vendredi 5 octobre 2012

Modiano, Echenoz, Quignard : trois monstres sacrés

A la Grande librairie d'hier soir, sur France 5, trois monstres sacrés de la littérature française contemporaine : Modiano, Echenoz, Quignard. L'ordre de passage n'est pas indifférent. Modiano, le premier interrogé, se montre, comme à son habitude (plus qu'à son habitude ?), à peu près incapable de tenir un discours cohérent et audible. Phrases vides, inachevées, bredouillées, donnent l'impression d'avoir affaire à un quasi-autiste tentant vainement de s'arracher à une terrifiante impuissance à communiquer. Physique et gestuelle de clown involontaire. Il nous communique son égarement. Nous y barbotons avec lui. Echenoz, qui lui succède, tient un propos à peu près clair et continu, bien que, s'exprimant d'une voix imperceptiblement tremblée, il échoue, à plus d 'une reprise, à donner à ses réponses une précision minimale dans le temps bref de l'interrogatoire minuté . Trop émotif lui aussi, trop ultra-sensible, trop nuancé, trop pudique et trop singulier pour être vraiment à l'aise sur les étranges lucarnes. Le plus disert et le mieux disant est le dernier des trois. Quignard tient un discours séduisant et lisible. En plus, visiblement, il a du goût pour l'exercice, il est télégénique, il le sait et il en tire le meilleur parti. C'est un causeur-né, doublé d'un séducteur.

Le plus rigolo (pour moi du moins, jusqu'à nouvel ordre, car l'aléatoire est l'heureuse loi de l'expérience littéraire) est que cette progression des performances orales est en raison inverse de la hiérarchie des talents d'écriture, Modiano coiffant Echenoz sur le poteau, tandis que Quignard est à la traîne. A une ou deux reprises, l'animateur fait apparaître le vide de certaines formules de son dernier livre. Supprimons-les, propose Quignard, de façon plutôt désinvolte : que ne l'a-t-il fait avant la publication.

Notant cependant au passage la tendance, plus fréquente dans nos sociétés que dans d'autres, à refuser le risque, tout au moins à l'éviter et à le prévenir le plus possible, Quignard suggère qu'elle conduit à appauvrir l'existence, en nous faisant passer à côté d'expériences exaltantes comme l'expérience amoureuse. Son conseil : boire un peu plus de vin et avaler un peu moins de médicaments. Conseil d'un sage. Voilà Quignard remis en selle. Au fond, sa performance de ce soir illustre bien le propos de son livre, les Désarçonnés ; une seule phrase, un seul mot peut tout remettre en cause. Quignard, médiocre l'instant d'avant, rebondit et s'en sort au final avec les oreilles et la queue. Il maîtrise l'art de la causerie télévisuelle. A Modiano le bonnet d'âne, mais lequel des trois se montra ce soir le plus fascinant ? A l'aisance du conférencier mondain on préférera toujours l'égarement de la Pythie.


( Rédigé par : Angélique Chanu )


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