mercredi 28 novembre 2012

Le tout nouveau reality-show interactif (1)

Cette fois, c'est décidé. Cette fois je vais passer à l'acte.

Ficelée de tout son long sur la table de la cuisine, telle un rôti prêt à enfourner, mon épouse roule des yeux égarés tandis que je dispose les accessoires de la cérémonie ; sous le bâillon de papier collant, ses grognements vaguement suppliants ne sauraient troubler ma concentration.

Elle l'aura voulu : ses exigences sexuelles, dépassant de loin mes possibilités, m'épuisaient ; ses piques ironiques à répétition m'exaspéraient ; son refus obstiné de me cuisiner mon plat favori, la tarte aux pruneaux, m'acculait au désespoir ; j'en étais venu à prendre en grippe son éternel parfum,  Amarige, de Givenchy (1); et, pruneau  sur  le gâteau, elle est d'origine anglaise  et faisait un peu trop sonner, ces derniers jours, son cousinage lointain avec le maire de Londres. Fatale erreur.

J'ai soigneusement réglé les éclairages. Six caméras judicieusement disposées enregistreront l'opération. J'ai posé près de la tête de veau vinaigrette de -- mais qu'est-ce que je raconte -- près de la tête de veau de la vedette involontaire du spectacle la tronçonneuse toute neuve,  achetée la semaine dernière chez Leroy-Merlin (2). Son réservoir, rempli de carburant, lui assure une autonomie de deux heures, bien plus que le temps qu'il me faudra pour perpétrer mon sinistre projet (3). Je n'ai plus qu'à tirer sur la bobinette et la chevillette cherra.

Cependant, rien n'est encore fait. J'ai en effet un deal à proposer à mon lecteur. Il ne tient qu'à lui de m'arrêter sur la pente savonneuse du crime ! Voici comment :

Grâce au système de comptage ultra-perfectionné de Google, je suis averti en temps réel si quelqu'un est en train de consulter ce blog. Ainsi, dès qu'un visiteur en poussera la porte, je déclenche le compte à rebours. Si ledit visiteur, s'arrachant pour un instant à la tyrannie de sa drogue informatique (4),  se précipite sur son téléphon pour avertir le Raid et le Samu, il restera cinquante-cinq minutes environ aux héroïques sauveteurs pour : 1/ identifier l'adresse IP de l'ordinateur sur le clavier duquel je tape ce post dément (5) -- 2/ prévenir les chaînes de télévision (6)  -- 3 / poser l'hélico sur la seule clairière de ce vallon boisé de l'Aveyron septentrional qui abrite, parmi les sept bergeries (7), celle où je séquestre ma (future) victime,  -- 4/  repérer ladite bergerie --   5 / y parvenir à pied -- 6 / en faire sauter les portes blindées et, après m'avoir neutralisé --, 7 / désemmailloter (8) la malheureuse de ses liens et de son papier collant juste avant la minute fatidique . Ce sera difficile, mais  le haut niveau de professionnalisme de ces spécialistes des missions impossibles la (9) rend possible, comme tous les amateurs de reality-docucus à trois sous le savent, après avoir maintes fois assisté aux exploits des sauveurs casqués sur M6,  la 1, la 3 ou la 5 (10).

Ainsi, lecteur potentiel, tu sais ce qui te reste à faire. Si ta nature encore cachée de terre-neuve ne te le dictait pas, ta conscience morale (ou ce qui t'en tient lieu (11 ) te l'impose. Décroche ton combiné, et fissa, ou bien mon épouse finira en morceaux prêts pour la salaison, qui tomberont  l'un après l'autre, quasiment sous tes yeux, dans le récipient que j'ai prévu à cet effet.

Hein ?  --- Pas cape ? -- C'est ce que m'a dit ma petite soeur ce jour lointain de notre enfance où je m'apprêtais à découper tout vif sous ses yeux  un triton capturé dans le ruisseau voisin (12). Eh bien elle a vu. Elle a vu aussi l'état du chat qu'elle m'avait mis au défi de peindre en vert fluo, des moustaches à la point de la queue (13).

-- Tu t'en bats les couilles ? -- Et ce qui te tient lieu de conscience morale, où c'est que tu te le mets ? L'oeil était dans la tombe et regardait Pépin (14). Pas besoin d'avoir lu la Bible pour savoir ça, il suffit d'avoir lu le Code Pénal.

-- Elle est Anglaise et ça ne plaide pas en sa faveur ?  Et  dans l'Aveyron septentrional, si l'envie me prend de la remplacer ce ne sont pas les Anglaises qui manquent ? -- Outre que je te laisse l'entière responsabilité de ces propos xénophobes, tu ne vas pas me faire le coup du talion oeil pour oeil : l'affaire de la Pucelle est close et prescrite depuis longtemps. Cold case, comme on dit à Manchester.

-- Quoi ?... Tu n'es pas en train de me lire ? Mais qui alors ?.... -- Damned ! Et si j'avais oublié de désactiver le suivi de mes propres consultations ? Ce serait alors moi qui me lirais moi-même. Je serais donc enfermé dans le cercle d' un affreux solipsisme (15) !

Alors, ainsi soit-il ! Tirons la bobinette  ! Elle l'aura voulu !

Allez, je vais quand même déclencher le compte à rebours. Et la vie de mon épouse ne tiendra plus, lecteurs potentiels, qu'à votre lointaine hérédité de saint-bernard (16) .

Je vous offre l'opportunité de sauver une innocente vie et surtout -- qui sait ? -- de passer aux actualités de 20 heures. Qui passerait à côté de pareille chance sans la saisir ?

Il est neuf heure quinze à ma montre Lip. Je vous laisse une heure.

Trois... deux... un ... ... zéro ! 

A vous de jouer !


Notes .  -

1 . - Publicité gratuite

2 . - Contre-publicité gratuite

3 . - Si vous n'avez pas encore compris en quoi il consiste, c'est que vous êtes vraiment bouchés !

4 . - Effort quasi surhumain, je le reconnais. La malheureuse est pour  ainsi dire condamnée.

5 . - Je n'en serai pas pour autant identifié car l'ordi est au nom de mon fils qui me l'a bricolé voici des années de ça (je revois les pièces en désordre et les emmêlements de câbles sur son lit); il continue, l'innocent, de payer l'abonnement internet à ma place, ça en dit long sur l'aveuglement de l'amour filial . Le temps que les services secrets lui arrachent sous la torture le nom et la localisation précise du lieu-dit de l'Aveyron où j'ai séquestré sa malheureuse mère (depuis le 28 août 1965 exactement, date de notre mariage, elle l'aura bien voulu (18)), et voilà un paquet supplémentaire de précieuses minutes de perdu.

6 . - Et la couverture médiatique de l'événement, t'en fais quoi ? D'ailleurs, je consens à épargner ma victime si Sophie Davant m'invite à venir confesser mes souffrances à Toute une histoire .

7 . - Le chiffre sept, ça ne te dit rien ? Non ?  Inculte avec ça.

8 . - " Désemmailloter ", voilà qui me paraît à la limite de la correction orthographique, mais bon...

9. -  Eh ben,  la mission.  Apprenez à lire, foutre cul !

10 . - Je sais, moi aussi je m'y perds, dans tous ces chiffres. Tout le monde n'a pas la chance d'être né autiste et d 'être capable de compter par coeur jusqu'à 2500 à l'endroit et à l'envers.

11 . - " ce qui t'en tient lieu ", c'est pas joli ? Faudra vous en contenter.

12 . - Un triton. Jamais vu un triton ? Personnellement, je n'ai jamais vu que celui-là. Mes efforts pour le découper  tout vif en rondelles à l'aide d'un vieux couteau de cuisine ébréché furent d'ailleurs vains. Ces bestioles ont l'échine sacrément dure. Dégoûté, je lui fis grâce et le renvoyai au ruisseau, d'où mon fugitif intérêt  l'avait un instant tiré.

13 . - Mes rapports avec ma petite soeur furent toujours excessivement ambigus.

14 . -  Le Bref .  " L'oeil était dans la tombe et regardait Pépin", écrit  Augustin Thierry dans Récits des temps mérovingiens.

15 . -  Si vous ne savez pas ce que c'est qu'un solipsisme, bande d'ignares, consultez le Vocabulaire de la philosophie, de Lalande et Pomerol.

16 . - Je suis bien sûr qu'aucun de mes hypothétiques  lecteurs n'aura levé le petit doigt pour sauver la malheureuse de l'horrible trépas qui l'attend. Quant à moi, dégonflé comme je suis, qu'on n'attende pas  que je me livre à la police avant de m'être abandonné à mes fantasmes et d'avoir perpétué mon épouvantable forfait. C'est heureux, d'ailleurs car, si personne ne me dénonce dans l'heure qui vient, ça me laisse la possibilité d'écrire une suite à ce qui s'annonce comme un époustouflant scénario de feuilleton télévisuel ; j'ai déjà trouvé le titre : Plus atroce la vie...

Note sur les notes . - Il est clair qu'en multipliant ces notes d'un intérêt douteux, je ne cherchais qu'à faire perdre un temps précieux à mon lecteur. On sait que l'immortel auteur de A la recherche du temps perdu noircit le bas des pages de son manuscrit de notes inutiles, aux fins de retarder un peu plus le dévoilement de   la signification d'un propos d'ailleurs passablement fumeux.

Note 18 (dans la note 5, il faut suivre, tas de nazes) -

Cette note m'a été dictée par une  admiration qui ne s'est pas démentie depuis au moins quarante ans. Cette fidélité devrait m'être créditée à titre de circonstance atténuante. Je cite intégralement ce texte immortel :

   " Si, le jour de vos noces, en rentrant, vous mettez votre femme à tremper la nuit dans un puits, elle est abasourdie. Elle a beau avoir toujours eu une vague inquiétude...
   " Tiens, tiens, se dit-elle, c'est donc ça, le mariage. C'est pourquoi on en tenait la pratique si secrète. Je me suis laissé prendre en cette affaire. "
  Mais étant vexée, elle ne dit rien. C'est pourquoi vous pourrez l'y plonger longuement et maintes fois, sans causer aucun scandale dans le voisinage.
   Si elle n'a pas compris la première fois, elle a peu de chances de comprendre ultérieurement, et vous avez beaucoup de chances de pouvoir continuer sans incident (la bronchite exceptée) si toutefois ça vous intéresse.
   Quant à  moi, ayant encore plus de mal dans le corps des autres que dans le mien, j'ai dû y renoncer rapidement.  "

                                       ( Henri Michaux, La Nuit remue )

A-t-on jamais écrit sur le mariage quelque chose de plus profond ?

" Quant à moi, ayant encore plus de mal dans le corps des autres que dans le mien "... Hein ? ... Moi ? ... Eh bien non. Nature ne m'a que médiocrement doté, qu'y puis-je ? -- Et elle ? ... Eh bien oui. A un degré tel qu'on peut parler de provocation à mon égard, provocation qui mérite sanction, surtout que je la supporte depuis près de cinquante ans. On conçoit qu'il est temps pour moi d'agir.



Dans ce cimetière perdu aux lisières de l'Aveyron septentrional reposent quelques unes de mes victimes


( Posté par : Gerhard von Krollok )


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