mardi 6 novembre 2012

Ce que sait la littérature

Si le Magazine littéraire ne s'était pas déjà disqualifié en maintenant à sa tête, comme directeur de la rédaction, un plagiaire avéré ( ce qui n'a décidément pas l'air de gêner aucun de ses collaborateurs, écrivains, critiques connus et universitaires bardés de diplômes ),  il y serait parvenu grâce à quelques uns des titres dont s'orne sa couverture, comme celle de son dernier numéro : " Ce que la littérature sait de la mort ". Titre niais,  inconsistant et racoleur. Mais l'imbécile qui a trouvé un tel titre sait bien que la plupart  des lecteurs du magazine n'y trouveront rien à redire, le percevant comme allant de soi. Ils croient savoir en effet, en vertu d'un consensus mou qui les dispense de faire un effort de réflexion, ce qu'est la littérature et ce qu'est sa fonction. En réalité, ils n'en savent rien.

La littérature... Mais qu'est-ce que c'est au juste que la littérature , qu'est-ce que c'est au juste que ce machin, comme disait De Gaulle ? Qu'est-ce qu'on fourre précisément dans le sac étiqueté Littérature ? Qu'est-ce qu'on range sous ce pseudo-concept ? Qu'est-ce qu'on en exclut ?

Personne n'est sérieusement en mesure de donner des réponses claires à ces questions. L'impayable Annie Ernaux, qui accusa il y a peu Richard Millet d'avoir déshonoré la littérature, serait sans doute bien en peine de proposer de celle-ci une définition cohérente. Chacun, au vrai se fait sa petite idée de ce qu'est la littérature et s'en satisfait. Les uns et les autres parlent de littérature sans trop se soucier de savoir s'ils parlent bien de la même chose. Cela arrange, au fond, tout le monde, surtout dans un pays comme la France où la littérature est, depuis des lustres, considérée comme une affaire sérieuse; on en parle donc beaucoup et chacun donne son avis, sans crainte d'être démenti puisque, sur un sujet aussi vaste et aussi peu cadré, toutes les opinions sont admissibles ou peu s'en faut.

La littérature, dira-t-on, mais ce sont les écrivains ! Oui, mais, qu'est-ce qu'un écrivain ? C'est quelqu'un qui écrit, soit, mais dans la foule des gens qui écrivent, certains sont écrivains, d'autres pas : comment faire le tri entre les authentiques écrivains et ceux qui ne le sont pas ? quels critères s'imposeront à tous ?

Mais, dira-t-on, tous les écrivains ne méritent pas d'être comptés parmi ceux qui incarnent la Littérature. Seuls doivent être retenus les plus originaux, les plus grands. Là encore, cherchons critères désespérément.

Il est donc extrêmement risqué de poser l'existence d'une entité repérable, discernable, définissable, correspondant au mot littérature. Sans doute serait-il plus prudent de parler des écrivains. Et encore. Un titre comme Ce que certains écrivains savent de la mort aurait été plus acceptable, en tout cas moins ridicule, mais certainement moins accrocheur.

Mais cette incertitude ne semble pas avoir gêné l'auteur  de ce titre en première page du numéro de novembre 2012 du Magazine littéraire. Fort de cette première avancée sans biscuits en terre inconnue, il s' y aventure d'ailleurs encore davantage en posant dans la foulée que la littérature sait quelque chose de la mort. Et en suggérant, plus discrètement, que ce savoir de la littérature sur la mort serait un savoir spécifique à la littérature, un savoir différent du savoir scientifique, par exemple. Bon, mais comment définir ce savoir spécifique ?

Il existe deux formes de connaissance, que tout le monde connaît et sur la réalité desquelles tout le monde s'accorde : la connaissance scientifique, dont l'élaboration obéit à des règles précises, et les multiples formes de connaissance empirique nées des rapports des hommes avec le réel et de leurs rapports entre eux. La littérature (si tant est qu'elle existe) propose-t-elle une troisième forme de savoir ? Rien n'est moins sûr.

A la vérité, la littérature emprunte énormément aux savoirs empiriques et aux savoirs scientifiques auxquels elle donne une forme littéraire. On sait depuis toujours combien l'essentiel du savoir contenu dans les oeuvres littéraires est un savoir depuis longtemps connu, complètement banalisé.    Il serait bien difficile, en revanche, d'isoler,  même dans les oeuvres les plus universellement admirées de la littérature mondiale,  les éléments d'une connaissance originale. Tout est dit et l'on vient trop tard, depuis qu'il y a des hommes et qui pensent, disait à juste titre La Bruyère.

Le savoir de la littérature sur la mort  -- même dans les oeuvres littéraires les plus illustres -- n'est rien d'autre que ce que les hommes, depuis toujours, savent de la mort. Tout au plus peut-on dire que la littérature, dans ses manifestations les plus hautes, réactive des vérités depuis longtemps connues, leur donne un lustre, un éclat, un pouvoir d'émotion entièrement renouvelés, ce qui n'est pas rien : c'est la source de l'influence qu'elle exerce.

L'affaire de la littérature, ce n'est donc pas le savoir, en tout cas pas au premier chef. La littérature n'est pas une entreprise de connaissance au premier chef. Les oeuvres littéraires ne proposent en effet à leur lecteur d'autre connaissance que celle de leur propre contenu. On peut dire aussi qu'une oeuvre littéraire n'a d'autre référent qu'elle-même. C'est incontestable, s'agissant du roman, du théâtre et de la poésie. C'est moins assuré, en tout cas moins évident, s'agissant de l'autobiographie. Toute tentative pour passer de la connaissance de ce contenu à la connaissance d'une réalité extérieure à l'oeuvre et à laquelle cette oeuvre renverrait est donc une entreprise éminemment hasardeuse. L'absence de référent extérieur à la littérature, auquel elle renverrait,  et qui pourrait être l'objet d'un savoir spécifiquement littéraire, sur la nature et le contenu duquel tout le monde pourrait s'entendre, engendre d'ailleurs ces interminables débats sur la signification d'une oeuvre littéraire, débats qui ne risquent pas de se clore un jour, puisqu'il est impossible de parvenir à un consensus définitif sur la "vérité" qu'elle est supposée avoir atteinte.

Pour se convaincre que l'affaire de la littérature, ce n'est pas la connaissance, il suffit de se rappeler que le moindre des biologistes, le moindre des médecins, le moindre des maçons en sauront toujours bien plus sur la vie, la mort, la construction des maisons que le plus talentueux des écrivains.

Personnellement, je ne me rappelle pas que la littérature m'ait jamais apporté la moindre connaissance utile à la vie. Quant à la connaissance désintéressée (la connaissance historique par exemple), j'ai pu trouver dans les romans de Balzac, de Flaubert, dans les autobiographies de Rousseau ou de Chateaubriand,  entre autres, d'intéressantes illustrations et compléments, mais jamais des connaissances solides et vérifiables. A la littérature, je n'ai jamais demandé du savoir, mais du plaisir.

L'affaire de la littérature, ce ne sont pas les connaissances, ce sont les mots. La littérature n'est pas un savoir, c'est un savoir-dire, toujours individuel, sans cesse remplacé par d'autres. L'affaire d'un véritable écrivain, c'est de gâcher des mots, comme l'affaire du plâtrier est de gâcher  du plâtre.

Si l'on devait évaluer l'importance de la littérature à la quantité de connaissances jusqu'alors inconnues élaborées par elle, elle ferait évidemment pâle figure face à la connaissance scientifique et aux connaissances empiriques. Ces connaissances sont nécessaires  à la vie, elles ont été constituées comme des réponses aux problèmes posés par la vie. La littérature, elle, n'est aucunement nécessaire à la vie. On peut toujours s'en passer, alors qu'on ne peut absolument pas se passer de savoir comment se nourrir ou comment se soigner.

Quelle est donc la fonction de la littérature, si ce n'est pas d'élaborer des connaissances ? La littérature, comme tous les autres arts,  est un divertissement, et rien d 'autre. Elle nous donne le divertissement des mots, comme la musique nous procure celui des sons et la peinture celui des formes et des couleurs. C'est même la définition la plus sûre et la plus solide qu'on puisse donner d'elle. Ce n'est pas la rabaisser que de le reconnaître. Elle n'est pas, bien sûr, un divertissement au sens où Pascal l'entendait, c'est-à-dire ce qui nous détourne de ce qu'il nous faudrait savoir ; au contraire, la littérature, dans le meilleur des cas, nous tourne vers ce qu'il importe de savoir. Mais ce savoir n'a rien d'un savoir spécifique. Ni Racine ni Shakespeare ni Balzac ni Proust n'ont apporté à l'humanité un savoir qu'elle ne connût déjà avant eux ou ne fût en mesure de connaître sans eux.

Prenons deux exemples, celui de Balzac et celui de Proust. On dit souvent que les romans de Balzac nous permettent de connaître la société française de la première moitié du XIXe siècle. Cependant, qui souhaite se constituer une connaissance vraiment sérieuse de cette société ne passera jamais par Balzac mais par les historiens de la période. Balzac lui-même, c'est vrai, se voyait comme l'historien des moeurs de son temps, mais comment pouvait-il vraiment réaliser cette ambition dès lors que sa démarche était celle de la fiction, d'une fiction soumise à des règles qui n'ont rien de scientifique, celles de la création romanesque ? Quant à Proust, il nous dit que la littérature est notre seul moyen de connaissance de la perception qu'a de la réalité un autre que nous. Ainsi, A la recherche du temps perdu nous permettrait d'accéder à la perception qu'avait Proust du réel. Fort bien. Mais dans quelle mesure cette perception diffère-t-elle substantiellement de la perception courante ? Au surplus, comme dans le cas de Balzac, comme dans celui  de tout romancier, le rendu de cette perception est déformé par la fiction romanesque. Et puis, en admettant que j'accède vraiment à la vision  du réel qu'eut l'homme qui a écrit ce roman, ce poème, cette oeuvre dramatique, en quoi cette connaissance m'importe-t-elle, puisque je ne puis en tirer aucun profit, étant moi-même enfermé dans ma propre vision des choses ? On me répondra que je découvre au moins que d'autres visions sont possibles. La belle affaire : je le découvre aussi bien en fréquentant au quotidien mes semblables.

Les écrivains eux-mêmes ont donc souvent contribué à accréditer l'idée fausse que la littérature pourrait être utilisée comme moyen de connaissance. C'est ainsi qu'Emile Zola prétendait pouvoir importer dans le roman les règles de la méthode expérimentale récemment définies par Claude Bernard, et les Rougon-Macquart sont  présentés par leur auteur comme l'histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire. Pourtant, en dépit de ce sous-titre programmatique, personne ne considère aujourd'hui aucun des romans de Zola comme un document historiquement valable et utilisable pour la période qui fournit leur cadre chronologique aux Rougon-Macquart.

Le dernier livre de Patrick Deville, La Peste et le choléra, inspiré par la vie d'Alexandre Yersin, le découvreur du bacille de la peste, semble proposer un flirt entre le genre du roman et celui de la biographie. Interrogé par François Busnel qui constatait qu'il avait beaucoup brodé sur les données de la biographie,  Patrick Deville parlait d'intuitions d'écrivain . Serait-ce cela, le mode de connaissance de l'écrivain ? Même si, comme le rappelait Patrick Villani, l'intuition joue aussi son rôle dans la connaissance scientifique, je n'ai jamais entendu dire que des intuitions d'écrivain aient été soumises à une quelconque vérification, à la différence des intuitions des savants. Personne n'aurait d'ailleurs l'idée de l'exiger, tant le droit à la fantaisie apparaît comme le légitime refuge du romancier, comme de tout artiste.  Et même si, paraît-il, Patrick Deville s'est très sérieusement documenté sur Yersin, son approche romanesque fait nécessairement que les connaissances sur la vie et l'oeuvre de Yersin que son livre nous propose sont moins fiables et vérifiables que celles que contient un simple article de Wikipedia.

Ce titre du magazine littéraire, je l'aurais formulé, pour ma part, ainsi :

" Comment certains écrivains nous parlent de la mort "

Titre qui aurait eu l'avantage de renvoyer au contenu réel de la revue. Quoi d'autre, en effet ?

" Ecoutez ce que nous avons à dire, vous  verrez comme c'est intéressant ", clame invariablement la légion  serrée des écrivains médiocres. Mais l'amateur de littérature leur répond : " ce n'est pas ce que vous avez à dire qui m'intéresse au premier chef, c'est votre manière de le dire et d'organiser votre matière, car c'est à l'originalité et à la  qualité de sa manière de dire, c'est à la beauté de ses compositions que je reconnais le véritable écrivain, compositeur des mots, et c'est cela qui me procure le plaisir de la lecture. "

Le problème spécifique de l'écrivain n'est pas de savoir quoi dire mais de savoir comment dire. C'est comme au jeu de paume, disait Pascal, il s'agit de savoir comment placer la balle. Et ce n'est déjà pas une mince affaire que de trouver la bonne trajectoire et de faire mouche.

Additum . -

La littérature elle-même est-elle objet de savoir ? Il y a plus d'un siècle, le critique Gustave Lanson prétendait que non, et il avait raison pour l'essentiel. En effet, les connaissances authentiques que nous pouvons réunir sur la littérature se réduisent à peu de choses : des informations biographiques concernant l'auteur, des dates de publication, des variantes de manuscrit, voire des résumés. Par exemple, les articles du dossier du Magazine littéraire de ce mois sur la littérature et la mort font un usage abondant du résumé. Une grande partie du "savoir" universitaire sur la littérature consiste en résumés. Mais pour le reste, ce que nous pouvons énoncer à propos de la littérature, ce ne sont pas des connaissances, ce sont des opinions. Les discours innombrables sur la littérature expriment pour l'essentiel des opinions, généralement à propos d'autres opinions. Je veux bien admettre que ces discours présentent à l'occasion un vif intérêt, mais en quoi permettent-ils de constituer un savoir digne de ce nom ? Dans ce pays, de nombreux universitaires "spécialistes" prétendent "enseigner" la littérature ; ils ont fait de longues études pour ça. Ils n'enseignent pourtant rien d'autre que leurs opinions. Leur "enseignement" s'adresse d'ailleurs presque exclusivement à des étudiants qui se destinent à leur tour à l' "enseignement" de la littérature; ainsi ce petit monde fonctionne-t-il en circuit fermé. Mais la littérature ne saurait faire l'objet d'un enseignement sérieux. Enseigner la littérature relève de l'imposture et de la gesticulation pseudo-intellectuelle.



( Rédigé par : la grande Colette sur son pliant )


1 commentaire:

JC a dit…

La littérature, c'est la vraie vie des imaginatifs que la vie réelle emmerde.