mardi 23 octobre 2012

"Une nuit balinaise" : des singes, des hommes et des dieux

Je n'ai pas lu le Ramayana mais je me propose de combler au plus vite cette lacune de ma culture, depuis que j'ai assisté à la représentation de l'épisode de l'enlèvement de Sîta, épouse de Rama, par l'affreux Ravana, puis de sa libération par Rama, assisté du roi des singes, Hanuman. Cette alliance des singes et des dieux me paraît de grand sens et sagesse.

Sur scène les acteurs-danseurs, vêtus d'oripeaux somptueux et masqués, incarnent humains, singes et divinités. Les masques grimaçants, surchargés et assez monstrueux des personnages contrastent avec les masques blancs, harmonieux et souriants de Rama et de son frère. Au milieu des gesticulations de ses adversaires et alliés, Rama évolue avec une extrême lenteur mais, de son arc, il décoche une flèche foudroyante : la durée presque immobile des dieux interfère, dans un éclair de flèche, avec la temporalité fiévreuse, cahotique et discontinue des demi-dieux et des humains. Voilà une image de théâtre qui vaut à elle toute seule de longs développements théologico-métaphysiques. Sans compter une belle leçon de relativité.

Ce drame sacré ritualisé est peut-être l'équivalent des mystères de nos parvis médiévaux. Il y entre sans doute du comique et du  grotesque, à en juger par les évolutions pataudes des affreux et par leurs éructations et grognements, mais le dialogue des personnages et le commentaire d'un musicien-récitant m'était malheureusement incompréhensible dans le détail, étant réduit à un résumé projeté.

Le spectacle se voulait un hommage à Antonin Artaud qui, en 1931, assista à la première représentation parisienne donnée par un groupe de musiciens-danseurs-acteurs venus de Bali. En fait, on put lire, projetée sur le rideau de fond, une déclaration à peu près dépourvue d'intérêt du futur timbré de Rodez. Après quoi, on se passa sans inconvénient de toute référence à Artaud.

Le patronage d'Artaud ( dont on peut lire, dans le Théâtre et son double, les pages délirantes et enthousiastes que lui inspira cette représentation ) a dû surtout permettre aux producteurs de donner une  allure de nouveauté à un programme qui a dû déjà beaucoup tourner en Europe et ailleurs.Voici une quinzaine d'années, j'avais assisté dans le même théâtre à un spectacle très proche, probablement donné par la même troupe, et qui se terminait par le même rituel, fort spectaculaire et entraînant, de conjuration : conjuration des mauvais esprits et, surtout peut-être, des fantasmes de la représentation.

Je me demande quand ces paysans-artistes du village de Sebatu, dans l'île de Bali, trouvent le temps de cultiver leurs terres et de rentrer leurs récoltes car, outre leurs tournées un peu partout dans le monde, la virtuosité dont ils font preuve dans tous les aspects de leur art (musique, danse, théâtre) suppose de multiples et longues répétitions.

Disposés sur trois côtés d'un trapèze dont le quatrième est la rampe, les musiciens encadrent les danseurs-acteurs. Vêtus de costumes traditionnels, leurs visages sombres sous les bonnets-calots m'ont évoqué le profil de médaille de je ne sais plus quel roi sur un bas-relief égyptien ou aztèque. Les Balinais, descendants des Egyptiens du temps de Ramsès ou ancêtres des Amérindiens, voilà une hypothèse ethnologique hardie qui devrait me valoir une chaire à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes.

Disposés en ligne sur les longs côtés du trapèze, des pupitres ouvragés et dorés dissimulent des métallophones, sur les lames desquels une escouade d'amérindo-égypto-balinais ( à la cour) tape avec une fascinante précision à l'aide de marteaux courbes, tandis qu'une autre escouade (au jardin) anime d'autres métallophones, à l'aide de baguettes. Le troisième côté (au fond) est réservé aux percussions, d' impressionnants gongs et deux longs tambours horizontaux dont les desservants font figure de maîtres du cérémonial. J'allais oublier un flûtiste, modulant sur son léger instrument. En dépit des impressionnantes stridences des métallophones placés à la cour, cette musique est beaucoup moins monotone et beaucoup plus subtile qu'une oreille occidentale inexpérimentée ne pourrait en juger à première écoute, tant au point de vue rythmique, qu'au point de vue harmonique qu'à celui du registre (très étendu, des plus profondes basses aux stridences suraiguës). C'est le genre de musique qui, vers le milieu du XIXe siècle, inspirait à un Berlioz des considérations hasardeuses sur la supériorité de la musique occidentale, mais il est vrai que Berlioz n'avait pas dû lire Montaigne.

Non moins fascinantes sont les évolutions des danseuses et danseurs dans l'espace réservé entre les musiciens. Les évolutions des danseurs balinais manifestent, bien plus que la danse occidentale classique, l'alliance de la danse et du théâtre : frontalité générale des évolutions, expressivité des visages et des regards, des mains et des pieds, en somme de toutes les parties du corps laissées découvertes par les costumes rutilants. Mouvements coordonnés des yeux, de la bouche, des poignets, des doigts, des orteils, tout est soumis à des codes précis dont le spectateur peu initié ne parvient à déchiffrer que de vagues rudiments. Le travail des pieds nus cambrés, reposant sur les talons, orteils redressés en éventail est assez extraordinaire. Les danseurs bondissent et virevoltent dans des évolutions très précisément accordées aux rythmes des instrumentistes.

Une forme de danse particulièrement spectaculaire est une danse sur place, développant le corps verticalement de la position assise à la position debout, si bien qu'une souriante et mystérieuse petite danseuse de quatorze ans passe en un instant du statut de naine à celui de géante. Danses profanes ou danses sacrées, toutes sont d'une envoûtante beauté.

Le spectacle se terminait par un rituel de conjuration et de désenvoûtement exécuté par les musiciens torses nus. Energique, tonique et  joyeux cérémonial,  bien nécessaire pour parvenir à échanger quelques mots, dans le hall du théâtre, avec la petite danseuse souriante chargée de vendre le CD de la troupe.


Une nuit balinaise, par la troupe des artistes de Sebatu  / conception du projet  : Jacques Brunet et Jean-Luc Larguier  / direction artistique et musicale : Nyoman Jaya et Gede Adhi


( Rédigé par : Angélique Chanu )




1 commentaire:

JC a dit…

Malgré plusieurs contacts épisodiques avec cet art là, Shakespeare me paraît plus intéressant.

Bref, comique, grotesque, touristique...pour une brute non instruite du genre !