dimanche 14 octobre 2012

" 14 " , de Jean Echenoz : Bouvard et Pécuchet s'en vont en guerre, ou le hasard et la nécessité

Parmi les nombreuses expérimentations scientifiques et techniques de Bouvard et Pécuchet , je ne me souviens pas que figure l'art de la guerre : ni la stratégie ni la tactique ni la poliorcétique ne semblent avoir retenu leur intérêt; ils ne se sont pas souciés de lire ni de méditer Clausewitz. Il est vrai qu'on voit mal comment ils auraient pu passer de la connaissance livresque à l'expérience réelle, sauf à user de soldats de plomb.

Tout le monde a en mémoire l'incipit de Bouvard et Pécuchet :

" Comme il  faisait une chaleur de 33 degrés, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert. "

La première phrase de 14 , le dernier roman de Jean Echenoz, est celle-ci :

" Comme le temps s'y prêtait à merveille et qu'on était samedi, journée que sa fonction lui permettait de chômer, Anthime est parti faire un tour à vélo après avoir déjeuné. "

La ressemblance est ténue, mais elle existe. Outre la circonstancielle initiale, on est en plein été, en août dans le roman d'Echenoz, probablement en août chez Flaubert ; un jour chômé ( un dimanche chez Flaubert, un samedi chez Echenoz ).

On sait que le roman de Flaubert met en scène un couple masculin, celui de deux retraités qui se rencontrent au   premier chapitre et deviennent inséparables. Le roman d'Echenoz développe lui aussi cette donnée d'un couple masculin, mais chez lui il s'agit de deux frères, que les événements vont rapidement séparer : cependant, Anthime s'efforce de retrouver son frère, sans y parvenir.

On ne peut pas dire que le roman d'Echenoz s'inscrive explicitement dans l'héritage de Bouvard et Pécuchet. Tout au plus peut-on parler de réminiscences. Pourtant ces réminiscences nous mettent sur la piste d'un des thèmes majeurs de 14 ; ce thème, c'est bel et bien celui de l'expérimentation en grandeur réelle d'un savoir jusque-là essentiellement scolaire et livresque : celle de la guerre. Comme tous les Français mobilisés, Anthime et Charles vont être contraints de mener l'expérience de la réalité de la guerre. Mais à la différence de Bouvard et Pécuchet, qui restent libres de mettre  fin à une de leurs expériences pour passer à une autre dès que la lassitude et la déception s'installent,  les deux frères devront mener celle-là jusqu'au bout.

Avant de se lancer dans une de leurs expériences de chimie ou d'agronomie, Bouvard et Pécuchet prennent soin de réunir tout le matériel nécessaire. La description par Echenoz de l'équipement du fantassin Anthime et de ses compagnons est d'une tonalité tout-à-fait bouvard-et-pécuchettienne :

" Puis on mangeait, dormait, repartait au clairon après s 'être harnachés de son fusil,  sa musette et son bidon en bandoulière, ses cartouchières au ceinturon après avoir rendossé son havresac, modèle as de carreau 1893 et dont l'infrastructure était un cadre en bois couvert d'une enveloppe de toile épaisse, du vert  wagon au brun cachou. On le fixait sur son dos par deux bretelles en cuir articulées en leur milieu par un dé en laiton.
  Le sac ne pesait d'abord, vide, que six cents grammes. Mais il s'alourdirait vite par un premier lot de fournitures réglementaires, soigneusement réparties et consistant en matériel alimentaire -- bouteilles d'alcool de menthe et substitut de café, boîtes et sachets de sucre et de chocolat, bidons et couverts en fer étamé, quart en fer embouti, ouvre-boîte et canif --, en vêtements -- caleçons court et long, mouchoirs en coton, chemises de flanelle, bretelles et bandes molletières --, en produits d'entretien et de nettoyage -- brosses à habits, à chaussures et pour les armes, boîtes de graisse, de cirage, de boutons et de lacets de rechange, trousses de couture et ciseaux à bouts ronds -- en effets de toilette et de santé -- pansements individuels et coton hydrophile, torchon-serviette, miroir, savon, rasoir avec son aiguisoir, blaireau, brosse à dents, peigne -- ainsi qu'en objets personnels -- tabac et papier à rouler, allumettes et briquet, lampe de poche, bracelet d'identité à plaques en maillechort et aluminium, petit paroissien du soldat, livret individuel. "

Méticuleux et attendrissant inventaire qui me rappelle tout-à-fait les précautions que prenait ma mère à l'époque de mes seize ans, quand je partais, l'été, en longues randonnées vélocipédiques et campeuses. On imagine aisément ce qu'il adviendra de cet attirail soigneusement réparti dès les premiers accrochages dans les avoines, puis dans la boue des tranchées.

Ce que montre le roman de Jean Echenoz, c'est l'incroyable naïveté avec laquelle tout un peuple s'embarque, en août 14, la fleur au fusil, dans une affaire dont tout le monde pense qu'elle sera réglée en quinze jours et qui va durer quatre ans. De ces illusions, tout le monde va rapidement tomber, et de haut : le chapitre où l'on assiste, dès les premiers jours de la guerre, à la mort de Charles, le frère d 'Anthime, que des protections haut placées avaient fait muter dans l'aviation, arme supposée moins risquée, revêt à cet égard une fonction tout-à-fait symbolique :

" Un seul coup part alors du fusil d'artillerie : une balle traverse douze mètres d'air à sept cents d'altitude et mille par seconde pour venir s'introduire dans l'oeil gauche de Noblès et ressortir au-dessus de sa nuque, derrière son oreille droite et dès lors le Farman, privé de contrôle, reste un moment sur son erre avant de décliner en pente de plus en plus verticale et Charles, béant, par-dessus l'épaule affaissée d'Alfred, voit s'approcher le sol sur lequel il va s'écraser, à toute allure et sans alternative que sa mort immédiate, irréversible, sans l'ombre d'un espoir -- sol présentement occupé par l'agglomération de Jonchery-sur- Vesle, joli village de la région de Champagne-Ardennes et dont les habitants s'appellent les Joncaviduliens. "

Le frère de Charles s'appelle donc Anthime. "Mais où donc avez-vous trouvé ce prénom ? " demandait l'autre soir à Echenoz l'animateur de la Grande Librairie. Echenoz répondit qu'il l'avait lu sur un monument aux morts. Moi, j'ai pensé au prénom d' un personnage des Caves du Vatican, d'André Gide, roman qui parut, justement, en 1914, peu de temps avant le début de la guerre. A l'instar des joyeux pioupious d'août quatorze, le naïf Anthime Armand-Dubois y  part, plein d'optimisme, pour la croisade, délivrer le vrai Pape, retenu prisonnier par les Francs-Maçons dans les caves du Vatican. On sait qu'il n'y parviendra pas, ayant été expédié brutalement dans l'autre monde par la portière d'un train par Lafcadio. Acte gratuit, donc libre, ou conditionné par une causalité quelconque ? On s'est beaucoup posé la question, à la suite de Gide. Les meurtres de masse de la Grande Guerre procèdent de la même ambiguïté, à la fois nécessaires et gratuits :

"  Anthime a vu, cru voir encore des hommes en trouer d'autres juste devant ses yeux, tirant aussitôt après pour dégager leur lame des chairs par effet de recul. Lui-même crispé sur son fusil se sentait maintenant apte à perforer, embrocher, transfixer le moindre obstacle, des corps d'hommes, d'animaux, des troncs d'arbres ou tout ce qui se présenterait -- disposition fugace mais absolue, aveugle, en excluant toute autre -- , toutefois l'occasion ne lui en a pas été donnée. "

Le comique, dit Bergson, dans Le Rire (1900), c'est du mécanique plaqué sur du vivant. Il y aurait donc quelque funèbre comique dans le spectacle de la transformation de ces Français moyens, dont Anthime est un spécimen, en mécaniques à tuer L'autre soir, François Busnel évoquait l'humour d'Echenoz, suscitant l'étonnement de l'intéressé. De fait, dans 14, Echenoz ne s' abandonne jamais à la tentation  - qui serait, en l'occurrence, mal venue -- de l'humour. En revanche, l'ironie est partout présente dans ce roman. Mais cette ironie n'est pas celle du romancier. C'est celle de la réalité qui, pour reprendre un mot d' Aragon, l'entend d'une autre oreille que les naïfs et inconscients humains, dont elle dément les attentes et les rêves. Pour dire cela, l'écriture d'Echenoz paraît l'instrument idéal : elle tire sa densité  de sa force de sa sobriété précise et objective, de son goût du concret, du mot juste pour le dire. Une écriture sans chichis, sans afféteries "littéraires", savoureuse et juste.

Les critiques que j'ai lues jusqu'ici de ce roman (celles de Florence Bouchy dans le Monde des livres et de Pierre Assouline sur son blog) louent Echenoz pour sa sensibilité, sa délicatesse, son empathie avec ses personnages. J'avoue ne pas avoir trouvé non plus dans ce livre "la douceur du ton Echenoz" dont parle Assouline. Ces éloges, même s'ils ne sont pas infondés, me paraissent quelque peu convenus. Je ne dis pas que, dans ce roman, Echenoz ne fasse pas preuve de ces qualités, mais son propos essentiel est autre. Il est, me semble-t-il, de faire apparaître nettement les caractères généraux d'une réalité encore inouïe et très vite monstrueuse. De là, dans l'ensemble, une tonalité d'objectivité froide, glacée, et un souci de précision entomologique, la vérité générale du réel ne pouvant être atteinte que si, à la manière de l'historien soucieux de dégager des lois, l'artiste consent, comme on dit, à mettre le nez dedans, et c'est le cas de le dire, puisqu'un de ces traits généraux est le triomphe d'une puanteur engendrée par le pourrissement d'innombrables viandes humaines et animales dans un espace restreint. Un autre trait caractéristique et associé au précédent est le progrès galopant du parasitisme : puces, poux, tiques et rats s'en donnent à coeur joie, tandis que les humains transforment en viande consommable tout ce qui passe à portée de fusil ou de couteau, du cerf au hérisson en passant par le sanglier et le chien errant. Ce parasitisme gagne aussi l'arrière puisque la maison Borne-Sèze prospère en vendant à l'armée des godillots d'une qualité de plus en plus douteuse, aux dépens de la sécurité du soldat.  Le roman montre aussi l'extraordinaire concentration de l'activité guerrière à l'intérieur d'une "ligne de front" longue de plusieurs centaines de kilomètres, mais profonde seulement de quelques kilomètres, voire parfois de quelques centaines de mètres, ce qui contribue largement à expliquer l'étendue des pertes, vu l'invraisemblable entassement de combattants dans les limites de cet étroit ruban de boue, de sang, de vomi et de merde, à l'arrière duquel les forces de gendarmerie forment un cordon étanche visant à empêcher quiconque s'y trouve pris de s'en éloigner :

"  Or on ne quitte pas cette guerre comme ça. La situation est simple, on est coincés : les ennemis devant vous et, derrière vous, les gendarmes. "

Pour avoir cédé à la tentation d'aller "faire un tour" à l'arrière, Arcenel, un des compagnons vendéens d'Anthime, découvrira à ses dépens l'efficacité de ce dispositif de bouclage. Presque aussi naïf que le Candide de Voltaire, il s'en va faire un petit tour, un peu en arrière des lignes, histoire de se dégourdir les jambes, croyant sans doute, lui aussi "que c'était un privilège de l'espèce humaine, comme de l'espèce animale, de se servir de ses jambes à son plaisir". Mais aucun roi d'un grand génie ne passera par là, à point pour le tirer d'affaire, et même si Clémenceau s'était trouvé là, on doute qu'il aurait obtenu la grâce du coupable.

C'est dans le ciel de Jonchery-sur- Vesle qu'eut lieu le premier combat aérien de la Grande Guerre; un avion français abattit ce jour-là un avion allemand. En inversant le résultat, Echenoz suggère qu'à la guerre, la mort joue aux dés :

"  En se relevant à l'issue de l'affrontement, Anthime a observé que sa gamelle et sa marmite avaient été trouées par balles, ainsi que son képi.  "

Chaque jour, pendant quatre ans, à chaque heure de chaque jour, la faucheuse aura ainsi joué aux dés le sort de millions d'hommes. 

Hasard et nécessité des enchaînements mortels : l'épisode de l'explosion meurtrière d'un obus dans la tranchée où se terrent Anthime et ses compagnons suggère qu'une reconstitution précise des processus physiques et balistiques responsables de la mort subite de plusieurs dizaines d'hommes à la fois serait envisageable. On dirait une photographie des trajectoires des particules issues d'une collision dans un accélérateur, une photo qui se serait croisée avec le Guernica de Picasso.

A la fin du roman, dans une scène parfaitement inaffective (pour reprendre l'épithète appliquée par Echenoz à Charles) , Anthime, substitut de son frère mort, rejoint Blanche dans sa chambre :

" Il s'est couché près d'elle et l'a prise dans son bras, puis il l'a pénétrée avant de l'inséminer ".

On ne fait pas plus   "empathique", pour parler comme Florence Bouchy. " Il l'a prise dans ses bras" devient, sous la plume d'un Echenoz férocement décidé à la précision : "Il l'a prise dans son bras" , le personnage n'en ayant plus qu'un depuis l'ablation de son bras droit par un éclat d'obus.

Le roman s'achève juste après cette scène d'amour bouleversifiante, sur la phrase suivante :

" Et à l'automne suivant, précisément au cours de la bataille de Mons qui a été la dernière, un enfant mâle est né qu'on a prénommé Charles . "

Ce Charles second aura  vingt-deux ans en 1940, juste à temps pour participer aux festivités de la prochaine. Les humains et la guerre ont en commun la faculté de se reproduire.

Cela tient, peut-être, au fait que, comme celles des particules élémentaires dans une chambre à bulles, les trajectoires des spermatozoïdes et celles des éclats d'obus  paraissent soumises à la fois aux caprices d'un insondable hasard et aux lois d'une implacable nécessité. Du reste, confinées qu'elles sont dans l'enceinte étanche du "théâtre des opérations", ces innombrables particules élémentaires que sont projectiles divers, combattants humains, poux, tiques, rats, chiens et chats errants, n'apparaissent-elles pas comme les ingrédients d'une gigantesque expérience de physique qu'on ne saurait qualifier d'amusante ?

Voilà qui me ramène, sans trop le vouloir, à Bouvard et à Pécuchet. Convaincus, comme beaucoup de leurs contemporains, de la nécessité des lois scientifiques, les deux anti-héros de Flaubert s'obstinent à les vérifier, tandis que la réalité s'obstine malignement à ruiner leurs efforts...

La lecture est une opération mystérieuse, qui tient de la transfusion sanguine, de la greffe d 'organes et de l'échange amoureux. Des transferts se font ; des rejets ont lieu, ou pas. Chaque livre noue avec chaque lecteur de multiples liens intimes. C'est le cas pour moi de ce roman d'Echenoz, qu'une seule lecture ne suffit certes pas à épuiser.

A propos de lecture, Florence Bouchy écrit dans son compte-rendu (Le Monde des livres du 12 octobre ) :

" Et si son titre ne laisse d'abord aucun doute sur la période à laquelle il renvoie, on ne peut manquer de s'étonner ensuite qu'il se limite à cette première année de combat. "

Ce n'est pas exactement le cas. Au début du dernier chapitre, Echenoz écrit en effet :

" On connaît la suite. Pendant la quatrième année de guerre, les offensives du printemps ont consommé en deux mois une très grande quantité de soldats. "

Florence Bouchy aurait-elle quelque peu survolé la fin du roman ?


( Rédigé par : La Grande Colette sur son pliant )









2 commentaires:

N'oubliez pas le Guide a dit…

Nous recommandons à la Grande Colette d'emporter sur son pliant "Histoire de la Guerre" de John Keegan. Du néolithique à nos jours.
Cet historien militaire anglais démonte le mythe de Clausewitz et le rend "responsable" de la boucherie de 14 par l'influence de ses théories sur les Etats-majors. Importance qu'il juge largement surfaite et bien mal comprise. Ah ! Nivelle ! Ce con de Nivelle... Polytechnicien, si mes souvenirs sont bons.
(j'y suis d'autant plus sensible, à ces théories absurdes, qu'un ascendant familial eut le bonheur de mourir d'un coup de baïonnette teuton quelques semaines avant l'armistice de 18, dans une de ces charges imbéciles et inutiles...)

N'oubliez pas les enfants du Guide a dit…

Clausewitz voyait la guerre comme la continuation de la politique par d'autres moyens.
Keegan, au contraire, ne parle pas de raisons politiques pour "faire guerre" mais de raisons culturelles.
C'est évidemment plus moderne et surtout plus lucide, comme analyse.