lundi 17 décembre 2012

Christian Bobin ou la littérature en manque de ça

A l'approche des fêtes de fin d'année, on recommence à parler de Christian Bobin. Les livres de cet écrivain catholique et consensuel sont au fond le cadeau idéal de Noël ou du jour de l'an à l'intention de ceux qui confondent ses opuscules pour chaisières avec la littérature, les mêmes qui croient accéder à la musique classique en écoutant les disques d'André Rieu.

Les livres de Bobin sont à l'image de son nom : bobin bobo bébé béat binbin bobine. Ils ne se lisent pas, ils se mâchouillent mollement. Bobin ou la littérature sans dents.

Sans dents mais pas sans gants. Bobin ne s'approche du réel qu'avec d'infinies précautions, infiniment de douceur. Dans ses ouvrages aseptisés, le réel n'est toléré que s'il suscite un émerveillement sans réserve. Ce ne sont que mignonnes fleurettes, jeunes filles proprettes, toutous gentils. Tout ce qui gêne, tout ce qui fâche, tout ce qui fait tache, est soigneusement évacué des peintures bobinesques. La rose, mais sans les épines. La jeune fille, mais sans le tampax. Le toutou, mais sans la crotte. La mort, mais sans les déplaisants soubresauts de l'agonie. On n'est pas chez Flaubert.

Entreprise concertée de toilettage du réel, la littérature selon Bobin joue auprès d'un public semi-cultivé le même rôle que la presse du coeur pour la vendeuse de prisunic. J'ai un peu fréquenté, vers la fin du siècle dernier, un groupe d'enthousiastes bobinardes, entièrement acquises à la cause de l'ermite du Creusot, petites bourgeoises vaguement écolos, très approximativement libérées, trentenaires légèrement faisandées, noyant leurs maigreurs simili-séraphiques dans des flots de batik et de pashmina, parfumées à l'huile essentielle de mouflon des Causses,  fadasses connasses qui n'avaient à leur disposition pour qualifier le dernier opus du divin Christian qu'un seul qualificatif : sublime ! Le Bobin surfe depuis des années sur ce public, majoritairement féminin, aussi indéfecablement fidèle que les admiratrices de Bruel (ce sont d'ailleurs souvent les mêmes).

On ne va pas exagérer non plus, il arrive à Bobin d'être juste et même émouvant, mais décemment et sans excès. Même à l'émerveillement béat, sa spécialité maison, il ne s'abandonne qu'avec une exquise réserve.

Bobin, au fond, c'est la littérature en manque de ça. On sait ce que c'est que le ça. Freud nous a assez bassinés avec ça. Le ça, selon les propres termes du Maître, ce sont "les pulsions émanées de l'organisation somatique", c'est le gros moteur de l'énergie psychique, obéissant au seul principe de plaisir, étranger aux interdits et aux règles, puissamment sexué, systématiquement agressif. Le ça subit en permanence la censure du surmoi, qui s'échine à le reléguer dans les ténèbres de l'inconscient.

L'originalité de la peinture bobinesque de la nature humaine, c'est qu'elle fait l'économie du ça. Le ça en est systématiquement expulsé. Par conséquent, plus de vulgarités, plus de conflits, plus de violence.  On y évolue dans un univers rose-bonbon où tout le monde il est beau tout le monde il est gentil. Optimisme de rigueur. Reconnaissance et adoration du Tout-Puissant.

Dire que la littérature selon Bobin, c'est du pipi de ça serait proférer une absurdité. Pipi et caca strictement prohibés. Swift en aurait été ravi : chez Bobin, Stella ne chie pas.

Bobin obtint naguère le grand prix catholique de littérature pour Le Très-bas. Si c'est ça un écrivain catholique, moi je veux bien me faire moine. Du haut du ciel, les âmes de Mauriac, de Claudel et de Bernanos ont dû protester, mais comme l'au-delà, c'est très loin, on ne les aura pas entendues. Ces grands écrivains, à l'instar d'un Racine, se gardaient bien d'exclure le ça de leurs peintures car ils se souciaient de peindre la nature humaine telle qu'elle est et non telle qu'un pusillanime Bobin voudrait qu'elle soit. Sans le ça, pas de conflit, pas de violence ni de vulgarité certes, mais pas non plus de vérité. Et pas de tragique non plus.

D'où l'incurable fadeur des livres de Bobin. Ils sont à la bonne littérature ce qu'un bol de chicorée est à un expresso pur Arabica.

Et la meilleure façon de remettre à sa juste place le jus de chaussettes de ce pâle abstracteur d'éteinte essence (de déteinte esence), c'est encore de déguster un expresso à haute teneur de ça distillé par  quelque bon torréfacteur, catholique ou pas : Mauriac, Bernanos, par exemple. Ou Balzac, tiens. Une bonne tasse de Balzac bien tassé, une ! What else ?


Note . -

A la maison de la presse, ce matin,  feuilleté le dernier opus de Christian Bobin, l'Homme-joie . Variations sur le thème : les hommes sont très méchants et très bêtes, ça c'est bien vrai, mais heureusement il y a le beau ciel bleu et les pitites fourmis. Elémentaire et insignifiant. Si vous ne levez pas les bras au ciel après avoir lu trois lignes de Bobin, c'est qu'ils vous en tombent.


Christian Bobin ,  L'Homme-joie  ( L'Iconoclaste éditeur )


( Posté par : John Brown )

William Bouguereau, La Madone aux roses


1 commentaire:

JC a dit…

J'aime beaucoup l'autoportrait de Bougboug avec sa maman ! Les assiettes en carton derrière leur chef, quelle trouvaille !

A propos du rose bonbon de Bobin, et si Flamby le Magnifique nous "embobinait" lui aussi pendant cinq ans ?....

Y a de ça...