samedi 1 décembre 2012

"The reader" , de Stephen Daldry : Maurice versus Hanna ou le bouc émissaire

On se souvient du malaise  que provoqua dans l'opinion,  voici près de quinze ans, le procès de Maurice Papon . L'ancien résistant et préfet de police de Paris fut condamné à dix ans de réclusion pour complicité de crimes contre l'humanité.

A cette époque, la France se cherchait un bouc émissaire pour des crimes vieux de plus d'un demi-siècle, mais dont les principaux coupables n'avaient jamais été inquiétés ni condamnés, du moins pour ces faits-là, à commencer par le supérieur direct de Papon, le préfet de la Gironde de 1942, Maurice Sabatier (mort en 1989). Le principal tort de Maurice Papon dans cette affaire fut d'avoir vécu trop longtemps, tandis que René Bousquet, grand maître de la police de Vichy et principal responsable de l'application des mesures anti-juives, échappa jusqu'au bout à la justice  grâce à  l'indulgence de François Mitterrand et à l'intervention d'un assassin providentiel.

Dès lors, Papon devint le bouc émissaire rêvé, et d'autant plus aisément que sa responsabilité directe dans les assassinats de manifestants algériens et français en 1961 lui avait depuis longtemps aliéné la sympathie d'une grande partie de l'opinion.

Bouc émissaire, il le fut d'autant plus que sa culpabilité pour les faits qui lui furent reprochés reste, quinze ans après sa condamnation, toujours aussi problématique. Pour être complice, encore faut-il avoir une claire conscience du caractère criminel de ses actes et de ceux de ses complices. Or comment un obscur sous-fifre d'une administration française en territoire occupé aurait-il pu être au courant, dès 1942, de ce qui se passait dans les camps de concentration allemands, à Auschwitz et ailleurs  (Auschwitz ne sera utilisé comme camp d'extermination qu'à partir de 1941)? Par quelle aberration les autorités allemandes directement impliquées dans la Shoah auraient-elle commis l'insigne imprudence d'en informer si tôt leurs auxiliaires français, même au plus haut niveau ? La Shoah, on le sait, fut un des secret les mieux gardés de la seconde guerre mondiale, et ce n'est  qu'au prix d'une ré-écriture de l'histoire, dont le procès Papon fut justement l'un des épisodes, qu'on put l'oublier, le temps nécessaire.

Bouc émissaire, Papon paya (beaucoup trop cher, compte tenu de ses responsabilités réelles, mais suffisamment cher pour que l'efficacité de son rôle de bouc émissaire fût garantie) pour tous ceux -- très nombreux, à tous les échelons administratifs et policiers, dans tous les secteurs de la société -- qui échappèrent aux procès et aux condamnations. Mais il paya aussi pour l'immense majorité des Français contemporains des événements. On oublie en effet un peu trop facilement que le simple fait d'avoir approuvé (ne serait-ce que par son silence) les lois antisémites promulguées par le régime de Vichy et la traque des Juifs qui s'ensuivit valait complicité de ces crimes et de ceux qui s'ensuivirent . L'immense majorité des citoyens français majeurs, entre 1940 et 1944, se rendit, de fait, complice de  crimes contre l'humanité.

C'est à cela que sert un bouc émissaire : régler les comptes d'une culpabilité collective qu'il serait impossible de dépasser autrement. En 1998, grâce au procès Papon, la société française parvint tant bien que mal à se libérer enfin du poids de sa responsabilité collective dans l'abandon des Juifs à leur sort. Il  faut le reconnaître : Papon était innocent du crime pour lequel il fut condamné. Mais grâce à cette condamnation, la justice française s'exonéra de toutes celles qu'elles n'avait pas prononcées alors qu'elle aurait dû le faire.  A travers Maurice Papon, ce furent tous les autres coupables -- et bien plus coupables que lui -- qui furent symboliquement condamnés. Justice pour les enfants des écoles, à défaut de justice tout court. On a  la justice qu'on peut.

Cependant, pour que l'expédient du bouc émissaire fonctionne, encore faut-il que la victime choisie collabore quelque peu à sa propre condamnation. Avant et après son procès, Maurice Papon ne cessa de protester de son innocence. Mais au cours des débats, interrogé sur la conscience qu'il avait de ce qui attendait les enfants juifs déportés, on parvint à obtenir de lui qu'il concédât qu'il savait que ces enfants étaient promis à "un sort cruel". Cette concession formulée du bout des lèvres prit valeur d'aveu. Désormais, on pouvait condamner le prévenu, avec un minimum de bonne conscience.

Un bouc émissaire n'est donc efficace que si, même sous une forme obscure et incomplète, il a conscience de sa culpabilité et collabore à sa condamnation . C'est tout le sens de cette histoire de "sort cruel", qui tint lieu à Papon d'aveu, adressé, non seulement aux juges, mais aussi à lui-même. Juridiquement, Papon avait d'excellentes raisons de contester sa culpabilité. Mais le tribunal des hommes est une chose, celui de la conscience une autre.

Cette problématique du bouc émissaire était au coeur du film de Stephen Daldry, The Reader, qu'Arte rediffusait l'autre soir. Ce beau film grave, délicat et pudique, a le mérite, à travers une fiction ni plus ni moins improbable que tant d'histoires réellement vécues, de poser les questions difficiles et gênantes et d'en suggérer des réponses, loin de toute démonstration pesante et mutilante.

Au milieu des années soixante, l'Allemagne chercha à traduire en justice les responsables de la Shoah. Mais les principaux d'entre eux étaient morts, disparus ou en fuite, à l'instar d'Adolf Eichmann, condamné à mort en Israël, en décembre 1961. Il fallut se rabattre sur des sous-fifres, des seconds couteaux, des "petites mains" de l'holocauste, qui n'en avaient pas moins sur la conscience des crimes atroces.

Le personnage principal du film n'a que quinze ans, en 1958, quand il noue une liaison passionnée avec une femme qui a le double de son âge. Elle est pauvre et gagne sa vie comme contrôleuse de tramway. Leurs étreintes alternent avec de longues séances de lecture à haute voix d'oeuvres littéraires -- de l'Odyssée à Tchékhov --par le jeune homme à sa maîtresse fascinée. Elle est analphabète, mais ce n'est que plus tard, après qu'elle ait disparu sans laisser d'adresse, juste au moment où l'administration des tramways  venait de lui accorder une promotion, qu'il découvrira son secret.

Il le découvre quelques années plus tard lorsque, devenu étudiant en droit, il assiste au procès d'un groupe d'anciennes gardiennes d'un camp de concentration parmi lesquelles il la reconnaît. Elle a participé activement à la sélection des détenues envoyées à Auschwitz. Elle en a laissé mourir d'autres, dans une église en feu, lors de l'évacuation du camp sous les bombardements alliés. Elle ne fait pas mystère de sa participation directe à ces crimes, et donc de sa responsabilité,  mais elle peine manifestement à prendre conscience de la dimension morale de ses actes, prise de conscience qui lui permettrait d'accéder au  sentiment de sa culpabilité.

Cette espèce de nudité morale qui est la sienne l'empêche d'avoir recours aux habiletés d'une défense efficace. La honte d'avoir à reconnaître en public son analphabétisme la conduit à endosser la responsabilité d'un document écrit, pièce majeure de l'accusation, qu'elle n'a évidemment pas pu rédiger.

Dès lors, elle devient le bouc émissaire idéal, à la fois pour ses co-accusées qui la chargent, pour le public qui l'insulte et pour les jurés qui la condamnent à la prison à vie. La criminelle de guerre, qui ne s'était engagée dans les SS que pour échapper, dans l'entreprise qui l'employait, à une promotion qu'elle se savait incapable d'assumer, a été confondue. Justice est faite.

Ainsi, l'histoire d'Hanna permet-elle au metteur en scène de poser le problème de la responsabilité collective de la société allemande, et particulièrement des couches populaires, dans la  Shoah. Ouvrière disciplinée et analphabète, Hanna déploiera dans ses responsabilités de gardienne de camp le même zèle que celui qui lui avait valu chez Siemens cette promotion impossible à assumer qui avait scellé son destin. Elle ne fait preuve d'aucun sadisme, d'aucune perversité, elle applique les ordres, c'est tout.  "Qu'auriez-vous fait à ma place ?" , demande-t-elle, en toute innocence, au président du tribunal, en tentant de se justifier de sa participation active à la sélection de détenues promises aux chambres à gaz par la nécessité de délester un camp surchargé. Ainsi, dans la conscience d'Hanna, à ce moment de sa vie, des années après les faits incriminés, les justifications d'ordre purement technique continuent-elles de tenir lieu de ligne de défense.

" Qu'auriez-vous fait à ma place ? " ...Cette question que pose Hanna à son juge est essentielle et profondément troublante . "A ma place " est à prendre au pied de la lettre. Si vous vous étiez trouvé exactement dans la situation où je me trouvais, soumis exactement aux mêmes contraintes, si vous aviez été moi, qu'auriez-vous fait ? Autrement dit, de quel droit me jugez-vous ? Au nom de quoi estimez-vous avoir le droit d'être mon juge ? Un frisson de dégoût vous saisit quand vous m'entendez invoquer des raisons techniques pour me justifier d'avoir joué un rôle direct dans la sélection des détenues pour Auschwitz, mais combien de fois avez-vous entendu un être humain invoquer d'autres raisons que techniques pour justifier ses choix ? La morale commence là où cessent toutes les considérations techniques, dans l'acception la plus large du terme. Invoquer, par exemple, le souci d'assurer sa propre sécurité, de sauver sa propre vie, ou celle de sa famille, de ses enfants, relève des justifications techniques . Or il n'y a pas de morale sans un impératif catégorique qui passe par-dessus toutes les raisons techniques. A l'appel de l'impératif catégorique naît la conscience morale. Combien d'êtres humains ont entendu une fois dans leur vie cet appel ? Combien y ont répondu ? Combien ? Avant de se risquer à juger Hanna, il faut au moins se poser ces questions-là.


Le cheminement d'Hanna en prison vers une prise de conscience de la dimension morale de ses actes est sobrement suggéré par la suite du film. Il est manifestement mis en parallèle avec l'apprentissage de la lecture et de l'écriture qu'Hanna effectue seule, à l'aide des cassettes que lui envoie son ancien amant ; il y a enregistré à son intention des oeuvres littéraires; elles seront sa pierre de Rosette, dont elle se servira selon une méthode que ne désavoueraient pas nos savants déchiffreurs de langues mortes.

L'accès à la lecture et à l'écriture, l'accès aux livres et à la culture, c'est pour Hanna le moyen de se libérer du conditionnement nazi, c'est la condition de l'émergence en elle d'une conscience morale jusqu'alors impossible à construire. Certes, l'analphabétisme et l'inculture ne furent pas spécialement ce qui caractérisa  de nombreux nazis ( songeons, par exemple, à Albert Speer ) et il serait très abusif d'y voir une cause essentielle des crimes du nazisme. Il n'empêche que le nazisme projeta de soumettre le peuple allemand à une barbarie culturelle dont les autodafés de livres de 1933 restent le sinistre symbole.

Le tribunal de la conscience n'est pas le tribunal des hommes. Il peut être autrement sévère, autrement impitoyable. Nos sociétés admirablement  civilisées ont aboli la peine de mort ; elles ne pratiquent même plus réellement la peine d'emprisonnement à perpétuité qui se réduit, dans les faits, à une vingtaine d'années de réclusion en moyenne. Condamnée à la prison à vie,  Hanna prend conscience du caractère inexpiable de ses crimes. Mais qu'elle en ait pris conscience ou non, qu'elle en ait conçu des remords ou non, cela ne change  rien à ses yeux, cela n'allège en rien à ses yeux désormais grands ouverts le poids de ses crimes car, comme elle le dit sobrement à Michaël lors de leur ultime rencontre, cela ne fera pas revenir les victimes. Dès lors il n'est plus question pour elle de se trouver des excuses techniques. Il n'est pas question, sa peine purgée, d'accepter la chance qu'on lui offre de refaire sa vie. Il n'est pas question de sortir vivante de sa cellule. La conscience morale naît avec l'impératif catégorique. Hanna n'est pas Maurice Papon.

Michaël  a aimé d'un amour passionné une femme qui aurait pu être sa mère. Leur amour n'a pu se vivre que grâce à ce mensonge par omission qu'a été le silence d'Hanna sur son passé . Et de fait, Hanna est, d'une certaine manière, sa mère. Leur amour déchiré est symbolique de la situation des Allemands qui ont eu vingt ans vers 1960 et qui ont dû vivre avec la génération de ceux qui eurent vingt ans vers 1933 : autrement dit leurs pères, leurs mères, leurs oncles, leurs tantes, et qui furent , pour la plupart, embarqués de gré ou de force dans la nef des fous du nazisme. Il fallut bien continuer de vivre ensemble, de se parler, de tâcher de s'accepter, de se comprendre et même de s'aimer. Dans Les Séquestrés d'Altona (1959) Sartre décrivit une pareille situation comme logiquement invivable. Heureusement, la logique et la vie sont deux choses distinctes. Mais tragique et douloureuse, oui, pareille situation l'est, inévitablement, et le peuple allemand n'est pas le seul à en avoir fait l'expérience.

Ce passionné de justice que fut Albert Camus osa pourtant dire un jour que s'il lui fallait choisir entre sa mère et la justice, il choisirait sa mère. Choix absurde. Il ne s'agit pas de choisir sa mère contre la justice. Il s'agit de réconcilier sa mère avec la justice. La compassion de Michaël aide Hanna à se réconcilier avec la justice.  Mais c'est Hanna seule qui choisit de payer cette réconciliation au prix le plus fort.

Telles sont quelques unes des questions  et quelques unes des réponses que suggère ce film, admirablement maîtrisé par son metteur en scène, admirablement interprété par ses comédiens. Sa réussite tient au fait qu'à travers l'histoire singulière des individus, et sans jamais s'apitoyer sur leur sort, mais sans jamais non plus se refuser à une authentique compassion, il nous amène à réfléchir à notre humaine condition. Bel exemple d'un usage adulte de la fiction.


The Reader , film de Stephen Daldry, avec Kate Winslet (Hanna) , David Kross (Michaël jeune) Ralph Fiennes (Michaël adulte), Bruno Ganz


( Posté par : Onésiphore de Prébois )

Kate Winslet, dans The Reader





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