vendredi 9 novembre 2012

Alain Badiou au forum du Mans : vive la passion Ginette

Ainsi ma bonne ville accueille-t-elle philosophes et écrivains pour débattre de l'amour. Vaste et inusable sujet. Le Monde des livres du 9 novembre présente ce 24e forum philo Le Monde / Le Mans.  C'est Alain Badiou qui doit en prononcer la leçon inaugurale. On peut s'attendre au pire. Son Eloge de l'amour (2009) avait déjà tenté, sans  y parvenir, de relouquer en trouvailles métaphysiques les lieux communs de rigueur sur le sujet. Badiou est à la philosophie ce que Sollers est à la littérature ou ce que la fanfare est au défilé (1). Il a le goût des formules ronflantes et définitives, l'instinct des poses avantageuses, avec un côté Cyrano attendrissant.

Cette fois, le mot d'ordre de Badiou, c'est : réinventons  l'amour, afin de libérer "l'énergie de l'Idée", seule voie pour atteindre la vérité car " toute vérité, étant universelle, est aussi ce qui interdit à l'individu qui s'y confronte de maintenir comme règle de vie la simple persistance de ses appétits propres, dont il s'imagine spontanément -- étant, entre autres choses , un animal -- qu'il suffit à son bonheur de les satisfaire". Mais, pas de chance pour  Badiou, on peut justement admettre comme vérité universelle que chacun, en ce bas monde, poursuit la satisfaction de ses appétits propres et qu'il suffit à son bonheur de les satisfaire, l'amour étant d'ailleurs un moyen usuel d'y parvenir, du moins au niveau de l'humanité courante . C'est même la vérité universelle la plus immédiatement perceptible. Dans ce cas, la contradiction imaginée par Badiou disparaît. Je crois personnellement à cette vérité universelle  et je la mets en pratique. J'ai toujours eu des choses  plus urgentes et plus intelligentes à faire que de me lancer dans l'aventure chimérique de l'amour-passion à la mode de Badiou. L'occasion ne s'en est d'ailleurs pas présentée et j'en remercie ma nature et le destin, ma nature surtout, allergique à ce genre de fariboles. J'ai fait et continue de faire de  ce qu'on désigne habituellement, faute d'un vocable plus adéquat, de ce mot fourre-tout, l'amour,  l'usage  ordinaire et banal qui exclut les grandes extases mais aussi les grandes angoisses et les gros problèmes . J'en touille tant bien que mal les ingrédients dans la marmite du quotidien. Ce n'est pas  la haute  cuisine saupoudrée de fine amor que vante Badiou, on est plutôt chez Tricatel, mais on fait avec les moyens du bord, n'est-ce pas, et pour le sentiment, loin de tout romantisme échevelé, c'est quantum est in me, et à la fortune du pot . Ce faisant, je n'ai pas le sentiment de m'éloigner beaucoup de la pratique la plus courante de la chose . J'évite d'ailleurs autant que possible d'employer  le mot "amour", car ma maman m'a bien défendu de dire des gros mots. Et celui-là est devenu obscène à force d'avoir été  galvaudé, aussi crasseux et puant qu'une vieille serpillière à éponger les chiottes. Avant de réinventer la chose, il faudrait déjà trouver un autre mot, moins ringard.

Quant à la recherche de la vérité, elle se passe fort bien de toute confusion avec la recherche de l'amour et gagne à être dépassionnée, purgée en tout cas de cette passion-là.  L'amoureux transi fait un quêteur de vérité très médiocre, en général, car l'excès d'émotion le déconcentre, le pauvret, on s'en doute bien.

Missionnaire de "l'amour, l'amour vrai, l'amour fou", Badiou serait-il en somme à la philosophie ce que Céline Dion est à la chansonnette ? Comparaison outrageusement moderniste. En réalité, ce micro-entrepreneur septuagénaire de la pensée française (ou de ce qu'il en reste par ces temps de crise) s'est bricolé à grand peine un branlant échafaudage conceptuel, aussi vermoulu que l'armoire de mère-grand, à l'aide de refrains d'Edith Piaf renforcés de quelques chevilles mao-spontex, le tout badigeonné du contenu d'un vieux pot de vernis Platon. C'est ce qu'un brocanteur appellerait de la philosophie vintage.

Badiou définit l'amour vrai comme "la décision d'accepter qu'un(e) autre, au départ parfaitement inconnu(e), fasse désormais, en son entier, sans restriction ni condition, partie de notre existence". Quel curé bénisseur d'alliances désavouerait ce programme-là ? C'est dans de très vieux pots que Badiou concocte ses formules. Tout pour Ginette, en somme, et advienne que pourra . Pourquoi pas, après tout ? Aux innocents les mains pleines... Sur le terrain théorique où  se cantonne généralement le philosophe, voilà une définition qui en vaut une autre. Peu importe que, dans la réalité, il n'y ait pas plus de chance de rencontrer  l'amour version Badiou que de croiser une Idée platonicienne Cela vaut mieux d'ailleurs, quand on songe aux risques insensés qu'une aussi délirante conception des rapports humains ferait courir aux gens. Notre philosophe a-t-il un instant songé aux ravages d'une crise des subprimes sentimentales à l'échelle mondiale ? On imagine sans peine les obligations pourries cachées sous l'enveloppe rose-bonbon de l'amûr tûjûrs. Quelles saignantes déconvenues attendraient les innombrables petits-porteurs séduits par le chant des sirènes badiousiennes ! Heureusement, le militantisme amoureux de l'effervescent Badiou ne risque guère de multiplier les vocations. La nature humaine, les contraintes de l'existence et le hasard en limiteraient de toute façon drastiquement le nombre. " La passion ? En a qui peut... En conserve qui peut..." aurait froidement observé le sceptique Neveu de Rameau. Quant à Badiou lui-même, à 75 piges révolues, il ne prend guère de risques personnels à plaider la cause de l'amour fou. Quand bien même craquerait-il pour une charmante (ce qu'on lui souhaite, ça l'occuperait et lui éviterait d'écrire de la mauvaise philosophie) qu'aurait-t-il à perdre à son âge ? Ses dernières illusions, à supposer qu'il lui en reste ? Il jouit de cette sécurité existentielle qui est celle des vieillards parvenus aux rives  de la mort . Elle lui permet de se payer le luxe d'un radicalisme qui n'est que de mots. Soyons sûrs que l'immense majorité des jeunes gens y regarderaient à deux fois avant de jouer la carte de la passion sans recours. C'est qu'à vingt ans, les enjeux sont autrement plus compliqués et plus graves que pour un septuagénaire qui a son avenir derrière lui.

Tout à sa manie de l'Unique, Badiou passe à côté de la vérité de l'amour. Car l'amour vrai n'a rien de cet engagement sans restriction ni recours Au contraire. L'amour, c'est le royaume de la fantaisie ! Toutes les formes d'arrangement y sont possibles ! Toutes les clauses de conscience sont admises ! Toutes les échappatoires sont envisageables ! Toutes les rétractations sont délectables ! Toutes les apostasies sont souhaitables. Badiou ignore les délices du ménage à trois, à quatre, à douze ! Il méconnaît les émerveillements de l'adultère ! Variété et variations : voilà les deux vraies lois de l'amour. Aussi l'amour est-il le royaume de l'universelle combinazione. Il se nourrit d'intrigue. Il se réinvente par la trahison. Heureusement, car le diable, dans l'amour, c'est l'ennui, et l'ennui naquit, là plus que partout ailleurs, de l'uniformité. Trompons donc avec constance l'être aimé.  Trompons-le avec fureur, jusqu'à plus soif ! Bafouons-le sans vergogne ! Arrachons pour lui les trente-deux dents du mensonge (2) ! L'amour, comme la vie, se perpétue par le changement, il y puise des forces nouvelles, il dépérit dans la constance. L'embrouille met un peu de piment dans ce fadasse brouet dont l'humanité fait son ordinaire depuis qu'il y a des hommes et qui bandent. Plat unique et très peu spécial. L'amour-fou à la sauce Badiou est bête comme une religion, assommant comme un dogme. Et puis, mon brave Badiou, réfléchis donc un peu : est-ce qu' un être humain, surtout une femme, avec toutes ses limites, ses insuffisances, ses petitesses, mérite qu'on se voue ainsi à lui, corps et âme, et surtout corps et biens ? Allons, mon Badiou, tu verses dans l'aberration, camarade.

Raillons donc sans répit le Badiou-Sganarelle. Roquet platonicien. Ganache idéaliste.  Grotesque Tartarin de la passion Ginette(3). Ce Toulousain d'occasion, vague et indigne héritier des troubadours occitans, aura osé venir bêler l'amour chez  les peuplades sarthoises, les mieux remparées de réalisme qui soient, ancestralement vaccinées contre les effets délétères de semblable rhétorique. Ah! comme il m'aurait plu d'écumer les pays de langue d'oc à la tête d'un parti de soudards de Simon de Montfort  (mon village d'origine). J'aurais fait sauter à foison les têtes, les oreilles et les queues.  Ces paltoquets n'auraient pas infecté de leurs transes lyriques leurs lointains descendants. Interdire  la dissémination de la semence badiouesque par l'ablation prématurée des couilles du potentiel ancêtre, quelle originale et radicale contribution à l'histoire de la philosophie ! Mais rien n'est perdu peut-être : à moi la machine à remonter le temps !

Les délires de Badiou me remémorent  l'aphorisme célèbre de  La Rochefoucauld : " Il est du véritable amour comme de l'apparition des esprits : tout le monde en parle, mais peu de gens en ont vu ". Nous ne sommes plus au temps de La Rochefoucauld. Personne ne croit plus aux esprits, sauf peut-être une poignée d'illuminés, parmi lesquels Badiou. Quelques uns d'entre eux se sont donné rendez-vous au Mans, parmi eux une certaine Catherine Malabou selon qui  " on peut perdre sa faculté à être amoureux, et par là ce que nous sommes au plus intime de nous-mêmes". Allons donc. N'est-ce pas Chamfort qui résumait l'amour au "contact de deux épidermes" et à  " l'échange de deux fantaisies"  ? Nous voilà bien loin des profondeurs de l'intime. " Le problème, c'est l'indifférence", déclare Catherine Malabou. "Ce qui détruit le plus profondément l'identité d'un homme, c'est la perte des émotions qui le relient aux autres ". Elle oublie que les émotions qui nous relient au monde naturel, aux animaux, définissent tout aussi sûrement notre identité. Quelle est donc cette rage de vouloir toujours faire passer "les autres", "nos semblables", avant tout le reste ! Comme si la gueule de mon voisin, et même celle de ma voisine (serais-je tenté de faire une  exception pour ma voisine ? il est vrai qu'elle m'excite, cette salope) était nécessairement plus intéressante que le museau de mon chat !

Catherine Malaubout semble résumer dans l'amour les émotions qui relient un homme à ses semblable ou, tout au moins, négliger les autres . Mais que fais-tu, ma Catherine, de la haine, incomparable instrument de connaissance de l'autre , par la découverte patiente et subtile de toutes les possibilités de lui en faire chier des ronds de chapeau ? Que fais-tu de  la merveilleuse jouissance sadique de la manipulation, que fais-tu de la souffrance méthodiquement et savamment infligée à l'autre, de préférence à la canaille amoureuse, ne serait-ce que pour la rappeler au sens des réalités ? On n'a pas assez  reconnu les vertus pédagogiques du sadisme ; si je t'en fais baver, c'est pour ton bien, c'est pour le progrès de l'humanité éclairant sa marche au flambeau de la connaissance, dont la divine Cruauté m'ouvre toutes grandes les portes. Ô Bienveillantes muses de la férocité, inspirez-nous !

Si Catherine Malaubout profère des conneries aussi grosses qu'elle, c'est  qu'elle n'a pas dû lire Baudelaire. Et puisque Badiou entend mener une guerre en l'honneur de l'amour, déclarons à l'amour une guerre sans merci ! Foin des discours stériles ! Cultivons de mille et une façons le non-amour. Mieux : contre l'amour, menons des actions  concrètes. Par les voies les plus délicieusement déloyales, par les tortueux chemins de l'hypocrisie, faisons-nous aimer, puis désespérons méthodiquement l'amoureuse et l'amoureux ! Opposons à leurs élans de brutales et répétées fins de non-recevoir. Administrons-leur d'innombrables nasardes. Tu n'es rien. Je te méprise. Je me ris de toi. Je conchie ta grande passion. Tu pues l'altruisme exalté, charogne. Va te laver !

Avec qui ose nous souiller de son amour, profitons sans vergogne de son incommensurable et stupide naïveté, et montrons-nous  immensément vaches. Cravachons sa niaiserie, mais jusqu'au sang ! Essuyons avec application nos semelles sur le paillasson de sa gueule.

C'est ainsi que j'en ai écoeuré plus d'une. Elles y laissèrent d'innombrables plumes et l'une d'elles, la vie. J'ai son suicide sur le tableau de chasse qui me sert de conscience. Elle pleura des larmes amères. Elle maudit le jour où elle m'avait connu. Incapable de se libérer d'une passion que l'inconscient et irresponsable Badiou eût approuvée, elle conçut le soulagement d'en finir. J'encourageai ce penchant. Il y eut non-assistance à personne en danger.

Au demeurant je m'en tape :  il y a prescription.

 " Il n'est qu'un seul moyen de connaître, c'est d'aimer", prétendait  cette vieille salope chrétienne de Georges Bernanos. Foutaise. La haine, la haine attentive, perspicace, la haine soigneusement dissimulée sous le masque d'une affection habilement feinte, est un moyen de connaissance de l'autre bien plus efficace que l'amour. Va-t-en donc relire les Liaisons dangereuses, ma bonne Catherine Malaubout. Quant à l'indifférence, si  nuisible aux rapports humains, selon la Catherine, elle ne saurait nuire à la connaissance de l'autre si l'on songe aux étonnantes possibilités d'une curiosité entomologique à froid, que j'ai personnellement beaucoup pratiquée, avec succès, et pas seulement en disséquant des grenouilles en TP de sciences-nat  au lycée du Mans, où je fis mes études. Arracher à une amoureuse ses illusions une à une, comme on arrache une à une ses ailes et ses pattes à une mouche, pour observer ce qui en résultera, voilà une entreprise vraiment digne d'un esprit avide de science, comme le mien.

Badiou et sa clique d 'allumés  s'en sont venus chanter les délices de l'extase de l'amour (qui n'est pas l'orgasme, souligne un autre de ces ineffables gugusses, ne confondons pas) dans ma bonne ville du Mans où, de mémoire de Sarthois, on n'avait jamais entendu parler de cte bête-là, pas plus d 'ailleurs que dans les espaces sublunaires, de la Terre de Feu au Kamtchatka et de Dunkerque à Tamanrasset. Convenons-en, 99, 999 % des humains sur cette planète ( moi le premier) n'ont jamais éprouvé "la sublime et dangereuse passion", ne savent point du tout à quoi ça peut ressembler, et se soucient comme d'une guigne de mener cette "guerre en l'honneur de l'amour" que Badiou, Clausewitz des alcôves, appelle de ses voeux.

L'amour ? Si l'on s'en tient à ce qu'en dit Badiou, qu'est-ce d'autre qu'un gadget à l'usage de l'intellectuel  occidental mao-bourgeois ?

Roquet aboyeur d'idéal, Badiou s'en va flairant les fesses de la vieille chienne platonicienne. Vieux guru mytheux de l'amûr tûjûrs, va-t-en donc prêcher les Tupinambous. Les réalistes Sarthois, grands amateurs de rillettes et de chapons bien gras, seront toujours allergiques à tes élucubrations.

" L'amour, c'est l'infini mis à la portée des caniches ", disait Céline. On ne saurait trop conseiller à ces  fervents croyants de l'amour  de prendre rendez-vous chez le toiletteur pour s'y faire friser.  Mais qu'on ne compte pas sur moi pour les caresser. A la niche !


Notes

1 . - Au fait, pourquoi ne pas ouvrir ce forum par un défilé des participants en costumes de clowns blancs ou d'augustes, au choix, à travers les rues de la ville, avec Badiou en tête, tapant sur sa grosse caisse et soufflant dans son hélicon ? Le grand public ne trouve la philosophie ennuyeuse que parce que les philosophes (terme, lui aussi, abusivement galvaudé) se prennent beaucoup trop au sérieux.

2 . - Trente-trois. Dites trente-trois. Tant qu'on y est... une de plus ou de moins...

3 . - L'indignation pousse à l'alexandrin, c'est connu. Si j'avais le temps, je te torcherais de ces Châtiments de Badiou-Badinguet à entrer dans la légende des siècles futurs !



Mariella Righini ,  La passion, Ginette   ( Grasset )


( Posté par : Jambrun )



Cupidon et Psyché, par William Bouguereau, ou l'infini mis à la portée des caniches
( Posté par : Jambrun )


1 commentaire:

JC a dit…

Vous savez ce que je pense de Badiou ? Non ? ....Et bien, tant mieux pour l'image de courtoisie dont vous voulez bien me créditer ...! Badiou, c'est un gros #~[@el¨&$*#