samedi 6 octobre 2012

Ne s'improvise pas assassin qui veut

Le sentier, dans les taillis, longe le bord de la rivière, profonde et large, aux eaux jaunies de la boue qu'elle charrie. Elle s'y engage, avec quelque difficulté. Derrière elle, il se dit qu'un bon coup du lapin, et puis plouf. Qui la retrouverait ? Dans cette région éloignée de leur domicile, où personne ne les connaît, qui s'inquiéterait de sa disparition ? Il lui suffirait de la déclarer après être rentré à leur domicile, quelques jours après leur retour. Le crime parfait, avec les bénéfices : à lui la totalité de leurs revenus ; à lui la belle vie avec sa maîtresse, qu'il pourrait rejoindre quand il le voudrait sans avoir à user de ruses de Sioux. Imaginez-vous qu'il avait fini par faire l'emplette d'une burqa intégrale pour la rejoindre sans faire jaser,  mais au risque d'une altercation avec un de ces vrais croyants qui sont nombreux dans la région. D'ailleurs, le voir siroter son pastis dans cette tenue à la terrasse du café du commerce, et avec une paille, ça commençait quand même à en faire jaser certains et certaines.

Elle accroche le bas de sa robe à une ronce. Avec sa délicatesse coutumière, il l'en détache, prend la tête, avance de quelques pas, entend un bruit sourd derrière lui : elle a chuté de tout son long ; elle gémit; il semble que son bras gauche soit cassé !

C'est le moment ou jamais ! Il saute à pieds joints sur le bras cassé pour provoquer l'évanouissement, le coup du lapin, et puis plouf ! l'enfance de l'art.

Pensez-vous ! Pensez-vous ! Au lieu de cela, il se surprend à tenter de la relever, au risque de lui casser le bras valide, à appeler au secours, à faire cinq cents mètres (cinq cents mètres !) en la guidant avec d 'infinie précautions, jusqu'à la guérite d'accès au parc de ce château qu'ils avaient décidé de visiter. Ambulance. Urgences. Rapatriement sanitaire. Opération. Clinique de soins post-opératoires. Tout ça aux frais de la Sex Soc ( la Sec Soc, merde à la fin avec ces fautes de frappe) qui avait vraiment bien besoin  de cela, tiens,  pour se renflouer. Tandis qu'un bel et bon assassinat..., voilà qui servirait les intérêts de la collectivité en même temps que les siens propres. De l'assassinat considéré comme un moyen efficace de réduire les déficits publics, il y aurait là de quoi donner du grain à moudre aux experts de la Cour des Comptes.

 Depuis trois semaines, il court à droite et à gauche, lui achète du linge, lui lave ses culottes, lui trouve un portable dernier cri.  Du rouge à lèvres aussi, et du parfum, car un de ses voisins de chambre, passablement amoché lui aussi, mais à tout prendre moins que lui, a commencé de lui faire une cour pressante. Tout ça aux frais de la Sex Soc, je t'en foutrais.

 Tous les jours, il la guide dans le parc de la clinique, car lorsqu'on s'est cassé le bras, le problème, on ne croirait pas, ce sont les jambes, car, ayant perdu toute confiance, elle a des hésitations infinies avant de se décider à mettre un pied devant l'autre.

Justement, le parc de cette clinique, ça lui donne des idées. Un ravin profond le borde. Dans les bâtiments des labyrinthes de couloirs donnent accès aux chambres. N'importe qui entre et sort sans que quiconque s'en soucie ni même vous remarque.

Donc une nuit, vers deux heures du matin, à l'heure où la veilleuse de nuit somnole ou bien  joue aux cartes avec son collègue dans la salle de garde, il s'introduit, dans une tenue ad hoc (burqa intégrale avec gants de filoselle, pour ne pas laisser de traces ADN ). Il pousse délicatement la porte de la chambre, ouverte toute la nuit. Il l'étrangle et se retire à pas de loup. Jackie l'étrangleuse.

Non. Le risque est trop grand d'être immédiatement identifié. Les chambres voisines sont occupées par des dames, elles aussi handicapées, et par le soupirant (voir plus haut). Il les étrangle aussi. Puis déplace les corps et les change de chambre, pour brouiller les pistes. La tueuse des cliniques a encore frappé.

Non. Mieux : il dénude les corps, les transporte dans un coin du parc, les découpe, mélange les tronçons, les empile sur un bûcher discrètement préparé l'avant-veille (pourquoi pas la veille ? mais pour mieux brouiller les pistes, enfin...). Il met le feu. Il a choisi une nuit de mistral. Le feu se propage à la forêt voisine. L'incendie, catastrophique, dévaste des milliers d'hectares, menace des centaines d'habitation. La semaine précédente, il s'est porté pompier volontaire. Il fonce à la clinique, sauve de justesse des flammes la veilleuse de nuit, une petite boulotte bien en chair qui l'avait tout de suite séduit. Il est décoré de la croix des braves par Manuel Valls soi-même, spécialement descendu de Paris. Il a droit à un bandeau comac en première page de Nice-matin. Les admiratrices se battent pour l'approcher, obtenir la faveur d'un autographe.

Il va pouvoir enfin se consacrer à son grand oeuvre : la fondation d'une nouvelle religion. Il en avait jeté les bases au cours des nuits précédentes, tout seul dans son grand lit, en digérant le vespéral hachis parmentier  -- surgelé,  à son âge, on s'improvise cuisinier plus difficilement encore qu'assassin -- arrosé d'une saine liqueur minérale (Hépar) . Donc, adoration quotidienne du Gourou six fois par jour, offrandes en liquide et en nature, polygamie à tous les étages, etc.

Trois jours avant la nuit du Chasseur (voir plus haut), en se promenant dans le parc au bras de sa femme, il avait eu l'illumination décisive. Vêtu ce jour-là d'un sweat-shirt blanc cassé ( Décathlon 1995) et d'un pantalon noir, il en jetait d'autant plus qu'au bout de sa cordelette passée à son cou, la clé de la chambre se balançant sur sa poitrine ressemblait à s'y méprendre à une croix pastorale. Les mains croisées sur le pubis, il cheminait paisiblement quand vint à leur rencontre une petite aide soignante plutôt rondelette dont il avait déjà croisé le regard de feu. Alors, dans une soudaine inspiration, il a un geste bénissant : "Allez en paix, ma fille", lui dit-il.  -- "Et avec votre esprit, qu'elle lui répond, et elle tombe à genoux, les bras en croix, sur le carrelage, au risque de se fracasser les cartilages ". "Je crois en Toi, mon Soigneur", qu'elle lui dit, extatique tique. Voilà une première recrue de choix.

Pascal Quignard  l'a dit : nous sommes sans cesse happés par l'imaginaire, et dire ou écrire trois mots, c'est se lancer sans boussole sur les immensités de la fiction.

En attendant, il faut qu'il file à la boutique de lingerie féminine pour échanger la culotte qu'il lui avait achetée la veille : ce n'était pas la dentelle  qu'elle voulait.

L'assassiner, l'assassiner..., rumine-t-il en chemin. Et puis d'abord qu'est-ce qu'il ferait sans elle ? Il s'ennuierait. Il serait très capable de la regretter. Alors là, non, alors là, non. Surtout pas ça. Et dans le doute, dans le doute... abstiens-toi, a dit le sage.


( Rédigé par : Guy le Mômô )


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