samedi 3 novembre 2012

" Casino" , de Martin Scorsese : Brecht au Nevada

Pour le citoyen d'un Etat démocratique de la vieille Europe, habitué à une certaine idée du politique,  le statut de Las Vegas  devrait faire figure d'incompréhensible aberration. La prospérité de cette ville, aujourd'hui la plus peuplée de l'Etat du Nevada, mais qui n'est que la capitale du modeste comté de Clark, repose historiquement et encore aujourd'hui sur les activités toujours aux frontières de la légalité que sont le jeu et la prostitution. Las Vegas n'est qu'une gigantesque pompe à phynances implantée au milieu du désert  des Mojaves et qui fonctionne grâce à l'argent d'innombrables gogos venus des quatre coins des Etats-Unis et du monde claquer leur fric dans les casinos de la ville et dans les bras des putes.

Les énormes profits engendrés par le jeu et la prostitution ont été, depuis le démarrage économique et démographique de la ville après la Seconde Guerre Mondiale, largement captés par la Mafia et par la pègre, utilisant les casinos pour blanchir  l'argent de diverses activités criminelles. Le film de Martin Scorsese, Casino, décrit avec une remarquable précision, à partir de faits vrais, tout le système d'exploitation mis en place par la Mafia dans les années 70. On y voit les parrains de la côte Est déléguer, tels des dieux lointains, la gestion de leurs affaires à Las Vegas à des seconds couteaux dévoués, comme ce Sam Rothstein , incarné par Robert De Niro. tandis que d'autres affidés sont chargés de convoyer les dollars par pleines valises. Scorsese montre très bien aussi la collusion entre les chefs mafieux et les responsables politiques locaux, dont il brosse quelques portraits hauts en couleurs.

Sam, le principal personnage du film (Robert de Niro), n'a pas son pareil pour tirer le maximum de fric du casino que ses parrains mafieux l'ont chargé d'administrer (le responsable officiel de l'établissement n'étant qu'un homme de paille). Il en retire personnellement des ressources juteuses, au point de couvrir sa femme de bijoux d'or et de diamants. Cependant il a fort à faire pour défendre les intérêts de ses patrons car le rendement financier du casino est tel qu'il suscite de multiples convoitises et que le détournement de fonds, à tous les échelons, est endémique.

Cependant, Sam est un grand naïf, et c'est ce qui va le perdre. Il  s'imagine que ses succès de gestionnaire, comme directeur de fait du casino, vont lui ouvrir la possibilité de se normaliser et de faire oublier son passé de malfrat. Il rêve d'un statut de bourgeois rangé des voitures, ayant bâti un solide bonheur conjugal entre sa femme et sa fille, et jouissant d'un statut professionnel reconnu et solide grâce à  la régularisation d'une licence à l'existence initialement problématique. Le beurre et l'argent du beurre, en somme. Son immodestie et son impatience vont le perdre. Il avait déjà eu le tort d'oublier, le temps de se retrouver piégé, que la créature de rêve (incarnée par Sharon Stone) qu'il avait épousée était une ancienne pute restée affectivement accro au souteneur qui avait sans doute été le premier à la mettre sur le trottoir. Il commet de surcroît l'erreur de licencier pour une incontestable faute professionnelle un subordonné incompétent ou corrompu mais qui possède l'incontestable avantage d'être le beau-frère du shérif du comté et, à ce titre, apparenté à l'establishment politique et économique local. Il a enfin l'outrecuidance de parler haut, fort et publiquement pour revendiquer ce qu'il s'imagine être ses droits de citoyen américain. Comme si un  petit malfrat youpin, qui n'est même pas du pays (comme le lui rappelle le shérif) pouvait se prévaloir de droits, quels qu'ils soient . En un jugement expéditif, le tribunal, formé de gens pourtant habitués à être accueillis et traités fastueusement chez lui, le renverra à son indignité. Quant à ses lointains protecteurs, ils se font de plus en plus lointains depuis que leur protégé se risque à rompre la loi du silence, garante de leur sécurité et de leur prospérité, et songent de plus en plus fréquemment à se débarrasser de lui. Dans la jungle de la ville, Nicky, son ami d'enfance (Joe Pesci), a entrepris  d'imposer ses propres règles par les moyens de la pure prédation violente, mais dans une cité qui, à partir des années 80, se cherche une respectabilité, lui non plus n'a pas sa place. Times are changing...

Quand il ajoute aux  moyens financiers et techniques d'Hollywood  l'exceptionnel talent d'un Scorsese, le cinéma américain montre des capacités de dévoilement et d'explication qui n'ont rien à envier au théâtre de Brecht. Le destin de Sam et de ses comparses est le produit d'une machinerie économique parfaitement rodée, qui ne laisse aux acteurs que l'illusion qu'ils font librement les choix où ils engagent leurs vies, le produit aussi des contradictions et de l'hypocrisie de la société américaine et de sa démocratie. La liberté d'entreprendre de l'individu, ses chances de réussite et de promotion sociale, dans le respect des droits inscrits dans la constitution, sont  des leurres qui ne pèsent pas lourd face au pouvoir des clans, dont les lois non écrites ont autrement de force que celles qui le sont . Ces vérités sont pleinement mises en lumière ici par Scorsese dans un tableau sans aucune complaisance.

Tout, dans ce film est admirable : une direction d'acteurs transcendante qui permet aux comédiens de faire exister leur personnage avec une force inoubliable (Sharon Stone) ; un montage brillant qui donne au film pendant près de trois heures, un rythme soutenu ; un travail à la caméra époustouflant ; des scènes très fortes, dont les plus violemment sordides ne sont pas les moins puissamment révélatrices. Quelle réalisation magnifique ! On aurait voulu assister à tous les jours du tournage : tout ce qu'on aurait appris, on en rêve. Un classique à étudier dans toutes les écoles de cinéma.


Additum 1 . - Je donne ci mon avis sur un film qui date de 1995 et que je viens seulement de découvrir à la télévision. Il est certain que beaucoup de choses ont été dites sur ce film depuis sa sortie, certainement beaucoup plus intéressantes que ce que je puis en dire, surtout avec un tel retard. Cependant, je lis, dans la Crise de la culture, ces lignes de Hannah Arendt , à propos de notre rapport actuel à la culture :

" [...] le fil de la tradition est rompu, et nous devons découvrir le passé pour notre propre compte, c'est-à-dire ses auteurs comme si personne ne les avait jamais lus avant nous. "

Quoi qu'il en soit du contexte de cette remarque, l'attitude définie ici par Hannah Arendt devant les oeuvres du passé est juste et saine. Ce qu'on appelle tradition, dans le domaine de la culture, c'est la manière dont les oeuvres du passé ont été comprises par ceux qui nous ont précédés. Il ne s'agit pas de nier l'intérêt des approches précédentes ni de les ignorer. Mais ce qui n'a plus cours, c'est ce qu'Hannah Arendt dénonce comme un philistinisme culturel, qui consiste à figer la compréhension des oeuvres du passé dans une vulgate. qui prétend s'imposer à tous. Devant une oeuvre d'art, il est bon de tenter de cerner son propre sentiment sans l'aide de personne, et l'on pourrait aller jusqu'à dire qu'un certain béotisme peut avoir ses vertus...

Additum 2 . - Vu quelques images de Il était une fois l'Amérique, de Sergio Leone. Autant le cinéma de Scorsese, dans Casino, nous donne l'exemple d'un art accompli et viril, autant le cinéma de Sergio Leone est un sous-produit dégénéré. Des séquences molles et languissantes, sans idée, de la grosse pâte à pizza mal cuite, indigeste, de la sensiblerie pour midinette, de la guimauve, encore de la guimauve et toujours de la guimauve. Sergio Leone n'a jamais fait un seul film qui ait de la tenue. Ce n'est pas un artiste, c'est un tâcheron que les caprices de la mode ont porté au pinacle. S'il n'avait pas gâché de la pellicule, les aptitudes de Sergio Leone le destinaient au roman-photo.



Casino, de Martin Scorsese, avec Robert De Niro, Joe Pesci, Sharon Stone.

( Rédigé par : la grande Colette sur son pliant )




1 commentaire:

JC a dit…

J'ai entendu dire que les anciennes putes font d'honnêtes épouses...
(j'avoue manquer d'expérience)