lundi 31 décembre 2012

Dans la solitude des forêts

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J'ai retrouvé la solitude des forêts .

" Le gémissement des pins d'Argelouse, la nuit, n'était émouvant que parce qu'on l'eût dit humain ", écrit Mauriac à la fin de Thérèse Desqueyroux.

Mais ce n'est pas vrai. Le gémissement des pins dans le vent ne ressemble à rien d'humain. D'ailleurs les pins ne gémissent pas. Le bruit que font les pins dans le vent ne ressemble à rien d'autre qu'à lui-même. Nous vivons dans un monde merveilleusement inhumain, dont le pouvoir de fascination tient à son extraordinaire étrangeté.

Désormais, j'emporterai en balade un volume des Souvenirs entomologiques, de Jean-Henri  Fabre. Il y a 221 chapitres. A raison d'un chapitre par balade et de quatre balades par semaine, j'en ai pour l'année qui vient. J'aurai pour compagnons les insectes et le bruit des pins dans le vent. Quelquefois un choucas, un coucou, un sanglier, un chamois, un chevreuil, une chèvre, un loup, qui sait, comme l'autre été.

Dans l'épuisement de cette fin d'année, la ville s'est vidée de ses habitants. Le soleil a déserté les rues où s'agitent encore quelques groupes d'ados braillards. "Putain" et "fait chier" font le plus clair du vocabulaire de deux jeunes femmes un instant côtoyées. Dans sa boutique obscure mon ami libraire dresse ses comptes ; sur ses rayons s'alignent des ouvrages d'auteurs oubliés sur les guerres de l'Empire. Je feuillette l'essai sur le Liban du temps du Protectorat, par un défunt polémiste réactionnaire, annoté au crayon, d'une belle écriture à l'ancienne, par Jules-Pamphile Péronnelle-Guigoz,  le précédent propriétaire, autrefois  grand reporter au Temps . A côté, les annales reliées d'un yacht-club du début du siècle dernier . Tablettes sumériennes ... Qui peut bien encore s'intéresser à tout ça ? Qui sait encore que j'existe ? Est-ce que seulement j'existe encore ? Le libraire ne m'a même pas vu. J'ai quitté son antre sur la pointe des pieds sans qu'il lève les yeux de son écran. Parfait fantôme, je suis croisé par d'autres fantômes indifférents. Plus de dix ans que, dans cette ville, autrefois quotidiennement arpentée, je n'ai pas rencontré un visage de connaissance. Au supermarché, deux clientes moroses,  ersatz de présence humaine, sont en arrêt devant un bac de foies gras en solde. Coiffée d'un bonnet de père Noël défraîchi, la démonstratrice propose ses toasts tartinés à une absence de gourmets . Partout suinte la solitude, et le désespoir d'avoir à traverser les steppes d' une année  nouvelle, aussi vide  de lumière, aussi répétitive et privée de sens que la précédente. A la bibliothèque municipale, dont je suis le seul visiteur, la jeune femme grasse et souriante qui m'accueille me paraît, par contraste, presque affectueuse. Douceur tiède.. En même temps qu'une hésitante amorce d'érection, surgit en moi le désir encore mal assuré d'une vie nouvelle. Et si je lui proposais de planter là ses murs verdâtres et ses présentoirs dégarnis pour me suivre? Après avoir un peu miaounaudé pour la forme, elle accepterait. Nous nous en irions bras dessus bras dessous. Rêvons un peu...

Nous voilà partis. Par de vastes étendues de forêts couvrant à perte de vue les plateaux, sous les hauteurs du ciel, nous parvenons à une ville étagée au revers des collines, noyée dans une lumière mousseuse. Nous rejoignons au bas des pentes, accrochée au coteau boisé, au-dessus d'une rivière fumante, une façon de maison de la culture à usage très local, où se tient un  concours de poésie dont je fus lauréat l'année précédente. Mais personne ne me reconnaît. Nous nous réchauffons à un poêle de belle taille nouvellement construit. Un philosophe de réputation cantonale, animateur autoproclamé, passe en coup de vent sans prendre garde à nous ; il est descendu suggérer à la responsable de l'accueil, qui a négligé de nous accueillir, de dresser une liste des mots nouveaux apparus en cours d'année, histoire d'apporter un peu de sang neuf aux productions à l'ancienne des poètes débutants, meute de louveteaux dont on perçoit vaguement le remue-ménage à l'étage au-dessus.

Mais il se fait tard ; il est temps de trouver un  gîte. Ma compagne m'informe qu'elle en a retenu un pour elle, en un endroit appelé Le Nid, dans les environs de Parmelisan, une ville située  sans doute quelque part dans un rayon de quelques dizaines de kilomètres,  au coeur de cette  région forestière . Si je veux trouver pour moi , avant la fin de la nuit, une hypothétique chambre d'hôtel, il faut partir.

Ô délices  des égarements amoureux, êtes-vous donc révolues ? ! Dans les hoquets d'agonie de l'ancienne année,  j'entends déjà vagir la nouvelle comme du fond d'un sépulcre.

Mais il y a la solitude des forêts peuplées de vent, d'animaux, de lectures.


Ray Charles,   Lonely avenue   ( Disque Atlantic)

Jean-Henri Fabre,   Souvenirs entomologiques  ( Robert Laffont  /  Bouquins )


( Posté par : Onésiphore de Prébois )

Sur ces pentes du Queyras, c'est surtout des mélèzes. Le vent y chante autrement.






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