dimanche 23 décembre 2012

Eric Chevillard : suivez la fourmi !

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Si, dans le titre L'Auteur et moi, l'auteur c'est l'auteur, moi ne peut guère être que le personnage. A "moi", le discours ; à l'auteur les commentaires sous forme de notes en bas de page. Voilà les rôles clairement distribués.

Les choses sont en réalité moins claires que ne le laissent entendre ce titre et cette répartition des rôles, tant, en dépit de tentatives pas trop convaincues ni suivies de marquer sa différence, l'auteur ressemble à son personnage, habituant le lecteur à passer de l'un à l'autre en douceur et sans presque s'en rendre compte. .C'est un des outils dont se sert Chevillard pour déconstruire et ruiner le "réel" de la littérature, et peut-être le "réel" tout court, dans une de ces "fictions sabotées" dont il a le secret.

Sabotées ou pas, ces fictions font penser à d'autres, élaborées naguère par de prestigieux auteurs, orgueil des éditions de Minuit, Samuel Beckett ou Robert Pinget, en l'occurrence. On retrouve chez Chevillard ce goût, un peu maniaque et comme halluciné, de s'engager, porté par le pouvoir d'évocation des mots, par la logique de leurs associations et de leurs enchaînements -- les premiers en évoquant d'autres, puis d'autres encore --, dans la logique d'histoires improbables, -- goût qui était celui de l'auteur de Molloy et de Murphy et celui de l'auteur de L'Inquisitoire. L'originalité de Chevillard -- et, peut-être aussi, sa limite -- est que ses histoires -- celles de ce livre en tout cas -- soulignent délibérément  la gratuité de toute fiction. Tout au moins la déroutante, un peu scandaleuse légèreté de ses commencements. Il s'en explique d'ailleurs dès l'Avertissement :

" Mais il lui faut un prétexte pour commencer ; n'importe lequel ; la qualité première d'un prétexte est d'être indifférent ...] "

Ici, le prétexte est d'abord l'allergie du personnage au gratin de chou-fleur, puis, ce premier motif  en voie d'épuisement, sa rencontre providentielle avec une fourmi, à laquelle il va filer le train. La gageure est évidemment, dans ce livre plutôt long, d'obtenir du lecteur qu'il joue le jeu et ne vous laisse pas en plan, vous et vos histoires de chou-fleur et de fourmi, bien avant la dernière des quelque trois cents pages qu'il vous a fallu pour les filer jusqu'au terme qu'il aura plu à votre fantaisie  de leur assigner. Combien de lecteurs auront été sensibles aux séductions chevillardiennes jusqu'à atteindre la deux-cent-quatre-vingt-dix-neuvième et dernière page, c'est ce qu'on ne saura sans doute jamais.

Si je n'ai pas trop cru à la différence entre l'auteur et son personnage, j'ai cru peut-être davantage, bien qu'elle ne tienne qu'un rôle de destinataire muette, à cette tierce personne , cette demoiselle à laquelle s'adresse le discours du personnage et à laquelle il fait, mine de rien, une cour effrénée. Je me suis demandé assez vite si  cette "demoiselle" ne serait pas en réalité le lecteur lui-même, moi en l'occurrence, objet réel de cette cour, à lui ( à moi ) faite par l'auteur, via son personnage . Le lecteur, ou la lectrice ? car il semble que notre auteur ait une préférence marquée pour les lectrices. Cela ne me gêne pas personnellement, puisqu'à l'occasion, je m'appelle Daisy.

Je soupçonne en effet Chevillard d'avoir été un dragueur impénitent et doué, et de l'être encore. Le discours de son personnage est en effet, jusque dans ses professions de modestie et d'insignifiance, un discours de séducteur, bien décidé à éblouir -- à étourdir -- son auditrice et à faire naître entre elle et lui une grandissante complicité grâce à l'étincelante habileté de ses propos complimenteurs. Situation emblématique de la relation entre l'auteur et son lecteur / sa lectrice ,  l'un draguant toujours l'autre. On imagine mal, dira-t-on, Victor Hugo, Zola  ou même Sartre draguant leurs lecteurs. Mais c'est que notre idée des rapports auteur/ lecteur n'est plus du tout la même qu'à l'époque où l'on faisait des funérailles nationales à Toto. Le moins qu'on puisse dire, c'est que la défroque de gourou maître penseur et la posture d'auteur-à-message ne vont pas à Chevillard.

Pour ceux (ils sont nombreux) qui restent attachés à l'idée qu'un écrivain digne de ce nom, c'est quelqu'un qui a un "message" à délivrer, en tout cas "quelque chose à dire" ( et forcément quelque chose d'important ), un livre tel que celui-ci sera toujours perçu comme une provocation. Car enfin à quoi riment, demandera le lecteur épris de "sens" et de "message", ces variations multiples sur l'horreur du gratin de chou-fleur dont le personnage se dit affecté (qu'en ai-je à cirer, non, vraiment !), aussi bien que ses pérégrinations aussi invraisemblables qu'absurdes aux basques d'une fourmi ? Au-delà de ces motifs apparemment dépourvus d'intérêt,  mais que développe longuement le texte, et à travers eux, l'auteur a certainement voulu dire autre chose. Cherchons la pensée (profonde) dissimulée derrière le chou-fleur, la symbolique de la fourmi pérégrinante. Notre auteur s'amuse d'ailleurs, en passant, de cette manie interprétative, péché mignon de la plupart des lecteurs, formés  -- par l'approche scolaire de la littérature, par la lecture des critiques -- à prendre la littérature au sérieux, sinon, n'est-ce pas, à quoi bon ? Et si un texte littéraire ne voulait jamais rien dire d'autre que ce qu'il dit ? Est-ce que je demande à une sonate de Mozart, à un quatuor de Beethoven, à un prélude de Debussy, ce qu'ils veulent dire ? A un grave critique, qui prétendait expliquer "ce qu'avait voulu dire"  Saint-Paul Roux dans un de ses poèmes, un membre du groupe surréaliste (Aragon, je crois) avait vertement répliqué :  " Non, Monsieur, Saint-Pol Roux n'a pas voulu dire ! Soyez sûr que, s'il avait voulu le dire, il l'aurait dit."  (1). Certains livres ( peu fréquentés, il est vrai, de la grande foule des amateurs de littérature -- ou d'autre chose, au fond, que la littérature), les livres de Raymond Roussel par exemple, ne "veulent" manifestement rien dire d'autre que ce qu'ils disent. Gardons-nous donc de confondre ce que disent les écrivains avec les interprétations, les impressions, les émotions que nous greffons sur leurs textes et qui ne sont qu'à nous. Peut-être la seule façon légitime de prendre au sérieux la littérature, c'est de la prendre au mot, sans s'essouffler à aller chercher midi à quatorze heures. J'y reviendrai. Mais, en attendant, revenons à nos choux-fleurs.

Imaginons donc notre personnage assis à la terrasse d'un café ou d'un restaurant, à côté d'une jeune personne qu'il va se mettre en tête de séduire avant la fin du repas. Tous les prétextes seront bons, y compris les plus futiles. Cette fois, ce sera le gratin de chou-fleur qu'on lui a servi à la place de la truite aux amandes qu'il avait ou croyait avoir commandée. Il  se trouve qu'il n'aime pas le chou-fleur. C'est peu de dire qu'il ne l'aime pas. Il l'abhorre. Il l'exècre. Et le voilà lancé dans une série de variations sur les mérites comparés de la truite aux amandes et du gratin de chou-fleur, dont la vision maudite, faisant retour de façon obsessionnelle, rythme le texte. Gageure risquée mais excitante : ou bien la demoiselle (le lecteur / lectrice), vite lassée, le plante là, et il se casse la figure, ou bien ce numéro de funambule rhétorique parvient à la tenir en haleine en lui masquant à chaque instant la gratuité du propos. Elle n'est plus sensible alors qu'à sa virtuosité et à sa drôlerie.

De la virtuosité, de l'humour, de la drôlerie, Chevillard n'en manque pas, et c'est à sa façon personnelle de mixer ce cocktail que, s'il existait pour la littérature, comme pour les vins, des tests de qualité à l'aveugle , le lecteur un tant soit peu entraîné reconnaîtrait immanquablement parmi cent autres un texte de lui, comme il reconnaîtrait un Modiano ou dix lignes de Proust. Mais, au-delà de ce plaisir, ce qui m'a retenu dans son livre, c'est ce plaidoyer souriant en faveur de la gratuité de l'invention littéraire, gratuité qui n'implique pas forcément (c'est heureux !) que ce qu'invente l'écrivain soit dépourvu d'intérêt et de sens. Quelle que soit l'apparente insignifiance du point de départ, gratin de chou-fleur ou rencontre d'une fourmi, il suffit de relever le défi avec sincérité, et voilà que les mots en suscitent d'autres, et ainsi de suite, presque à l'infini, comme l'avait déjà montré Pinget dans l'Inquisitoire, la difficulté étant moins de continuer que de trouver une fin, le moment pour les ciseaux de couper le fil, sinon il n'y aurait aucune raison de s'arrêter. Bien entendu, le tout est qu'un scénario s'organise et captive suffisamment le lecteur, qu'un tempo le charme et l'entraîne, que la justesse originale des idées le retienne, et la partie est gagnée. Elle l'est ici, à mon avis, à condition de pratiquer une façon de lire dont je vais dire un mot . Qu'il est facile d'écrire des contes, disait, je crois, Diderot. Mais le lecteur, lui, ne se laisse pas si aisément  gagner par le charme des contes.

Sentant que le lecteur risque de trouver son livre passablement déroutant, l'auteur lui en fournit le mode d'emploi en ces termes :

" Les livres de l'auteur [...] suivent un cours digressif et déconcertant. Le lecteur n'en peut sauter un mot sans en perdre le fil mais il ne lui est pas recommandé non plus de s'attarder trop, car alors il s'y emberlificote. Surgit aussitôt d'un coin de la page une grosse araignée qui le transperce de son dard et aspire toutes ses substances molles en commençant par son lobe frontal. Toute lecture bien comprise est d'ailleurs affaire de vitesse. Il s'agit de trouver la bonne. "

Il n'est pas trop sorcier de repérer dans cette grosse et redoutable araignée, qui guette à chaque détour de page, le mortel ennui, prêt à euthanasier d'une impitoyable sédation le lecteur imprudent. Et j'avoue qu'à plus d'une reprise je me suis emberlificoté dans les fils du piège. Jusqu'au moment où , mettant en pratique le conseil de l'auteur, j'ai trouvé la bonne vitesse, le bon tempo. D'abord, il convient de ménager des pauses. Comme les très bons vins, le breuvage qui nous est servi ne se révèle un nectar que dégusté à petites gorgées. Avaler des pages et des pages est contre-indiqué. Mais surtout, j'ai découvert que la bonne vitesse à laquelle on doit lire ce livre est celle de la lecture orale. Pour peu qu'on s'essaie à le lire à haute voix, le texte de Chevillard déploie d'emblée les séductions de sa puissante oralité. Voici que, presque magiquement, vous vous appropriez son incessante inventivité, vous devenez le personnage, -- et son auteur .  En voici, choisi presque au hasard , un exemple :

" Puis je m'en voulus de cette pensée et de cette inquiétude. Ma fourmi n'était-elle pas plus fine mouche que les flics ? Ces derniers, emportés par leur élan, obéissant à la logique primaire de la traque, avaient maintenant tant d'avance sur moi qu'ils devaient me chercher aux frontières, entre les pointillés, ce qui était soit dit en passant bien mal me connaître : jamais je ne m'aventurerais en terre étrangère et il était déjà bien surprenant de me voir rôder ainsi sur le territoire de la fourmi. Je savais que mes compétences et mes talents ne m'y seraient d'aucune aide, d'aucun secours, et pourtant je m'y risquais avec une certaine assurance. Je commençais même à m'y délecter de ces joies qui m'avaient toujours paru suspectes dans les récits de voyageurs : la perte des repères, l'inconfort, les vicissitudes, le dégoût même ou l'angoisse , je comprenais enfin que ces sensations pénibles pouvaient s'accompagner d'une ivresse nouvelle, d'un dépassement de soi qui vous arrachait surtout à l'esclavage des habitudes, à la satisfaction morne d'une existence de tout repos. J'avais lâché prise. Enfin j'épousais la courbe de la Terre. Mes amarres rompues battaient dans mon dos comme des queues de chiots. J'ai laissé derrière moi le vieux monde et ses colonnes couchées. Oh, la vitesse, c'est donc cela ! à mes tempes, le feu ! J'avais pris le sentier des chèvres, ardu, tortueux, et ça grimpait bien lentement ; me voici pourtant déjà sur le versant en pente douce, dans la vague qui retombe ; j'ai basculé. C'est donc cela l'immensité. Et c'est mon talon qui fait ce bruit de galop ! Mes poumons se gonflent -- quelle frégate je suis ! A moi le large, la haute mer, les horizons en cordillères. "

Eh bien, qu'on fasse l'expérience de lire ce texte -- où s'esquissent, soit dit en passant,  un art d'écrire et un art de lire fondés sur la recherche de la bonne vitesse --, de deux façons successives : d'abord une lecture cursive silencieuse, non seulement de ce passage, mais aussi des pages qui le précèdent et qui le suivent ; puis une lecture à haute voix de ce seul passage, une lecture qui prenne son temps, qui prenne le temps de se laisser guider par la respiration du texte et, ainsi, tout naturellement, se l'approprie  -- et on verra la différence ! La vérité, la force de l'écriture chevillardienne ne se révèle vraiment qu'à la lecture orale. L'araignée-ennui meurt alors instantanément à chaque mot proféré ! Je viens d'employer l'expression lecture cursive : qu'est-ce qu'une lecture cursive sinon une lecture qui court, qui court trop vite, qui court la poste, là où il faudrait prendre tout son temps ? Or une lecture silencieuse tombe presque toujours dans ce défaut d'une vitesse trop grande. Peut-être faudrait-il toujours lire la littérature à haute voix, se la mettre en bouche, comme une truite aux amandes (ou un gratin de chou-fleur) ; dans certains cas, comme celui de ce livre, où les métaphores culinaires ont tant d'importance, cela  s'impose à l'évidence.

J'ai lu dans les gazettes que le comédien Jean-François Balmer disait sur scène des textes du Voyage au bout de la nuit. Avant lui, Fabrice Lucchini s'y était déjà essayé. Je serais le dernier à méconnaître la prodigieuse oralité du texte célinien.  Mais, mazette, quel manque d'imagination est donc celui de nos comédiens ! Hola, les diseurs ! Et Chevillard, alors? Qu'attendez-vous pour lancer la profération chevillarde aux quatre coins d 'une scène et d'une salle !

Flaubert soumettait ses textes à l'épreuve de ce qu'il appelait son gueuloir. J'imagine aisément Chevillard soumettant à sa chérie, sur les rochers de l'île d'Yeu, dans le grand vent d'ouest, ses textes tout juste sortis de l'écritoire. A moins qu'il ne les improvise.

Improvisations inspirées d'un dragueur obstiné, au hasard des pérégrinations de la fourmi, au bonheur des mots...

Mots- fourmis , inventant à mesure le parcours zigzaguant d'un récit ... fourmillant...  Qui sait où ils nous conduiront ? Qui rencontrerons-nous chemin faisant ? Une  fille charmante ? Un tamanoir (ou fourmilier) égaré ? Une famille de gens du voyage au grand complet ? Un petit garçon nommé Charlie ? peut-être même une seconde fourmi, allez savoir...

Les romans d'Eric Chevillard sont des contes pour adultes (et pour enfants). Ce ne sont pas des contes fantastiques . Ce sont des contes merveilleux. Plutôt façon Lewis Carroll que Perrault. En témoigne la singulière et imparable logique à laquelle ils obéissent. Pour se laisser prendre à leur charme , une condition est requise : que le lecteur joue le jeu. Qu'il y croie. Mais dur comme fer. Comme les petits enfants croient aux histoires que leur raconte leur maman le soir pour les endormir. Si les enfants croient  aux histoires qu'on leur raconte,  pourquoi un adulte n'accepterait-il pas de croire aux histoires à dormir debout que lui raconte Chevillard, au moins pendant le temps qu'il les lui raconte ?

Cette condition est une condition sine qua non . La pire façon de lire un roman de Chevillard, en particulier celui-ci, c'est de ménager, au long de la lecture, entre l'histoire et soi, une distance amusée . La distance de celui qui ne s 'en laisse pas conter , justement. D'accord, les histoires rigolotes, c'est bien gentil, mais moi, ce que je veux, c'est du solide, du consistant, des espèces sonnantes, mais pas trébuchantes. De la pensée. De la profondeur. Une vision du monde, si possible.

Cette façon de lire euthanasie le plaisir et le profit à lire Chevillard. Il faut croire à ses histoires, il faut y croire tout de suite et à fond. Il faut croire à ses fourmis et à son tamanoir.

Plus facile à dire qu'à faire ? -- Eh bien, pas du tout. C'est l'enfance de l'art de lire.

J'ai vécu douze années de bonheur dans la compagnie d'une chienne. C'était une des créatures les plus intelligentes et les plus exquises que j'ai connues. Parmi ses dons remarquables, elle possédait les trois allures du cheval : le pas, le trot et le galop. Quand, elle passait du pas au trot (le trot du cheval : patte avant gauche avec patte arrière droite, patte avant droite avec patte arrière gauche), cela se déclenchait instantanément dans sa colonne vertébrale ( on voyait très bien à quel endroit précis). Eh bien, le passage d'une lecture standard  "adulte" ( lecture distanciée, j'attends de voir, on ne me la fait pas) à la lecture "naïve" de l'enfant qui croit au conte qu'on lui fait, c'est la même chose ; c'est instantané, il suffit de le décider. L'effet est sidérant : la réception du  texte change du tout au tout, ce qui vous ennuyait l'instant d'avant vous captive, ça marche, l'appareil marche, vous marchez, vous avancez, et au trot. Il y a comme un effet d'inversion instantanée du réel (littéraire). D'ailleurs, il devrait y avoir profit à essayer l'effet inverse sur ce que nous sommes habitués à considérer sans trop de preuves comme la réalité. Prenons l'exemple de la performance de  Bernard Tapie, hier soir aux infos d'Antenne 2 : au lieu d'admettre sans autre forme de procès qu'on nous donne là le spectacle de la réalité, d'un individu "réel", prenons le parti, dans l'instant et sans couper les cheveux en quatre, d'y voir les gesticulations d'une marionnette de guignol, et pas autre chose. C'est d'ailleurs le principe de la célèbre émission des Guignols de l'info, mais cette fois, aucune opération de mise à distance ironique n'a lieu, j'ai tout de suite une marionnette de guignol et rien d'autre. Je crois inutile d'insister sur la valeur hygiénique d'un tel parti-pris.

Lire Chevillard nous fait prendre conscience de ce qu'il y a d'arbitraire dans nos formes d'aperception du réel les plus courantes. Chevillard manipule le réel à sa façon, c'est une affaire entendue, mais, à tout prendre, il le manipule de façon beaucoup plus sympathique et intelligente que beaucoup d'autres, les publicitaires, par exemple, ces fabricateurs d'un réel en toc que dénonce, justement, un passage brillant de L'Auteur et moi :

" Des publicités radiophoniques nous parvenaient de l'intérieur du café ; d'autres étaient placardées sur les bus dont les abris étaient plutôt des pièges pires encore. Toutes étaient aussi bêtes. Toutes étaient stupides . Stupides et grotesques, et accablantes. Elles dévoyaient les images du bonheur ; les femmes étaient des appâts, la fausse subtilité des slogans abêtissait nos esprits, notre intelligence nous faisait soudain honte ; la langue des sentiments et de la poésie s'y trouvait constamment humiliée. Cependant, la chose était admise, tenue pour normale et ne révoltait que quelques fâcheux qui refusaient de comprendre que le commerce demeurait l'unique ciment de la société, la dernière raison de se parler. "

" A tout prendre ", ai-je écrit ? Au vrai, l'écriture que pratique Eric Chevillard est une protestation et un acte de résistance permanent contre toutes les formes  de réduction abêtissante du réel .

Bon.... soit.... Ne nous installons pas trop avant l'heure dans la posture du ravi de la crèche. J'en étais resté là de mes réflexions et , bien calé sous la couette, le nez au bord juste émergeant, j'avais repris ma lecture de L'Auteur et moi. J'en étais à la page 249 . Juste après des considérations (de l'auteur) sur les méfaits de l'ironie en littérature ( considérations qui m'allaient d'autant plus droit au coeur qu'elles me semblaient confirmer mes intuitions), le personnage, quant à lui, venait de renouer avec son horreur obsessionnelle du gratin de chou-fleur . C'est alors que je me surpris à penser  (et presque à proférer) un : " Il commence à nous les briser menues, celui-là, avec son gratin de chou-fleur ! " . Puis l'instant d'après, mes mains tenant toujours ferme le livre, mes yeux se fermèrent et je m'entendis distinctement ronfler ! Je rouvris les yeux, juste pour tomber sur un passage où l'auteur semblait s'excuser, avec une sincérité suspecte, mais avec un réel brio, d'avoir imposé à son lecteur un aussi misérable sujet  et de torturantes contorsions herméneutiques (c'est comme ça qu'on dit ?) vouées, de toute façon, à ne pas dépasser le stade de l'hypothèse invérifiable. " Il finira bien par s'en sortir, le bougre", me dis-je. " Du reste, il n'est plus qu'à cinquante pages de la fin, c'est pas la mer à boire.". Pour lui, peut-être, mais moi, dans ma petite barque, tantôt dans le creux de la vague et tantôt sur sa crête, je ne sais toujours pas si je dois crier à l'escroquerie ou remercier l'auteur de m'avoir au moins distrait quelques heures, ce qui est déjà beaucoup quand on se sait sous la permanente menace de l'araignée-ennui. A ce propos, c'est curieux que dans ses Pensées, Pascal n'ait pas songé à clouer au pilori la lecture comme une des formes les plus pernicieuses (parce qu'apparemment si innocente, n'est-ce pas) du divertissement . Essayons voir :

" D'où vient que cet homme, qui a perdu depuis peu de mois son fils unique, et qui accablé de procès et de querelles, était ce matin si troublé, n'y pense plus maintenant ? Ne vous en étonnez point : il est tout occupé à voir par où passera cette fourmi, ce qu'il adviendra de ce gratin de chou-fleur que son imagination poursuit avec tant d'ardeur depuis six heures ". A chacun son divertissement : j'ai toujours préféré, quant à moi, la lecture à la chasse ; à moins que la lecture ne soit une forme de chasse...

Faute sans doute de ne pas avoir trouvé les mots pour ne pas le dire, le personnage de ce livre n'échappera pas au gratin de chou-fleur. Et pour avoir trop cru aux mots, le lecteur l'accompagnera jusqu'au bout.

Sur le point de conclure, je dois tout de même l'avouer : j'ai eu beaucoup de mal à rentrer dans ce livre, et à y rester. Voici pourquoi :

J'aime le gratin de chou-fleur. J'adore le gratin de chou-fleur. Nappé d'une épaisse, onctueuse, béchamel, sous sa croûte dorée, ah quel fumet ! Ô que ma bouche aime à s'emplir de ce crémeux ragoût !


Eric Chevillard,  L'auteur et moi  ( Editions de Minuit )


Note 1 . -

Il me semble qu'un analyste aussi fin que l'est Clément Rosset tombe à l'occasion dans ce travers si répandu qui consiste à confondre ce que dit un texte littéraire avec ce qu'on prétend qu'il veut dire (ou que son auteur veut dire). Dans L'Invisible, en effet, à propos de Proust, il écrit :

" [...] Proust, lorsqu'il décrit les effets de l'émotion musicale, hésite souvent entre deux thèses : passant volontiers de l'évocation du souvenir à l'idée d'une sorte de secret ultime de la réalité, ou plus précisément du secret de l'art de Vinteuil, ou du secret de son "âme", que la musique aurait pour privilège de révéler parfois (thèse expressionniste, proche à certains égards de celle de Schopenhauer). Quand Albertine joue du Vinteuil au narrateur de la Recherche, dans La Prisonnière, celui-ci estime que la musique pourrait être considérée comme la révélation de la vérité de l'être, tout comme la petite madeleine est la révélation de la vérité de Combray (et pas seulement de son passé) : " Cette musique me semblait quelque chose de plus vrai que tous les livres connus. Par instants je pensais que cela tenait à ce que ce qui est senti par nous de la vie, ne l'étant pas sous la forme d'idées, sa traduction littéraire, c'est-à-dire intellectuelle, en rend compte, l'explique, l'analyse, mais ne le recompose pas comme la musique où les sons semblent prendre l'inflexion de l'être. " Proust a d'ailleurs parlé un peu plus haut de l'opposition entre les renseignements insuffisants de la "causerie" et ceux, décisifs, du "chant", suggérant que la barrière qui interdit l'accès à la vérité est forcée par l'expression musicale. Donc la musique réussit bien à exprimer, par elle-même et par elle seule, quelque chose de non musical, ou plutôt d'ultra-musical, puisque l'expression outrepasse ici tout ce que la musique se limite à dire, qu'il s'agisse de l'âme de Vinteuil ou de quoi que ce soit ; thèse indéfendable au regard des principes énoncés dans ce livre . "

Dans ce passage de la Recherche, le narrateur expose la thèse selon laquelle la musique est capable d'exprimer autre chose qu'elle-même, d'être porteuse d'un sens "ultra-musical".  Clément Rosset conteste cette thèse. Si la musique n'exprime pas autre chose qu'elle-même, on est tenté d'en dire autant de la littérature. Dans ce cas, il est dangereux, comme le fait ici Clément Rosset, de confondre Proust avec son narrateur. Il est clair en effet que, cette thèse du narrateur sur la musique, Clément Rosset la met au compte de Proust. Or rien ne nous assure qu'il soit légitime de le faire. Rien ne nous assure en effet que Proust partage les opinions de son narrateur sur la musique. Du reste, le narrateur, au moment où il raconte, est-il encore fidèle à ce point de vue ? Ce qu'il expose ici, il le raconte au passé : " Cette musique me semblait quelque chose de plus vrai que tous les livres connus. ". Non seulement au  passé, mais aussi dans une situation non neutre d'un point de vue affectif (c'est Albertine qu'il écoute lui jouer du Vinteuil ) . Peut-être parce que Rosset est philosophe, il a tendance à interpréter ce passage comme un exposé des idées de Proust sur la musique, c'est-à-dire, en définitive, à ne voir dans le narrateur de la Recherche qu'un simple porte-parole de l'auteur. Inutile de dire que, d'un point de vue strictement romanesque, cette façon de voir les choses est extrêmement réductrice. En somme, Clément Rosset tombe, à propos d'une oeuvre littéraire, dans le travers qu'il se propose justement de dénoncer dans le cas de la musique...

Réflexions qui me ramènent au livre de Chevillard, qui s'y interroge, justement, sur les rapports compliqués entre un auteur et ses personnages... Je ne suis pas mon personnage, mais je le suis tout de même un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout, c'est ce que j'ai cru comprendre de ce qu'il  en dit.


( Posté par : Onésiphore de Prébois )

Pour voir la fourmi, cliquer sur l'image

1 commentaire:

JC a dit…

Résumons : chez l'Eric, le cerveau, atrophié, se situe au bout de la verge . Joyeux Noël !