dimanche 18 novembre 2012

La peur

Dans un récent billet de la République des livres, Pierre Assouline examine comment l'historien britannique Ian Kershaw, dans son dernier livre, La Fin, tente de répondre à la question de savoir pourquoi l'agonie de l'Allemagne nazie a été si longue et "pourquoi le régime a continué à fonctionner jusqu'à la toute fin", alors que depuis longtemps déjà (dès 1942 sans doute) l'issue ne faisait plus de doute.

Parmi les raisons qu'on peut invoquer, il y a certainement la peur. Peur des Allemands de s'exposer aux représailles des agents du pouvoir, dont le zèle pour débusquer les "traîtres" et les défaitistes ne faiblit pas jusqu'aux derniers jours. Peur des représailles que ne manqueraient pas d'exercer les Soviétiques vainqueurs, pour venger les innombrables atrocités commises par les troupes allemandes.

Sans aucun doute en effet la peur a-t-elle puissamment concouru à sauver le régime nazi d'un effondrement prématuré. Il faut dire qu'il en avait fait, dès ses origines, son arme principale et qu'il pouvait légitimement compter sur elle. 

Parmi les multiples tyrannies qu'a connues l'humanité au cours de sa longue histoire, la tyrannie nazie n'a guère comme originalité que d'avoir fait un usage plus méthodique, plus systématique, plus massif, de la peur. Mais toutes y ont eu recours et en ont fait un des deux principes de leur pouvoir, avec l'adhésion d'une partie au moins des populations.

Du reste, la peur n'offre pas un puissant secours aux seules tyrannies. Tous les régimes politiques, y compris nos démocraties modernes, en font usage pour se maintenir.

Mais il n'y a pas que les régimes politiques qui peuvent compter sur l'arme de la peur pour se perpétuer. Toutes les institutions sociales se servent d'elle. Et légitimement car, sans la peur, aucune organisation sociale ne pourrait exister.

C'est que la peur, sous de multiples formes, semble inhérente à la condition humaine. Et si l'animal humain est un animal sociable, c'est qu'il a trouvé dans la vie sociale un moyen très relativement efficace de se prémunir contre la peur.

Nous passons notre vie à avoir peur, à nous débattre avec la peur. C'était le lot de nos premiers ancêtres, c'est toujours le nôtre. La peur ronge notre existence, individuelle et collective, à chaque instant, de notre naissance à notre mort. Elle est notre plus pesant fatum. Voilà pourquoi on dit que c'est un malheur que d'être né.

Il semble que, depuis les origines, aucun progrès dans la lutte contre la peur n'ait été réalisé. C'est, toujours et partout, la multiforme violence, la guerre de tous contre tous, dont la guerre armée n'est que la forme la plus visible . La misère menace, la faim menace,  l'exclusion menace, la maladie menace, la mort guette, partout et toujours. Le pire est , en fin de compte, toujours sûr pour les dérisoires vivants.

Dans son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1755), Jean-Jacques Rousseau décrit un état de l'humanité qu'il considère comme l'époque la plus heureuse qu'elle ait jamais connue. Il le situe à la fin de l'état de nature. Dans cet état, l'homme ne connaît pratiquement pas la peur. Il n'éprouve en effet que trois besoins : "la nourriture, une femelle, le repos" et, sans doute, à ce stade de l'évolution humaine, ces besoins étaient-ils faciles à satisfaire. La considération de l'avenir  est alors si faible  que la peur ne trouve guère d'occasions d'envahir les consciences. Plus tard, dans Les Rêveries, Rousseau fera à nouveau de la jouissance de l'instant présent, sans aucune appréhension de l'avenir, la condition d'un  authentique bonheur. Toujours est-il qu'une fois ce moment d'équilibre révolu, le progrès ultérieur de la société organisée signe le retour  de la peur et du malheur parmi les hommes.

Mais rien ne dit que l'humanité ait jamais connu cette parenthèse idyllique. Rien ne dit qu'en ces temps où elle était encore proche de l'animalité primitive elle se soit jamais libérée, même momentanément, de la peur.

Que nous restions soumis à la tyrannie de la peur est un des signes les plus évidents de la persistance de l'animalité en nous et dans nos sociétés . Nous continuons de partager avec les animaux  la soumission de tous les instants à la peur. Inhérente au fait même d'exister, elle est la malédiction de tout organisme vivant, quel que soit son degré d'évolution, en même temps qu'une arme de survie. Car la peur est aussi le principe moteur de la dynamique vitale. Qui n'est pas taraudé par la peur n'avance pas, ne progresse pas. Qui avance et progresse fait reculer les anciennes peurs, mais c'est pour en voir naître de nouvelles.

Il faut  être exceptionnellement inconscient et imbécile pour ignorer la peur. Toute joie authentiquement humaine  est au contraire une conquête inestimable consciemment gagnée sur les territoires de la peur . 

La peur est à la source du sentiment tragique de la vie. Feindre d'ignorer sa présence c'est favoriser l'action paralysante de son venin. Ce qu'il faut, c'est s'entraîner à la reconnaître, chaque fois dissimulée sous de nouveaux oripeaux . Savoir qu'on rencontrera partout sa face de méduse, c'est le meilleur moyen de s'habituer à la regarder dans les yeux. Le plus insouciant , joyeux, dynamique et salvateur fatalisme naît de la conscience que, telle une chienne fidèle,  la peur est la compagne inséparable de l'animal humain.


Ian Kershaw, La Fin , traduit de l'anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat   (éditions du Seuil)

Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes

Clément Rosset,   Logique du pire ( PUF, collection Quadrige )

Clément Rosset,   L'Anti-Nature   ( PUF, collection Quadrige )


( Rédigé par : SgrA° )

Le Caravage, Tête de Méduse (1598)



1 commentaire:

JC a dit…

Guère étonnant que ce couillon de Rousseau imagine l'idylique Age d'Or pour les besoins de ses idées ! On n'en fait plus, des gugusses pareils.

Mais la vérité est que la peur règne partout .... y compris dans les couples : je m'enferme dans une chambre à part, la nuit, et dort avec un masque à gaz tant j'ai peur de ma compagne gradée (lieutenant, polytechnicienne, sadique amateur) spécialiste du gaz moutarde et de la guérilla conjugale.