiks politiques dont les compétences, dans leur domaine de compétence, pouvaient se discuter, mais qui, dans le domaine de la littérature et de l'art, n'étaient que des macaques (et encore, dire les choses ainsi, c'est faire injure aux macaques). Le XXe siècle aura été celui d'une incroyable et massive régression : on aura vu des chiens politiques prétendre imposer aux artistes la matière et la forme de leurs oeuvres, et se donner les moyens d'atteindre leur but. La bête immonde n'est d'ailleurs pas morte : en Iran aujourd'hui, des chiens religieux nourrissent les mêmes prétentions, et ce n'est pas le seul cas.. Même l'Eglise catholique, au temps de sa plus grande puissance n'imposa jamais aux artistes une liste incontournable de sujets.

La règle d'or, pour un artiste, en matière d'art, est de ne prendre conseil que de lui-même. Même un Claudel savait ça. Si un Boulgakov, un Pasternak, un Chostakovitch, n'eurent pas vraiment le choix et durent, bon gré mal gré, manger leur soupe avec le Diable,  Aragon, lui, l'avait, le choix, mais il n'eut jamais les couilles de faire le bon. Il n'y a pas lieu de lui accorder de circonstances atténuantes.

Littérairement et humainement, Aragon est un contre-exemple : pourvu de dons exceptionnels, il en fit un usage médiocre ; il reste le poète mort-né de "Feu de joie", du "Mouvement perpétuel" et du "Traité du style", et l'inventeur du "Paysan de Paris" et d' "Anicet ou le panorama".  Mais tout de même, quel gâchis.


Additum . -  Quelles que soient les réserves qu'on puisse légitimement émettre à l'égard de la production aragonesque,  il n'empêche que le lascar occupe une position-clé, centrale, dans le paysage littéraire du XXe siècle. Position d'autant moins contournable que sa longévité fut grande. A cet égard, le choix fait par Gallimard d'éditer à part dans la Pléiade les oeuvres romanesques -- même si cette édition n'est pas inutile --- ne fut pas des plus heureux. Il est impossible, en effet, de séparer, dans l'abondante production d'Aragon, les romans des oeuvres poétiques et des divers textes en prose. Une édition de tous les textes recensés, présentés dans le plus strict ordre chronologique, aurait été autrement éclairante et passionnante. Il est vrai qu'à ma connaissance, une telle approche éditoriale, dans le cadre de la Pléiade du moins, n'a jamais été tentée. J'ai toujours regretté qu'elle n'est pas été retenue pour l'édition des oeuvres de Giono, tant, chez lui, la frontière entre le roman et l'essai  est poreuse. Dans le cas d'Aragon, elle aurait  probablement été aussi un gouffre financier. Gallimard a les reins solides, c'est entendu, mais la crise frappe tout le monde. Il n'empêche que le classement par genres est une facilité qui interdit bien des éclairages. Je serais curieux de savoir  ce qu'en pense le dénommé Bougnoux.


Déjà publié sur ce blog : Relire Aragon ?  (23/01/2011)


( Rédigé par : Jambrun )









1 commentaire:

JC a dit…

"Excellent billet" comme disent les connaisseurs... !