jeudi 15 novembre 2012

Lev Dodine et Tchékhov : redécouvrir ou réinventer ?

La langue française est pleine de pièges. Quelle différence y a-t-il, par exemple, entre découvrir et inventer ? Aucune, à l'origine, puisqu' inventer (du verbe latin  invenire = trouver) veut dire découvrir, comme en témoigne le sens spécialisé d' inventeur , qui désigne, en archéologie, celui qui, le premier, a fait une découverte. Mais dans le langage courant d'aujourd'hui, inventer contient une connotation de création que ne contient pas découvrir. Découvrir, c'est mettre au jour dans le monde ce qui s'y trouvait déjà. Inventer, c'est introduire dans le monde ce qui ne s'y trouvait pas. Un artiste original n'est jamais un simple découvreur, c'est toujours un inventeur.

Dans le Monde du 15 novembre 2012,  Fabienne Darge écrit que le metteur en scène russe Lev Dodine "fait redécouvrir" Les Trois soeurs de Tchekhov. La formule ne me paraît pas bonne ; elle implique en effet, mine de rien, une conception de l'oeuvre théâtrale à laquelle je n'adhère pas, et d'autant moins qu'elle me paraît mener à une contradiction.

Redécouvrir signifie découvrir à nouveau ce qu'on avait déjà découvert une fois (par exemple à la création des Trois soeurs) , puis qu'on avait oublié. Si Lev Dodine fait redécouvrir Les Trois soeurs, serait-ce donc que, loin d'innover, sa mise en scène nous restituerait la signification et l'ambiance initiales de la pièce, celles de la création ? Cela voudrait dire qu'une oeuvre théâtrale (une oeuvre littéraire en général aussi bien) posséderait une signification ne varietur que Lev Dodine aurait eu le mérite de retrouver. Là se bornerait l'originalité de sa mise en scène.

Ce n'est certainement pas ce que Fabienne Darge veut montrer. La lecture de son article nous convainc au contraire que la mise en scène de Lev Dodine éclaire la pièce de Tchékhov d'une lumière radicalement nouvelle, qu'elle lui apporte une signification inédite.

Mais on pourrait objecter que cette signification inédite ne l'est que parce que, jusqu'à ce travail de Lev Dodine, personne n'avait encore su la déceler dans l'oeuvre, alors que, dès l'origine, elle s'y trouvait. Redécouvrir Tchékhov, ce serait simplement découvrir un aspect de Tchékhov encore entièrement méconnu.

Cette façon de voir les choses consiste, à mon avis, à tenter d'établir une position de repli à partir de la position précédente ; car il s'agit toujours de sauvegarder les prérogatives de l'auteur, et de réduire au minimum le rôle du lecteur-interprète. Elle ne me convainc pas plus que la précédente.

Pour moi, Lev Dodine ne fait pas simplement redécouvrir la pièce de Tchékhov, il enrichit sa signification initiale à partir des potentialités contenues dans le texte. On doit considérer que, ce faisant, il la réinvente .

Dira-t-on que c'est la même chose ? Sûrement pas. Réinventer une oeuvre littéraire, c'est, en somme, la ré-écrire autrement qu'elle avait été écrite à l'origine. Toute lecture fortement personnelle d'une oeuvre du passé la ré-écrit autrement. C'est un des immenses mérites du théâtre de nous faire accéder à cette vérité parce que, au théâtre,  les éléments concrets de la mise en scène et, notamment, les divers aspects de l'incarnation physique de l'oeuvre par les acteurs, exposent et rendent puissamment présente cette ré-interprétation, véritable ré-écriture de l'oeuvre, qu'est la lecture du metteur en scène. De même, en musique, ce n'est que par une facilité de langage et de pensée que nous considérons que le concerto pour violon de Beethoven interprété par Menuhin est le même concerto que le concerto de violon de Beethoven interprété par Milstein (par exemple). En fait, on a bel et bien affaire à deux oeuvres différentes : le concerto de Beethoven / Menuhin et le concerto de Beethoven / Milstein. Cette vérité que le théâtre et la musique nous font assez aisément entrevoir reste beaucoup plus difficile à faire admettre, s'agissant de la littérature. Les réticences de beaucoup de gens à accepter l'idée que toute-lecture-interprétation d'une oeuvre est une réinvention renvoient à l'attachement de nos cultures à une métaphysique de la création artistique et à une mythologie du créateur jamais réellement remises en cause.

Ecrire que Lev Dodine "fait redécouvrir" Les Trois soeurs, c'est rester discrètement prisonnier d'une conception traditionnelle et fausse de la relation de l'oeuvre littéraire en général, de l'oeuvre théâtrale en particulier, avec son lecteur-interprète.

On dira qu'en écrivant cela, Fabienne Darge ne fait que réutiliser une formule si souvent utilisée avant elle qu'on ne s'avise plus qu'elle est porteuse d'une signification implicite à laquelle son utilisatrice n'adhère pas forcément. Raison de plus pour ne pas l'employer. Les formules les plus banales sont les plus piégeuses.

Il est vrai qu'écrire tout de go que "le grand metteur en scène russe réinvente Les Trois soeurs" devrait être perçu illico par quelques tenants de la Tradition comme une intolérable provocation et les amener à sortir du bois pour crier au loup !

Additum . -

Dans son commentaire, JC souligne avec raison l'importance des interactions réciproques entre objet observé et observateur, dans les sciences comme dans l'art. La linguistique classique a le tort de figer ces relations dans un système de relations binaires à sens unique  ( émetteur / récepteur, destinateur / destinataire, locuteur / auditeur, scripteur / lecteur ) . La complexité des échanges entre un texte et son lecteur, une oeuvre musicale et son auditeur / interprète, reste encore à éclairer.


( Rédigé par : Angélique Chanu )

Des corps vivants dans la lumière
Quand la représentation est terminée, que les acteurs ont quitté la scène, mais que, derrière le rideau refermé, les lumières de service ne sont pas encore éteintes, on constate un phénomène étrange : l'air vibre encore de la rémanence charnelle des comédiens ; des présences, des mouvements, des trajectoires sont partout perceptibles, gravés dans l'espace scénique comme dans une eau transparente et lumineuse.

1 commentaire:

JC a dit…

Depuis longtemps on sait, ou croit savoir, qu'objet observé et observateur sont intimement liés, indissociables. A tous les stades du vivant et du matériel. Art, sciences, etc....

Alors, théatre et musique sont évidemment concernés : la réinvention est en marche, camarades !