mardi 30 octobre 2012

Beethoven ou l'hédonisme à quinze euros

Il a toujours été fasciné par les quatuors de Beethoven. Il y en a quinze, pas moins (peut-être un de plus, il ne sait plus très bien). La diversité des tonalités, des ambiances  -- depuis les quatuors de charme, tels les Razoumovsky, jusqu'aux ultimes et austères recherches --, un océan de musique.

Or un célébrissime quatuor va en donner l'intégrale, ou quasiment, en quatre concerts donnés dans des églises du coinsteau, en une semaine, entre le lundi et le samedi soir.

Quelle tentation !  D'autant plus que le prix des places ( 23 euros) est raisonnable . S'il prend quatre places, ça lui fait l'intégrale à 92 euros. Plus cher qu'un coffret de CD, mais rien ne vaut le concert. Et quel océan de plaisir pour 92 euros, c'est vraiment donné.

92 euros, il peut encore se payer ça. Cependant, il y a la route à faire (80 bornes aller-retour), donc, disons, au prix ou est le diesel et vu ce que consomme sa pétrolette, 25 euros de carburant pour les quatre .

92 euros + 25 euros =  117 euros. C'est encore dans ses prix.

Cependant, cet investissement culturel dérange frontalement son grandiose (et récent) projet d'économies, visant à fonctionner coûte que coûte, au moins jusqu'au jour de la paye, à raison de 15 euros / jour. C'est vrai qu'il peut piocher dans les sous que la banque vient de lui avancer pour des travaux dans la maison , qu'une inspiration sans doute diabolique lui fait déjà juger superflus. Mais s'il commence comme ça, et surtout s'il continue, il pourra bientôt dire adieu à la cabine de douche hydromassante et à la cuisine Ikea. Les concerts de musique classique, même à l'église, à la longue, ça peut coûter bonbon. Et il y a aussi le jazz. Et le théâtre.

Et puis faire quatre-vingt bornes dans la nuit et le froid pour aller écouter Beethoven, ça va si on est accompagné; autrement, seul, ça risque de tourner au lugubre. Il pourrait emmener sa chérie, tiens c'est une idée celle-là qu'elle est bonne, mais elle est fauchée, et il ne se voit pas lui faisant l'affront de la laisser payer sa place. Il se sait radin et mufle, mais à ce point-là, non...

Donc ajoutons 92 euros pour quatre places pour la chérie. 
Ce qui fait 117 euros + 92 euros = 209 euros.

Il sent qu'il manquera quelque chose... Il a trouvé ce qui manque. Puisque sa chérie est en vacances et lui aussi, pourquoi faire quatre trajets ? C'est idiot. La solution intelligente consiste à louer une chambre dans un hôtel de charme (comme ils disent sur les dépliants). Il n'en manque pas dans la région. Comme ça, ils se promèneraient, ils baiseraient,  se reposeraient, et le soir, ils iraient au concert. A 150 euros la journée (chambre et repas compris), ça donnerait, s'il ne se trompe pas dans ses additions, 750 euros pour un séjour de 5 nuits.

Donc, 209 euros ajoutés à 750 euros font 959 euros. soit mille euros avec les pourboires et les faux frais. Ne mégotons pas.

Ne mégotons pas mais ça commence tout de même à faire cher et il sent que son projet de grands travaux domestiques en prend un coup dans l'aile.

Il lui vient une autre idée.  Il renonce à l'hôtel. Les après-midi, pendant qu'il va voir sa femme dans la clinique où elle se rééduque et se morfond (1),  il droppe sa poule dans un café du village voisin. Puis, le devoir conjugal accompli, il la récupère. Ils se payent une soirée resto (de charme) avant le concert, puis, après le concert, on baise dans la voiture. Comptons 60 euros pour le resto, ça  fait , pour 4 restos, voyons, voyons, 240 euros.

Dans ce cas de figure, il s'en tirerait à 449 euros ( 209 + 240 ). C'est jouable.

C'est jouable mais ça commence à manquer de poésie, sans compter que c'est pas du tout dans l'esprit des quatuors de Beethoven. Et bonjour les remords, le soir venu, tout seul dans son grand lit, entre ses draps roses.

Allons, allons. Comme l'a bien expliqué Michel Onfray, le philosophe bas-normand, l'hédonisme, attitude existentielle sérieuse, suppose qu'on fasse des choix, et qu'on s'y tienne. Et vu qu'il reste peu de places à ces foutus concerts, il urge qu'il en fasse un.

Et s'il se rabattait sur sa vieille version des quatuors de Beethoven par le Quartetto Italiano, hein ? Elle date des années 70 mais elle n'a pas pris une ride . Et puis, celle-là, il la connaît, il ne risque pas d'être déçu. Le diamant de sa vieille platine TD gratte un peu, mais rien ne vaut le bruit de fond des vinyles de la bonne époque  : quelle poésie !

C'est la solution du bon sens, celle qui lui procurera la jouissance d'art qu'il convoite, tout en préservant le programme de grands travaux et l'impératif catégorique de fidélité conjugale, comme n'a pas dit Emmanuel Kant.

Et puis, ces sorties, le soir, dans le froid, la pluie, les mugissements du vent en rafales à 130 km/h, la neige, la glace, les chauffards qui roulent à 150 sur ces petites routes sinueuses de l'arrière-pays, infestées de bandits de grand chemin,  il ne les sentait pas.

Il ne se rappelle plus trop si Michel Onfray a  calculé précisément le budget quotidien de l'hédoniste pur jus. Tout est affaire de goûts personnels, évidemment. Dans son approche de l'hédonisme à lui, il chiffre son budget quotidien à mille euros minimum. A ce niveau-là, il devrait se la couler assez douce et pratiquer un style de vie selon son coeur. Mais même en détournant sordidement l'argent de son emprunt pour travaux, il ne tiendrait pas longtemps. Un mois-et-demi, deux mois au grand maximum. Il se dit qu' Onfray doit financer son propre budget hédoniste à deux mille euros par jour au bas mot, mais c'est Onfray. Lui qui n'est qu'un tout petit hédoniste, qui n'est pas un philosophe grand public, qui n'est pas invité chez Ruquier, doit forcément se résoudre à pratiquer un hédonisme très ordinaire, de bas de gamme pour ainsi dire.

On pratique l'hédonisme qu'on peu  (2),  en fonction de ses moyens. Il n'y a pas que l'hédonisme érotico-culturel. Par exemple, on peut très bien concevoir un hédonisme à 15 euros par jour. Ainsi, lui, pas plus tard que ce matin, eh bien, en ouvrant ses volets, il a caressé la chatte de la voisine. Et pour pas un rond. Voilà-t-il pas un geste authentiquement hédoniste, pour ne pas dire une profession de foi ?

L'hédonisme des uns n'est pas celui des autres.

Mise à part la question des moyens financiers, l'adoption d'un style de vie hédoniste conséquent suppose une réflexion préalable sur le désir. Schopenhauer a bien  montré comment le désir, habillage bariolé du vouloir-vivre, nous bousille incessamment la sérénité, et l'on sait par ailleurs que l'épicurisme authentique ne devient philosophiquement crédible et séduisant qu'au-dessous d'un niveau de ressources très inférieur à 15 euros par jour.

Et puis, il y a l'autre. Comment l'hédoniste doit-il en user avec l'autre ? La présence de l'autre sape incessamment la sérénité sénégalaise de l'hédoniste.

Hier soir, au moment de se quitter, elle lui a dit :

" Fais-moi mon câlin du soir. Si tu pars sans m'avoir fait mon câlin, c'est comme si tu n'étais pas venu. "

Elle aura toujours eu l'art de mettre l'hédoniste qu'il n'est pas dans ses petits souliers. Elle le lave de l'hédonisme, à la place elle met l'innocence. Qui dira qu'il ne gagne pas au change ?

Un pacte entre eux. Ancien. Fondateur. Aussi peu effaçable que le sillon de Romulus.

Au fond, se dit-il, pour se donner un ersatz de bonne conscience, l'hédonisme est une philosophie sérieuse à l'usage des gens qui ne prennent pas la vie au sérieux . Mais justement, lui qui fait profession de ne pas prendre la vie au sérieux, ça devrait lui convenir. Eh bien non,  c'est plus compliqué que ça. En tout cas c'est trop compliqué pour lui. Ce que c'est que de ne pas avoir la tête philosophique.


Notes . 1   -- Tiens, il l'avait oubliée, celle-là. Elle se rappelle à lui à point nommé pour l'inciter aux               économies. C'est bien elle.

             2   -- Certaines fautes d'orthographe sonnent aussi juste qu'un beau lapsus.


Beethoven,   Quatuors   , par le Quartetto Italiano ( un coffret de 5 vinyles Philips )


( Rédigé par : John Brown )




1 commentaire:

JC a dit…

Pourquoi ne pas envoyer le pognon aux petites soeurs africaines qui s'occupent des famineux, lesquels ne savent même pas ce que c'est, un hédoniste ?

Cela serait chouette...ils boufferaient deux ou trois jours !

Le malheur, c'est que hédoniste ça rime avec égoïste, pas avec charitable. Onfray pas ce qu'on veut quand on est pas riche...et encore, on en connait des malheureux riches qui pourraient et qui peuvent pas !