vendredi 30 novembre 2012

" Tout mon amour ", de Laurent Mauvignier : l'irréparable

Un homme est revenu avec sa femme dans leur maison de famille, à la campagne, pour l'enterrement de son père. Leur fils les y rejoint un peu plus tard. Voici qu'apparaît une jeune femme qui est -- peut-être -- la fille du couple, disparue à l'âge de six ans. Mais celle qui est peut-être sa mère refuse de la reconnaître, et elle, de son côté, n'ose pas forcer le destin en prouvant qu'elle est bien celle qu'elle prétend être, et disparaît.

Oedipe disparaît. Puis, des années plus tard, il reparaît. La parenthèse des années à Corinthe a fait de lui un autre que celui qu'il aurait pu être. Il n'est pas reconnaissable.  Il est méconnaissable. D'où le double drame : il tue un père qu'il ne reconnaît pas et qui ne le reconnaît pas ; il épouse une mère qui ne le reconnaît pas et qu'il ne reconnaît pas.

La pièce de Laurent Mauvignier porte à la représentation le thème de l'impossibilité de la reconnaissance, dans les deux sens du terme : reconnaissance d'un fils par son père, reconnaissance d'un fils pour son père ; reconnaissance véritable d'un fils par sa mère, la même qui, à la fin refuse de reconnaître sa fille.

On peut dire aussi que cette pièce montre l'impossibilité d' accomplir le deuil de ce qui n'a pas été vécu. Le deuil est sans résolution, parce que le passé inaccompli revient sans cesse hanter les vivants. Cette hantise torturante affleure aussi bien dans leurs échanges "réels" que dans des affrontements imaginaires : c'est le sens de la présence du grand-père défunt, mais aussi de la fille perdue, et qui n'est peut-être qu'un fantôme. Les fantasmes personnels n'ont pas moins d'importance dans la vie des êtres que les actes visibles et les paroles prononcées. Il s'agit donc, pour le dramaturge, de trouver à  les intégrer en imaginant d'autres solutions que le fameux songe d'Athalie. Sur ce terrain , le cinéma possède quelques longueurs d'avance sur le théâtre et cette pièce de Laurent Mauvignier ne me paraît pas en mesure de les combler. Après tout, peut-être que la bonne veille formule racinienne a encore de l'avenir...

L'impossibilité du deuil pollue et détruit le présent, en interdisant de vivre ce qui aurait dû se vivre. Ce qui n'a pas été vécu au moment où il aurait dû l'être ne le sera plus jamais. Le père et le fils ne pourront jamais faire que l'incompréhension qui les sépara ne soit pas la vérité de leurs rapports. L'amour prématurément perdu de sa fille  a brisé l'amour de la mère pour son fils. Elle le dit à la fin dans une tirade violente, juste avant de rejeter cette jeune femme qui, de toute façon, ne peut plus être sa fille. Dans son  désespoir, elle est, dit l'auteur dans ses commentaires, "impériale et sans pitié ".

Comme le théâtre de Jean Genet, auquel plus d'une fois ce texte fait penser, cette pièce illustre la recherche d'un tragique moderne ; il emprunte volontiers ses sujets au  fait-divers, qui prend valeur de mythe.

On le sait, le théâtre n'est pas fait pour être lu, ou plutôt, la lecture solitaire d'un texte de théâtre n'en fait appréhender que très partiellement, très imparfaitement, la vérité et la force. Dans ses commentaires, Laurent Mauvignier qualifie très justement son  texte de "partition" . Il porte une vive attention à tout ce qui, hors-texte mais en relation étroite avec lui, porte le sens . Il écrit :

" Ce qui travaille d'abord, c'est la notion de frottement : l'intime se joue entre les êtres sur le plateau. Silences, dénis, non-dits, souffles entre les corps ".

La lumière "doit être très travaillée, très insidieuse. Elle doit conduire à la brume et à la nuit des êtres, révéler un monde inconscient de peurs, de fantômes, d'interdits ".

Même attention aux costumes et au jeu. Ces indications riches et fouillées malgré leur caractère relativement succinct, font de l'auteur un partenaire incontournable du travail de mise en scène.


Laurent Mauvignier ,  Tout mon amour  ( les Editions de Minuit, 2012)


Posté par : Angélique Chanu )

Tout mon amour, de Laurent Mauvignier, par le Collectif Les Possédés

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