jeudi 20 décembre 2012

La paix en Algérie !

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J'avais seize ans. Je débutais mon année de première au lycée Montesquieu du Mans. Guy Mollet était revenu d'Alger, soudainement converti aux urgences de la répression coloniale .

Nous étions en cours d'histoire. Le censeur entra, une liasse de documents à la main, et nous les distribua. Il s'agissait d'une brochure sur papier glacé, avec des photos en couleur ; on y expliquait que l'Algérie, c'était la France, et on y vantait les réalisations de la France. Parmi ces réalisations, on ne mentionnait pas l'exploitation séculaire d'un peuple, ni la torture ni les corvées de bois.

Il n'y avait pas que le papier qui était glacé. Je l'étais aussi, d'une rage impuissante,  obligé de devoir avaler en silence cette propagande. J'étais encore trop petit garçon pour oser me lever et sortir en claquant la porte, quitte à m'expliquer chez le proviseur. Et pas encore assez lucide pour convaincre mes parents de m'aider à tenter de m'en aller faire ma vie en Scandinavie. Car il s'agissait bien de cela : mettre dans la tête des futurs appelés que nous étions (deux ans, c'est court) que le sale travail auquel cette mise en condition psychologique visait à nous préparer pouvait se prévaloir de l'ombre d'une justice.

Nous étions très politisés, bien que très jeunes . Dans un sens ou dans un autre. Il a fallu attendre mai 68 pour retrouver ce niveau de politisation dans la jeunesse française. Quand j'y repense aujourd'hui, je trouve que c'était chouette. Nous étions des passionnés. A dix-sept ans, nous brûlions d'une fièvre sacrée, pour une cause ou pour la cause adverse. Bien entendu, il y avait aussi le marais -- probablement très majoritaire -- de ceux qui n'avaient pas trop d'opinions.

Dans ma province, l'adolescent que j'étais ne pouvait guère compter, pour le guider dans sa prise de conscience, que sur l'aide de quelques militants et de la presse communiste, l'Humanité essentiellement. Mais mes parents n'étaient pas communistes et je ne connaissais pas de communistes. Heureusement, je lisais le Canard enchaîné. C'est à lui que je dois d'avoir fourni à ma conscience politique naissante les faits et les arguments qui lui manquaient. On y trouvait en effet les informations que ni la presse écrite régionale ni la radio ne donnaient. On  n'y faisait pas de cadeaux au pouvoir en place.

Je haïssais le personnel politique au pouvoir, Guy Mollet et sa bande, Robert Lacoste en tête. Je les considérais charitablement comme des salauds, qui avaient jeté aux orties leurs convictions. Des gens qui se disaient de gauche et qui faisaient un boulot pire que celui de la pire droite. Ce n'est pourtant que bien plus tard que j'ai découvert le rôle peu glorieux que Mitterrand avait joué dans cette équipe de traîtres, comme garde des sceaux de la bataille d'Alger. Que cet homme qui avait sur les mains le sang de militants anticolonialistes algériens et français   ait eu le front et l'opportunité de faire oublier ça en quelques années pour représenter la gauche contre de Gaulle, cela m'a toujours sidéré. Je n'ai pas changé d'avis depuis sur ces gens-là. Salauds ils furent pour l'adolescent de seize ans, salauds ils restent. Pas de pardon. Et puis, ça me confirme que j'ai toujours seize ans.

Je haïssais les Pieds Noirs. Je les considérais tous comme d'abominables colonialistes, Je ne les comptais pas parmi mes compatriotes. Ma mère, directrice d'école, nous faisait part des réflexions de certaines dames de bonne famille, rentrées de là-bas par précaution, et qui venaient inscrire leurs enfants dans son établissement. Ce n'était pas pour modérer mes préjugés. Les adolescents font rarement dans la nuance et le subtil distinguo . Ce n'est que beaucoup plus tard que j'ai fait la connaissance, dans la ville du Midi où je venais de m'installer, de pauvres gens qui avaient tout perdu et qui ne correspondaient pas au portrait-robot de l'affreux colonialiste que je m'étais fabriqué... Quant aux parachutistes d'Aussaresses, d'Erulin, de Bigeard, c'étaient, tout simplement, pour moi, des nazis . Mentalité de nazis, méthodes  de nazis. Cinquante ans après, ils le restent. Ma haine pour ces gens-là reste absolument intacte. Que les soldats d'une des grandes démocraties du monde, et dont beaucoup s'étaient battus pour la libération de leur pays, aient ainsi renié leur âme, restera comme une de nos pires tragédies nationales . Cinquante ans après, l'honneur de la France, en ces années-là, s'appelle toujours pour moi Fernand Iveton, Henri Maillot, Maurice Audin. Henri Alleg , Jean-Jacques Servan-Schreiber , le général Pâris de Bollardière, André Mandouze. Quelques officiers français. 

En 58, un grand moment fut  la première visite de de Gaulle à Alger. Nous étions en famille autour du poste de radio. J'entends et je revois le moment du fameux  " Je vous ai compris ". Clameur immense. Je ne pus m'empêcher de proférer un rageur  "Quel(s) con(s) !" Je ne sais plus si je l'avais mis au singulier ou au pluriel. Je crois que c'était plutôt au pluriel, ce qui égalait ma lucidité à celle de Daladier en 38. Mon père, lui, le prit au singulier. Il était furieux. C'est ce jour-là que je compris qu'il était gaulliste. Jusqu'alors, je n'avais pas pris garde à ses opinions politiques. Elles comptaient pour du beurre. Mon mentor, c'était ma mère. Nous étions proches, tous les deux, des communistes.

A Paris,  ce fut donc tout naturel pour moi d'adhérer à l'UEC (Union des Etudiants Communistes). Je vendais Clarté dans les rues de Paris ; on y jouait au chat et à la souris avec les types de Jeune Nation. Il m'arrivait de croiser François Duprat, mon condisciple; on s'arrangeait pour s'éviter ; cela aurait été difficile d'alterner des séances de baston l'après-midi avec des discussions au dortoir le soir ! Pourtant, si je lisais Clarté et l'Huma, c'est plutôt dans Le Monde et dans l'Express que je puisais les informations décisives, par exemple le fameux article (censuré) de Sartre sur la torture. Un peu plus tard,  la lecture de La Question, d'Henri Alleg, me bouleversa.

La Paix en Algérie !  J'ai encore dans les oreilles  le rythme de ce cri, que j'ai lancé avec tant  d'autres, dans les rues de Paris, en 1960, en 1961, en 1962, face aux policiers dont une bonne partie, à en juger par leur bronzage, revenaient d'Algérie où ils avaient participé aux opérations de maintien de l'ordre. Il s'agissait de courir à point nommé, pour éviter les coups de matraque ou de ces longues lattes de bois dont ils se servaient aussi, peut-être pour arriver à taper au-delà des premiers rangs. Il y avait beaucoup d'étudiants. Beaucoup d'ouvriers, d'employés. Les manifestations, toutes interdites, étaient fréquentes ; elles débutaient le plus souvent à la tombée de la nuit. Le bouche-à-oreille fonctionnait activement.  On prenait au dépourvu, non seulement la police, mais aussi la population. Je me souviens d'une discussion, sur un trottoir du boulevard Auguste-Blanqui, en remontant vers la place d'Italie, avec des passants un peu interloqués, qui ne comprenaient pas cette fureur, jugeant qu'après tout, cela n'allait pas si mal : ne leur martelait-on pas, au journal de 20 heures, que la rébellion était matée, que l'avenir de l'Algérie française était assuré ? J'étais absent (coup de chance ?) à Charonne, quand les policiers assassinèrent, dans une entrée de métro, des manifestants ou de simples passants en leur jetant des plaques de fonte arrachées au pied des arbres. J'étais dans la foule immense au Père-Lachaise pour l'enterrement des victimes. Je crois que, ce jour-là,  de Gaulle comprit qu'il urgeait de signer les accords d'Evian. Il faudra tout de même attendre 1967 pour que, atteint par la limite d'âge, Papon, l'homme des Algériens noyés dans la Seine et du massacre de Charonne, quitte la préfecture de police. Il aurait été normal que ce type meure sous les balles d'un commando, comme, en son temps, un Philippe Henriot, ou dans un attentat-suicide. Mais nous étions des citoyens bien trop respectueux des lois de la République. Nous n'avions pas appris les vertus de la violence du terrorisme. Je ne partage en rien, je dois dire, l'idéal de ces Talibans et de ces militants d'al Qaida, toujours prêts à sacrifier leur vie pour la cause.  Mais j'admire leur courage. C'est grâce à des lurons comme eux que l'Histoire avance. Pas toujours dans le sens qu'on souhaiterait, évidemment.

J'ai été un étudiant sage.  J'ai sauté les obstacles dans les temps. Cela m'a valu de ne pas faire la guerre en Algérie, de n'être exposé à tirer ni sur les uns ni sur les autres. J'ai eu cette chance, dont parle une chanson de Goldman, de ne pas avoir à choisir vraiment un camp. Monstrueux privilège qui s'appelait sursis d'incorporation et dont j'ai profité à fond la caisse, au point de n'effectuer mon service militaire que quatre ans après l'indépendance de l'Algérie, à vingt-six ans. Les petits gars en apprentissage n'ont pas eu ma chance. Eux, ils y sont allés à dix-huit ans, pour y perdre, toujours, leurs illusions, et, parfois, la vie.

Comme la plupart des Français, je ne suis jamais allé en Algérie. Contrairement à la Tunisie et au Maroc, l'Algérie continue de ne pas faire recette dans nos agences de voyage. Pourtant la guerre est finie. Cinquante ans, même, qu'elle est finie. Quand les touristes français randonneront en nombre dans le Constantinois tandis que les touristes algériens, bras dessus bras dessous, parcourront en masse les allées de Versailles,  quand le temps aura rendu suffisamment léger le poids du passé, suffisamment estompé les souvenirs, alors elle sera vraiment finie.

On entend à nouveau, ces jours-ci, parler de repentance. Quelle repentance ? Les militants anticolonialistes qui luttèrent contre la politique des gouvernements français successifs en Algérie jusqu'en 1962 n'ont aucune raison de se repentir de quoi que ce soit. On ne voit pas pourquoi ceux qui n'eurent aucune responsabilité dans les crimes commis en prendraient leur part. Que les derniers tortionnaires survivants donnent donc les premiers le signal de la repentance, et on en reparlera .

Ce que le Président de la République a dit devant le Parlement algérien, je le pensais en 1956, à seize ans. Comment aurait-il pu en être autrement ? Comment des lycéens qui avaient connu l'Occupation et la Libération, que leurs professeurs nourrissaient quotidiennement de Voltaire, de Montesquieu et de Victor Hugo, auraient-ils pu penser autrement ? L'écart entre ce qui se passait en Algérie et l'idéal qu'on leur enseignait était trop grand ; l'imposture, trop manifeste.

Mais cette idée de repentance collective, non. Elle pue le religieux. Si tous les peuples de la terre qui en ont exploité et martyrisé d'autres devaient se repentir, on n'aurait pas fini. L'exercice tournerait vite au burlesque. Un Français de vingt ans n'a pas à se repentir de crimes commis, voici des décennies, voire des siècles, par des gens qui, en tout, lui sont étrangers. Il n'a pas à se repentir de la guerre d 'Algérie, ni de la colonisation française à travers le monde, ni de l'holocauste des Juifs, ni de l'esclavage pratiqué dans les Antilles françaises au XVIIIe siècle. Nous n'avons pas besoin de repentance. Elle ne sert à rien  d'autre qu'à noyer dans une responsabilité collective intemporelle les responsabilités et les fautes précises des uns ou des autres, à un moment précis de l'Histoire. En revanche nous avons besoin de connaissance, de réflexion et d'action militante dans les combats d'aujourd'hui contre l'injustice, chez nous et ailleurs. Mais il est hors de question d'oublier que, pendant plus de deux siècles, la France et l'Europe ont construit en grande partie leur prospérité sur l'exploitation coloniale des peuples du monde et que, même aujourd'hui, les profits n'en sont pas tout-à-fait éteints. Cela implique, sinon de la repentance, du moins des devoirs.


A la mémoire de :

  • Jean-Pierre Bernard, 30 ans, dessinateur
  • Fanny Dewerpe, 31 ans, secrétaire
  • Daniel Féry, 16 ans, apprenti
  • Anne-Claude Godeau, 24 ans, employée PTT
  • Édouard Lemarchand, 41 ans, menuisier
  • Suzanne Martorell, 36 ans, employée à L'Humanité
  • Hippolyte Pina, 58 ans, maçon
  • Raymond Wintgens, 44 ans, typographe
  • Maurice Pochard (décédé à l'hôpital), 48 ans

Lire :  Quand cesse la guerre sans paroles  ( Blog du  Monde diplomatique)

( Posté par : Jambrun )

Paris, 8 février 1962

1 commentaire:

JC a dit…

Il est clair que tous les salauds de cette époque ne sont pas morts!