mardi 2 octobre 2012

"The Ghost writer" , de Roman Polanski : la marque rouge

Dans le bunker de luxe où vit, presque reclus sur l'île de Martha's Vineyard, au large de la Nouvelle Angleterre , Adam Lang, ancien premier Ministre de Grande Bretagne, tableaux et objets répètent le signe sinistre d'une marque rouge, aussi sinistre que cette tache de sang que Lady Macbeth ne parvient pas à effacer de ses mains.

Adam Lang qui, du temps où il était au pouvoir, n'a jamais su rien refuser aux Etats-Unis, est accusé de complicité de crimes de guerre, pour avoir livré trois chefs talibans à un centre secret de tortures de la CIA . Le nègre (ghost writer en anglais) engagé par lui pour l'aider à rédiger ses Mémoires, va peu à peu découvrir les liens de Lang et  de son entourage avec les services secrets américains. Si Lang lui-même n'est peut-être pas directement un agent de la CIA, il est manipulé par sa femme, Ruth, qui, elle, a été recrutée par la CIA  à l'époque de ses études, dès avant son mariage, par l'inquiétant et influent professeur Emmett.

Dans The Ghost writer,  film de Roman Polanski (2010)  une partie des gens au pouvoir ou proches du pouvoir en Grande Bretagne apparaissent au service des intérêts politiques, militaires et économiques américains, dans le contexte de la seconde guerre d'Irak et de la guerre d'Afghanistan. En Adam Lang, militant de longue date du parti travailliste, il n'est pas difficile de reconnaître Tony Blair, auxiliaire zélé de la politique aventuriste de George Bush. Dans sa villa de Martha's Vineyard où il vit entouré de gardes du corps, Lang bénéficie d'une protection ambiguë et sa mort violente (il est assassiné par un adversaire de sa politique) arrange au fond aussi bien son parti que ses protecteurs américains. La mort presque immédiate de l'assassin fait d'ailleurs planer un doute sur le rôle qu'il a joué ou qu'on lui  fait jouer. De nombreuses scènes du film suggèrent d'ailleurs l'intervention occulte d'une organisation prête à tout pour dissimuler ses forfaits et jusqu'à son existence. C'est pourquoi il est intéressant de revoir le film à la lumière de son dénouement.

Cette organisation secrète, c'est la CIA, dont l'ombre plane sur toute cette histoire sinistre de violence et de sang; la la CIA, entièrement dévouée au service de la puissance américaine, prête à recourir aux moyens les moins avouables pour préserver ses intérêts et son pouvoir occulte.

Adam Lang, sa femme Ruth, le professeur Emmett, ne sont pas autre chose que des espions au service de l'impérialisme insatiablement dominateur, dévorateur, destructeur, mortifère, d'une super-puissance d'autant plus dangereuse qu'elle est "amie" du pays dont elle a fait un satellite. L'histoire de leurs relations évoque d'ailleurs une histoire d'espionnage restée célèbre en Grande Bretagne, celle des espions Philby, Burgess et Mac Lean, au service de l'Union soviétique, démasqués dans les années cinquante.

Comme eux, le trio d'espions que forment Lang, sa femme et Emmett se sont connus à l'Université de Cambridge. Comme Philby, Lang épouse une femme déjà recrutée par les services secrets de la puissance étrangère.

Ces ressemblances sont éloquentes. Elles ne sont pas à l'avantage des Etats-Unis.

Avec une distance glacée, dans des décors glacés, Polanski montre en effet que les méthodes de la super-puissance américaine ne sont en rien différentes de celles qu'utilisait la Russie stalinienne. Ce film noir -- aux images souvent saturées de noir -- expose le cynisme, l'absence de scrupules, la violence de l'administration Bush et de ses auxiliaires dans les pays occidentaux et ailleurs. Rien n'assure que, depuis le départ de l'équipe Bush, et malgré l'arrivée au pouvoir d'Obama, les choses aient fondamentalement changé.

Les protagonistes du film sont  des médiocres. L'un aurait voulu être comédien et n'a fait une carrière politique que parce que la scène politique raffole des mauvais comédiens. L'autre, qui se sentait appelée à un haut destin politique, se résigne mal à n'être que l'épouse du " grand " homme qu'elle manipule. Quant au "ghost writer", à défaut d'être devenu un véritable écrivain, il aide les autres à écrire leurs livres. Anti-héros solitaire, il ne fait pas le poids face à l'adversaire secret dont il découvre l'existence. Chacun manipule et est manipulé. Univers de taupes aveugles. Aucun n'est inspiré par un idéal, une idéologie, une conviction. Tous paraissent avant tout soucieux de défendre une situation acquise. Ils sont sur la défensive, et donc d'autant plus dangereux. Comme la puissance qu'ils servent, ils paraissent surtout préoccupés de colmater les brèches. Mais le secret, l'hypocrisie, le faux-semblant, le mensonge, ne libèrent pas d'un passé de sang. Au contraire, ils y engluent sans cesse davantage. Ce film suggère ce  à quoi risque de ressembler l'avenir politique de l'Amérique, plombée par un passé ignoble, par un passif inévacuable, et des pays occidentaux embarqués dans sa galère. Rien de très réjouissant. Mais pourquoi, après tout, faudrait-il s'émouvoir du naufrage probablement inéluctable de la civilisation occidentale ? Ce serait espérer qu'on peut empêcher le sable marin d'envahir les allées du bunker insulaire d'Adam Lang malgré les efforts des larbins balayeurs. Ce monde-là a décidément  cessé de nous faire rêver. Fin de partie. No future. Nous savons de plus en plus clairement que nous vivons l'agonie de l'Occident américanisé. D'autres prendront la place.

Mouais mouais mouais. Mouais. On dit ça aux heures de mauvaise humeur et comme s'il n'y avait pas Richard Brautigan, Jim Harrison, Russell Banks, Cummings, Phlip Roth, Thomas Pynchon, Faulkner, Winslow Homer, Charles Ives, Phil Glass et son compère Bob Wilson. Et tant d'autres. Vraiment tant d'autres. Il y a cette culture immense, multiforme et profonde comme la mer, et qui est ma culture. Il y a ces GI's qui ont traversé la mer et qui ont donné leur vie pour que, parmi tant d'autres, je puisse mener une vie digne d'un être humain. Ceux dont j'ai lu les noms sur les croix dans le grand cimetière au-dessus de la mer. Il y a trop de liens et trop de souvenirs. Si nous devons périr, nous périrons ensemble (1)

Ce n'est pas l'Amérique qui est en cause dans The Ghost writer.. C'est l'humanité. Le film de Polanski vise bien plus haut qu'à être un simple pamphlet anti-américain.

Note 1 . - Euh... Réflexion faite, la solidarité a ses limites. Qu'ils périssent donc tout seuls. Est-ce qu'on a fait tant d'histoires pour les Indiens ? Vive les Chinois ! Céline avait raison

--  Les Chinois ? Restons Européens ! Mieux : restons Français !

--  Trop petits mes amis. Trop petits.


Additum - ( 9 juin 2014 )

Rien à  ajouter à ce que j'avais écrit à l'époque, mais en revoyant le film hier soir, je me disais que Polanski y règle aussi quelques comptes personnels. Il achève ce film en Suisse, alors qu'il y est incarcéré par les autorités locales à la demande de la justice américaine, pour une vieille affaire de moeurs datant de 1977. Décidément, les Etats d'Europe occidentale , et pas seulement le Royaume-Uni, n'ont rien à refuser au grand allié d'Outre-Atlantique, surtout quand eux-mêmes sont en délicatesse avec la justice américaine. C'est en effet l'époque où celle-ci demande aux Suisses de lui livrer les noms de titulaires, domiciliés aux Etats-Unis, de comptes bancaires douteux. L'arrestation de Polanski a sans doute été un gage donné par les autorités suisses aux Américains, histoire de les faire patienter, et, peut-être aussi,  une tentative avortée d'empêcher le cinéaste d'achever un film dont on ne peut pas dire qu'il déborde de sympathie pour la politique américaine. L'affaire de la BNP n'est pas sans rappeler cette affaire; elle illustre en tout cas, elle aussi, l'obstination de la justice américaine à faire plier  ceux qui, parmi ses alliés occidentaux, ne se plient pas à ses règles et prétendent jouer un jeu contraire aux intérêts américains. Il n'est pas non plus impossible que ce film suggère, sans qu'aucun détail conforte directement ce soupçon, que l'affaire de relations sexuelles avec une mineure, que la justice américaine n'a jamais abandonnée depuis 1977, ait été le piège et la punition pour  certains services non rendus à l'époque. Après tout, la situation de Polanski aux Etats-Unis vers 1977, personnalité originaire d'un pays de l'Est ( la Pologne, encore sous tutelle soviétique au moment des faits), fragilisé par l'assassinat de sa femme Sharon Tate et sa réputation de cinéaste sulfureux, peut l'avoir exposé à certaines sollicitations, qu'il aurait repoussées. Ce n'est là qu'une hypothèse personnelle très aventurée, mais il n'y a pas que les politiciens à pouvoir être utiles aux intérêts de l'Oncle Sam. Polanski serait-il un Adam Lang qui se serait refusé à jouer le rôle qu'on lui proposait ? A moins que... à moins que l'affaire de moeurs de 1977 n'ait été l'occasion toute trouvée d'inciter Polanski à quitter définitivement le territoire des Etats-Unis, et que ni la justice ni le gouvernement américain n'aient jamais tenté sérieusement d'obtenir son retour sur le territoire américain... En tout cas, il semble que le FBI n'ait pas déployé beaucoup de zèle pour l'empêcher de partir. Mais alors... Mais alors... Aurais-je quelques dispositions pour le roman d'espionnage, moué ? Me mettrais-je à confondre The Ghostwriter avec l'Espion qui venait du froid ?

Il est tout de même curieux que, deux jours après les festivités du 70e anniversaire du débarquement du 6 juin 1944, où furent abondamment célébrées l'amitié et l'alliance américaine, Antenne 2 ait choisi de programmer ce film qui dénonce sans ménagements l'interventionnisme le moins défendable  des Etats-Unis dans la politique européenne.

The Ghost writer,  film de Roman Polanski


( Rédigé par : Jeanne la Pâle nue dans ses châles )




1 commentaire:

Jean Mimi a dit…

Tout à fait, Thierry !
(film admirable ... rien d'un pamphlet anti-US)