samedi 15 décembre 2012

" Eyes wide shut", de Stanley Kubrick : de l'inconvénient d'être marié

Merveilleuse Nicole Kidman. Elle n'a jamais été aussi jolie, aussi délicate, aussi désirable que filmée par Stanley Kubrick dans ces tons de sépia qui vont si bien à sa blondeur.

Décourageante ,  désespérante  beauté.

Rarement le cinéma aura montré avec autant d'acuité ce qu'a de foudroyant, d'indéchiffrable, d'inépuisablement cruel, la vision de la beauté féminine.  Atavique adoration. Lancinante souffrance. Pourquoi ? Pourquoi ?

Là-dessus, l'Arnolphe de Molière aura tout dit :

" Chose étrange ! d'aimer, et que pour ces traîtresses
Les hommes soient sujets à de telles faiblesses !
Tout le monde connaît leur imperfection :
Ce n'est qu'extravagance et qu'indiscrétion;
Leur esprit est méchant , et leur âme fragile;
Il n'est rien de plus faible , et de plus imbécile,
Rien de plus infidèle; et malgré tout cela,
Dans le monde on fait tout pour ces animaux-là ."

Et voilà maintenant ce cinéaste qui s'est mis en tête de célébrer à son tour le mystère.  Dans les enfilades de salles et dans les jeux de glaces d'un palais des mirages, son art diabolique  verse la folie au bal  des désirs tournoyant autour de la reine-esclave des soirs.

Pourtant, on sait ce que c'est qu'une femme, après tout : un très modeste agrégat de protéines toujours en voie de dissociation et de putréfaction. D'ailleurs, si on va y renifler d'un peu près, ça ne sent pas très bon. Mais l'essentiel, pour une femme, n'est-il pas de  faire illusion, le temps de réussir son coup ?

Le tout est que la surface miroitante fasse oublier ce qui se cache dessous,  le temps nécessaire.

Comme si les profondeurs glauques de la mer trouvaient leur justification dans l'exposition fascinante de sa peau mouvante et scintillante. La femme, " robe solaire du monde, robe de lune qui se métamorphose et du temps qui s'avance ", écrit la Quigne , pour une fois inspiré.

                                                                           *


Elle est donc une femme mariée dont on comprend bientôt que des désirs la préoccupent, qui n'ont pas son mari pour cible.

C'est pourtant un mari charmant, plutôt sexy, suffisamment friqué, mais quoi, c'est un mari.

Elle s'échappe, ne serait-ce qu'en rêve, vers des jeux mystérieux et pervers.

Elle lui échappe. Il mesure, pour son malheur, à quel point elle est insaisissable, inconnaissable.

Ni l'un ni l'autre ne va cependant jusqu'au bout de ses désirs.

Ce film est moins un film sur le couple qu'un  film  sur le mariage. Sans mariage, pas d'histoire.

C'est le mariage qui avive le désir de liberté de l'une, le désir de possession de l'autre.

Le mariage est le piège où ils sont pris et se débattent. Ils s'écorchent aux barreaux de cette cage.

Notre culture n'a pas inventé le mariage.Cette pesante et archaïque institution est aussi ancienne que les sociétés. Mais l'Occident s'est singularisé en prétendant lui donner un semblant de légitimité par cette invention fantasmatique qu'on appelle l'amour. Ce tour d'illusionniste peu doué a servi désormais d'alibi et de cache-misère à ce contrat de prostitution légale, où l'une troque ses talents de boniche et l'accès aux modestes et intermittents plaisirs physiques que la nature la  met plus ou moins en mesure de dispenser, en échange d'une protection -- toute relative d'ailleurs -- assurée par l'autre dans un système social toujours  massivement dominé -- quoi qu'on en dise -- par les mâles. Miteux arrangement dicté par des motivations sordides  :  l'imbécile besoin d'enfants -- paravent de l'exigence de perpétuation de l'espèce --, la constitution  corrélative d'un "patrimoine" généralement illusoire, la trouille panique de la solitude, la soumission dégonflée à la pression du groupe, l'adhésion niaise au modèle standard, et, pourquoi pas, sommet indépassable du crétinisme, l'obéissance canine aux commandements de Dieu le Père, de Yahvé ou d'Allah, sans compter  tout un lot d'obscures pulsions grouillant dans la sentine de l'inconscient. Antique géhenne où geint, ahane et se dénature la subtile complexité du vivant. Raboutages tribaux. Combines claniques .  Polyte a marié la fille à Mohammed .

Pitoyable humanité décidément toujours en proie à un besoin putassier de la mise en carte, à une obsession bovine du marquage, comme si la carte d'identité, le passeport,  l'immatriculation à l'insee, le livret de famille, le livret militaire, sans compter celui de caisse d'épargne, n'étaient pas déjà autant de cachets estampillés au fer rouge sur sa couenne en guise de reconnaissance officielle de son bref séjour en ce monde.

Ephémères baudruches bêlant après un lest.

Le gadget psychologique et affectif,  appelé amour conjugal, rend d 'autant plus cruels les effets torturants et invalidants de ce carcan social juridiquement verrouillé, qu'est le mariage . C'est avec la délectation perverse qu'on imagine que les partenaires le brandissent comme une arme dans les affrontements grotesques de leurs combats de chiens, dans les arrières-cours puantes des bidonvilles conjugaux, pour le divertissement des compagnons de meute . Et dans ces joutes crasseuses, on ne s'arrête pas au premier sang.

Le film de Kubrick dresse l'état des lieux de l'arène maritale dans une société plus libre que les sociétés traditionnelles et où les individus revendiquent leur droit à la liberté amoureuse et sexuelle. Il  met en pleine lumière l'incompatibilité entre ce droit et l'institution.

Optimiste, Michel Chion interprétait le film comme une "comédie du remariage". De fait, au dernier plan, l'épouse dit à son partenaire : "Je sais ce qu'on va faire maintenant.  -- Quoi donc ? -- Baiser". Il ne reste en effet guère d'autre moyen pour maintenir à flot leur union. Et, à tout prendre, c'est encore le moyen le plus sûr. Mais s'il ne s'agit que de baiser, pourquoi toujours avec le même, avec la même ? Il faut garder les yeux grands fermés pour se contenter longtemps de ce répétitif ersatz . L'ennui naquit un jour de l'uniformité.

En Occident, le mariage est heureusement une survivance en pleine régression. De plus en plus nombreux sont les individus qui refusent de s'y enfermer, qu'ils vivent plus ou moins en en couple ou pas du tout. La légalisation du mariage homosexuel devrait contribuer à délabrer et à discréditer un peu plus une institution obsolète, agonisante mais toujours mutilante et mortifère.

Méditons et observons le précepte de l'apôtre : que ceux qui n'ont pas d'épouse n'en prennent pas. Que ceux qui ont une épouse vivent comme s'ils n'en avaient pas (1).


Note 1 . -

Je ne vois pas pourquoi, quand la Quigne s'est fait une spécialité de tripatouiller les grands auteurs, je ne me permettrais pas quelques petits arrangements.



Eyes wide shut, film de Stanley Kubrick, avec Nicole Kidman et Tom Cruise.


( Posté par : Babal )




1 commentaire:

Louis-Ferdinand, caniche a dit…

Moi, l'amour...j'y crois infiniment !