samedi 24 novembre 2012

Le Midi de Papa (6) : racisme ordinaire

Début des années 70, dans cette cité balnéaire du Var, où nous venons de débarquer de Bourgogne, ma petite famille et moi, nous avons loué un appartement dans un quartier résidentiel, comme disent les agents immobiliers. Un matin, en ouvrant la fenêtre, j'entends un habitant de la résidence voisine apostropher de son balcon un jardinier ; c'est un ouvrier maghrébin ; l'autre l'engueule sans ménagements, en le tutoyant avec un mépris brutal, avec l'assurance d'un supérieur morigénant un inférieur. Il a un accent qui n'est pas celui de la région, un accent que je ne connais pas encore; c'est l'accent pied-noir.

Je me figure que l'étonnement d'Armstrong, au moment de poser le pied sur la Lune, a dû ressembler à celui  que j'ai éprouvé ce matin-là en ouvrant ma fenêtre. Je n'avais jamais assisté à pareille scène, ni dans cette région de l'Ouest de la France où j'avais vécu ma jeunesse, ni à Paris, ni  dans cette ville moyenne de Bourgogne que nous venions de quitter et où, à la vérité, on ne rencontrait guère de Pieds-Noirs ; des Maghrébins, en revanche, si ; nous en croisions  dans les rues avoisinantes; on se saluait, on se parlait à l'occasion ; il ne me serait jamais venu à l'idée de tutoyer l'un d'entre eux sans le connaître.

Mais ici, c'était autre chose. Ces gens fraîchement débarqués avaient apporté dans leurs bagages leur mépris des "bougnoules", ou des "ratons", ou des "rats", ces mots répugnants dont ils se servaient pour désigner les Maghrébins , et ils l'étalaient innocemment au soleil, comme si c'était naturel .

Il faut dire qu'au début des années 70, les Pieds-Noirs du coin n'avaient pas encore vraiment digéré l'humiliation d'avoir dû faire leurs valises en catastrophe. Un de mes collègues l'avait appris à ses dépens. Il s'était rendu un soir à un meeting tenu par un des généraux félons du "quarteron" dénoncé par de Gaulle, et qui venait de sortir de prison. Surpris par le calibre des énormités proférées à la tribune,  et applaudies avec enthousiasme par un auditoire survolté,  il interroge un des assistants à la sortie : " Et vous êtes d'accord avec ce que nous avons entendu ? " . Il n'a pas eu le temps de finir de poser sa question qu'il s'est retrouvé par terre, sonné par une  droite que venait de lui administrer un des Pieds Noirs  venu acclamer son héros.

Ah, c'est donc ça, le Midi, me suis-je dit ce matin-là. Il y a des jours, comme ça, où on comprend d'un coup qu'être Français, c'est une notion très abstraite. Entre le Français des doux pays de Loire que j'étais encore à l'époque (ou que je croyais être ) et ces Français des bords de la Méditerranée que je trouvais passablement braillards et mal élevés, je mesurais l'étendue du gouffre. Du moins, c'est ce qu'à mes mauvais moments je m'efforçais de croire . Il faut du temps pour se faire aux manières des autres, pour les considérer avec indulgence, les comprendre, voire les aimer.

Ce n'était pas le Midi. Ce n'étaient pas non plus les Pieds-Noirs . C'était juste un butor injuriant un de ses semblables. Toute réduction du multiple à l'un est une imposture, quelque forme qu'elle prenne. Cette opération nourrit tous les communautarismes, tous les racismes, tous les simplismes, toutes les violences . Fuyons les dénominateurs communs. Guérissons-nous de la manie unificatrice. Dans l'immense océan, pas une sardine ne ressemble à une autre, et si nous ne le savons pas, c'est qu'on ne nous a pas appris à regarder. La seule façon de l'apprendre, c'est d'y aller voir, de près. Si l'essentiel, sur la Terre, c'est  d'apprendre à aimer, on ne peut aimer vraiment que le singulier (1). Mêlons-nous .

"Un butor injuriant un de ses semblables" : deux démentis à ma thèse en une si courte phrase ... Tu vois comme c'est difficile de ne pas passer du multiple à l'un... Sans doute est-ce aussi une fatalité du langage, généralisant par nature . Mais il est certain que l'amour, c'est le triomphe du singulier.

Quelques années plus tard, cherchant à acheter un appartement dans une ville voisine, j'en visite un sous la conduite d'un agent immobilier local. Il me vante les commodités du quartier, sa tranquillité. "Et puis, ajoute-t-il, y a pas de melons ". Je n'ai  pas eu la présence d'esprit de relever cet argument décisif ; c'était pourtant facile. Peut-être avais-je déjà commencé à trouver presque normaux les us et coutumes des autochtones ou semi-autochtones. Je n'ai dit mot ce jour-là... Etais-je sur le chemin du consentement ?

Un de mes voisin, lui aussi un semi-autochtone, comme le sont à présent la majorité des habitants de la région, désigne les Maghrébins d'un terme que je ne connaissais pas encore : " les gris ". Je retrouve dans sa voix la même nuance de mépris haineux que chez mon pied-noir d' il y a quarante ans.

C'est quotidiennement que dans les rues de mon village j'entends de braves gens exprimer leur hostilité à l'égard des "Arabes", qui n'ont même pas l'élégance de nous remercier pour notre bonté, alors que, n'est-ce pas, nous les nourrissons, mon bon monsieur, ces fainéants, tout ça c'est racaille, terroriste et compagnie.

D'ailleurs, y a qu'à les voir s'entasser dans leurs quartiers pourris, tiens comme la cité Berthe à la Seyne-sur-mer, quel nid à gris ma bonne dame, ils ne sont bien qu'ensemble, eux, leurs mouquères et leurs chiards à la con.

" Si vous saviez ce qu'on s'entend dire toute la journée ", me dit un matin, cette maman que j'étais allé voir chez elle, dans l'immeuble voisin . De loin, je l'avais traitée d'analphabète. Elle m'avait souhaité le cimetière. J'étais venu m'excuser. Une histoire de territoire, comme presque toujours. Il m'arrive, à moi aussi, sous le coup de la colère, de ne pas faire dans la dentelle, d'avoir des réflexes de molosse.  Je la vois encore, encadrée de ses deux bouts de chou qui me regardaient avec curiosité. J'étais là, debout devant elle, dans une espèce de nudité. Je  l'entends encore me dire ça. Une belle femme, aux beaux yeux fiers. J'en suis encore tout retourné. Il y a pourtant bien vingt ans de cela.

Ensuite, il y a eu Kader, Saïd, Linda, Sapéra et les autres. Mon Dieu, quand j'y pense, que de joies vécues ensemble, que d'émotions, que de beaux moments. Ils n'ont pas dû les oublier,  moi non plus. Valère leur avait dit qu'il avait mieux compris sa pièce après les avoir vus la jouer. Somptueux compliment. Je les ai perdus de vue, presque tous les autres aussi d'ailleurs. Mais tiens, Armand ce matin, rencontré  au détour d'une rue. J'avais oublié son prénom, mais pas son visage, toujours aussi beau, son sourire toujours aussi rayonnant.. Il s'en allait déjeuner chez sa copine qui doit être aussi belle que lui. . Quinze ans qu'on ne s'était pas vus. Il vit dans une cabane dans la forêt, heureusement que ce n'est pas celle de Notre-Dame-des-Landes, sinon bonjour les gaz lacrymogènes. Mes amis, mes aimés, est-ce que je vous reverrai jamais ?

Je repense à cette femme et à notre altercation. Une histoire de territoire, comme presque toujours. Le territoire ... Avec la réduction du multiple à l'unique, c'est la principale source du communautarisme et du racisme. Touche pas à ma terre ! Touche pas à mon quartier ! Touche pas à ma clôture ! Il n'y a qu'à voir comment le délire raciste enivre le peuple d'Israël, obsédé par la défense de son territoire, acharné à grappiller des bouts de terre pour arrondir son espace vital comme d'autres arrondissent leur pécule. Ces Arabes et ces Musulmans qui  ont le front de vivre tout autour, comme il les hait, comme il les méprise. Ses malheurs auraient pourtant dû lui servir de leçon, mais non. Sa terre, sa langue, sa religion, sa famille, sa culture, sa cuisine, voilà ce qui définit couramment un être humain, voilà comment tant de gens aspirent à se définir. Et si on se débarrassait de ce bric-à-brac collectif ? Et si, naturistes de l'humain, on se mettait tout nus , sardines dans l'océan ?


Note 1 . -  Mais qu'est-ce que c'est que cette réflexion à la con ? On dirait du Badiou ! J'hallucine.
Mais je suis tout nu, ou presque : ça ne m'empêche pas d'avoir mon territoire, moi aussi, et de le défendre !


Posté par : J.-C. Azerty )

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