dimanche 14 octobre 2012

Ne pas s'enquiquiner

Pour Marie de la verte Erin

J'ai toujours eu tendance à prendre les gens qui valorisent quoi que ce soit qui dépasse leur petite existence, Dieu, Humanité, Travail, Famille, Patrie, Amour, Idéal, quelque contenu qu'on lui assigne  --,  pour des cons et même pour des salauds (au sens sartrien, bien entendu). Dans mes meilleurs moments, j'alignerais bien, ne serait-ce qu'imaginairement, quelques uns de ces jeans-foutre dans la mire de mon fusil de chasse (je n'en ai pas mais je compte bien en acheter un). Je ne parle que des hommes, bien entendu, les femmes ayant une  foule d 'excuses recevables (suivez mon regard) . L'anecdote sur Alfred Jarry, rapportée par André Breton dans son Anthologie de l'humour noir, me ravira toujours : comme il s'exerçait à tirer au revolver dans son jardin,  sa voisine  lui représenta quels dangers mortels il faisait courir à ses enfants. "Rendez-vous  compte, Monsieur Jarry, si une balle perdue venait à atteindre mon petit Sosthène..."  -- " Qu'à cela ne tienne, chère Madame, lui répondit Jarry, toujours imperturbablement urbain, nous vous en ferons d'autres". C'est le même qui, amateur de virées à vélocipède, raconta la passion du Christ  relouquée en course de côte, s'aliénant ainsi pour jamais les dévots de toute obédience. Le Dom Juan de Molière, quant à lui, a réglé depuis longtemps son compte, pour mon plus grand plaisir d'incroyant en la matière, à l'Amour- Toujours : quand "tout le beau de la passion est fini", il n'y a plus grand chose à  à espérer de cet incomparable divertissement.

Je ne puis cependant tout à fait condamner tous ces fervents, quel que soit l'objet de leur ferveur, Dieu, Amour ou Petits Enfants etc. .  J'adhère en effet sans réserve à l'analyse définitive que fit Pascal de la nécessité et de la puissance du Divertissement,  qui seul rend l'existence supportable. Le Diable, c'est l'Ennui, et pas seulement au théâtre (à moins de considérer les phénomènes multiformes de la vie comme un théâtre permanent), et nous sommes incessamment guettés, en ce monde par l'Ennui. L'angoisse d'exister sans aucune autre occupation que celle d'attendre la mort serait, bien entendu, intolérable, et c'est  à elle que le salubre radicalisme pascalien entend porter remède par la foi en Dieu. Malheureusement (ou heureusement ) pour moi, il n'est pas question que j'en use.

En réalité, Nature nous a dotés d'une puissante aptitude à nous divertir en nous intéressant, à chaque instant de notre vie, à tout et à n'importe quoi . C'est ainsi que, pour ma part, je suis à peu près incapable de m'ennuyer, courant sans cesse à droite et à gauche, formant mille  projets, m'amourachant du dernier jupon qui se présente, m'extasiant au moindre pin d'Alep, fondant de tendresse pour Chaussette, le chat de la voisine quand il me rend visite, me jetant sur le dernier roman d'Echenoz, reniflant dans l'extase la culotte de ma maîtresse quand les préliminaires l'ont conduite à épancher en abondance sa divine liqueur etc. etc. J'en passe énormément, et de bien plus  convenables. Je  sens qu'elle va rire en me lisant, et cette idée constitue un divertissement de plus.

Le seul problème philosophique sérieux, dit à peu près Camus au début du Mythe de Sisyphe, c'est celui du suicide. C'est peut-être un problème philosophique mais ce n'est sûrement pas, en règle générale, un problème existentiel, et surtout pas vers vingt ans, âge auquel on aurait tendance à prendre pour argent comptant ce genre de rodomontade proférée sur un ton aussi pontifiant  qu'une bulle par un pape. A mon âge, on en rigole franchement. La question de savoir si la vie a un sens et lequel ne présente en effet aucun intérêt, vu que la vie n'a aucun sens. Elle EST, c'est tout. La seule question intéressante, et autrement passionnante, c'est de savoir, comme Voltaire le pensait,  comment la rendre supportable. Ne pas s'enquiquiner, sans enquiquiner les autres, voilà un projet authentiquement humain et qui vaut qu'on s'y consacre,  tout au long de la vie. Les solutions, individuelles et collectives, sont innombrables : inépuisable diversité, sans laquelle, par exemple, l'émerveillement de l'amour (1) serait impossible.

En somme, Pascal avait raison, sauf que le remède proposé était, non seulement inefficace, mais, en plus, dangereux.

Vive le divertissement, qui fait rire et pleurer Margot.


Note 1 . - "l'émerveillement de l'amour" :  Merde, voilà que je me mets à parler comme Alain Badiou Sot, n'as-tu point de honte ? Ah j'étouffe de rage et voudrais m'arracher un côté de cheveux !



1 commentaire:

Alaise Blaise a dit…

Notre vie est un branle délicieux : pourquoi la confier à d'autre main que la notre ?