mardi 11 décembre 2012

L'invention de Dieu

Croire en Dieu, c'est toujours (tenter de)  se représenter -- ou, si l'on trouve le verbe "représenter" par trop suspect de collusion avec l'anthropomorphisme et  le monde des phénomènes, c'est tenter de concevoir son être, son action et sa relation avec nous. Dire qu'on croit en Dieu mais que l'on considère que sa personne, sa pensée, son action, sont inconcevables pour une intelligence humaine, ce n'en est pas moins une façon parmi d'autres de concevoir  Dieu.

L'important, pour le devenir de l'Humanité, n'est sans doute pas que Dieu existe ou non. Son existence ou sa non-existence n'ont jamais eu aucun effet sur son Histoire. En revanche, que des hommes croient en lui, le pensent et parlent de lui, d'une façon ou d'une autre façon, cela a eu et continue d'avoir l'importance historique que l'on sait . Le monothéisme n'a d'intérêt que parce que près de quatre milliards d'êtres humains y adhèrent, sous l'une ou l'autre de ses formes.

Personne ne sait et ne saura sans doute jamais quand des croyances monothéistes sont apparues pour la première fois mais le premier texte dans lequel de telles croyances ont été fixées est, lui, bien connu et relativement bien daté : c'est la Bible. 

Depuis que les premiers textes en ont été couchés par écrit, vers le début du 1er millénaire avant le Christ, l'histoire du texte biblique est devenue une composante essentielle et incontournable de l'histoire du monothéisme. Regroupement de textes fixés à des époques différentes, rédigés d'abord en hébreu, puis en araméen, puis en grec (la Bible des Septante) puis en latin (la Vulgate de saint Jérôme), puis dans les diverses langues européennes, assortis d'innombrables annotations dues aux théologiens, aux philologues, la Bible nous dit comment, depuis trois millénaires, le Dieu unique a été pensé par les hommes qui ont cru en lui. Traductions, annotations, commentaires nous disent aussi comment cette croyance a évolué tout en restant, peut-être, fondamentalement la même.

Passionnante est, par exemple, à cet égard, la confrontation de diverses traductions françaises de la Genèse, dont le début est rendu par  Frédéric Boyer et Jean L'Hour , dans leur traduction parue chez Bayard en 2001, de la façon suivante :

          Premiers
          Dieu crée ciel et terre
          terre vide solitude
          noir au-dessus des fonds
          souffle de dieu
          mouvements au-dessus des eaux


L'un des mérites de cette traduction est qu'elle ne cherche pas à soumettre le texte originel aux usages, voire aux élégances,  d'une langue française châtiée. Bien au contraire elle vise apparemment à coller au plus près au texte hébreu dont elle respecte les ellipses et les raccourcis. Le lecteur dépaysé est saisi d'un sentiment d'étrangeté. On pourrait dire qu'il est étreint par le mystère presque inconcevable de cette création, comme le fut sans doute le premier rédacteur de ce texte, il y a quelque 2500 ans. La cohérence logique du récit compte moins que la succession irrationnelle d'intuitions, de visions . Ce n'est pas Dieu qui raconte, se dit-on, c'est quelqu'un qui essaie de se représenter, avec les moyens du bord, quelque chose d'inouï.

Dans la célèbre Bible de Port Royal (1682), Lemaître de Sacy nous donne du même événement une version moins étrange et moins rude :

Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. La terre était informe et toute nue, les ténèbres couvraient la face de l'abîme : et l'Esprit de Dieu était porté sur les eaux.

L'introduction de verbes au passé, l'utilisation de la ponctuation transforment ce qui était, peut-être, à l'origine, une suite de visions en un récit. La belle langue française classique suggère la puissance de Dieu, s'apprêtant à modeler le chaos originel.

La traduction de la Bible de Jérusalem (1956) donne quant à elle :

Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. Or la terre était vague et vide, les ténèbres     couvraient l'abîme, l'esprit de Dieu planait sur les eaux.

S'agissant du texte sacré par excellence, pilier majeur des trois grandes religions monothéistes, les différences ne sont pas détails négligeables. Or, entre "terre vide solitude" , "la terre était informe et toute nue" et "la terre était vague et vide", on dispose de trois versions considérablement différentes du même texte initial. Le sens n'est carrément pas le même. Cela n'a rien d'étonnant puisqu'on n'a plus affaire au même texte. L'unicité du texte biblique, à travers ses multiples traductions, est pure illusion. Le même titre recouvre des marchandises très sensiblement différentes. La confrontation entre ces trois versions des premières lignes de la Genèse est suffisamment éloquente à cet égard. Dans la boutique monothéiste, à chacun  son colifichet.

Les traducteurs de la Bible de Jérusalem précisent dans une note :

" Le texte utilise une science dans l'enfance. Il ne faut pas s'ingénier à établir des concordances entre ce tableau et les cadres de notre science moderne ; mais il faut y lire, sous une forme qui porte la marque de son époque, un enseignement révélé, de valeur permanente, sur Dieu, unique, transcendant, antérieur au monde, créateur. "

Enseignement "révélé" ? Mais quel enseignement n'est pas révélé ? Il s'agit de savoir par qui, de façon à établir une filiation. Ce texte de la Genèse n'est pas sorti tout armé du cerveau de ceux qui, d'abord, le transmirent oralement, de génération en génération, puis l'écrivirent. Il est très probable que ses premiers auteurs réutilisèrent des récits  empruntés aux civilisations antérieurement implantées dans le Moyen-Orient (les Sumériens, par exemple). On sait que le récit du déluge s'inspire directement de l'épopée de Gilgamesh.

La Genèse ré-interprète donc dans une perspective monothéiste des mythologies polythéistes antérieures. Tout en posant la croyance en un Dieu unique, le texte biblique témoigne des difficultés que les hommes qui fixèrent la nouvelle croyance, immergés qu'ils étaient dans un environnement polythéiste et en concurrence avec lui, eurent à se représenter ce dieu et son action, et même à le différencier, de façon décisive, dans l'abondante cohorte des dieux révérés dans l'Orient ancien, vers la fin du second millénaire avant J.-C.  .

Un exemple, parmi d'autres, de ces "compromissions" du récit biblique avec un polythéisme omniprésent, se trouve au début de l'histoire de Noé. Le texte (appartenant à la tradition yahviste) dit  (dans la traduction de Frédéric Boyer) :

" L'adam devient multitudes sur la surface du sol
aux multitudes naissent des filles
Les fils des dieux voient la beauté des filles de l'adam
et se font des femmes de toutes celles qu'ils désirent.  [.....]
Il y a sur la terre les Nefilim
ces géants de célèbre mémoire
toujours là après que les fils des dieux
 vont aux filles d'adam
qui enfantent ."

Dans la traduction de la Bible de Jérusalem, ces fils des dieux deviennent des "fils de Dieu". Ce singulier est évidemment un pieux camouflage qui rend d'ailleurs le texte absurde, puisqu'on peut lire que "les fils de Dieu trouvèrent que les filles des hommes leur convenaient" et que "les fils de Dieu s'unissaient aux filles des hommes". Toutefois une note indique que les Nefilim "seraient des titans orientaux, nés de l'union entre des êtres mortels et des êtres célestes". On voit bien, sur cet exemple, qu'à l'époque où se fixe le récit yahviste (au début du premier millénaire avant J.-C.), la saga biblique compose avec un ensemble de mythes assez proches des mythes grecs de l'époque pré-classique et leur emprunte des éléments qu'elle intègre. L'antinomie radicale et rationnelle polythéisme /monothéisme semble inconnue à cette époque. D'où une mosaïque, fort déroutante pour des esprits modernes, d'éléments appartenant à des traditions différentes et apparemment incompatibles. Comme si le peuple Juif ne s'était rendu compte que très progressivement que son monothéisme était inconciliable avec le polythéisme ambiant. N'oublions pas qu'au tournant du premier millénaire avant le Christ Yahvé n'est que le Dieu des Israélites, comme Enlil est le dieu suprême des Babyloniens, Ashur celui des Assyriens ou Zeus celui des Grecs. Sa particularité est d'être unique mais il ne viendrait pas à l'idée des Israélites de ces temps lointains de l'imposer à d'autres peuples. Nous avons du mal à comprendre cela parce que deux millénaires de christianisme nous ont habitués à accorder au dieu des Juifs un universalisme qu'il n'avait pas à l'origine.

Fort heureusement, il en va des religions comme des clés qui n'ouvrent pas toutes les serrures . Elle se voudraient clés universelles, mais à l'universalité elles n'auront jamais que la prétention.


Justifiant sa traduction -- "la terre était vague et vide" -- l'annotateur de la Bible de Jérusalem écrit :

" En hébreu tohu et bohu, "le désert et le vide" : comme "les ténèbres sur l'abîme" et les "eaux", ce sont là des images qui par leur caractère négatif s'efforcent d'exprimer la notion (qui ne sera pas  forcément formulée avec précision avant 2 M 7 28) de "création à partir du néant "  "

On lit effectivement, dans le Deuxième Livre des Maccabées (2 M 7 28), qui fut rédigé plus de huit siècles après la Genèse :

 " Regarde le ciel et la terre et vois tout ce qui est en eux, et sache que Dieu les a faits de rien et que la race des hommes est faite de la même manière ".

Soit. Pour autant, rien n'assure que le rédacteur de la Genèse s'efforce d'exprimer l'idée d'une création ex nihilo. On peut simplement estimer que sa vision reste tributaire d'anciennes cosmogonies polythéistes.

De ce début de la Genèse, Jean Bottéro, de son côté, dans Naissance de Dieu, propose deux traductions différentes :

a/  "Au commencement, Elohim créa le ciel et la terre. Or, la terre était déserte et vide [...] "

b/  " Au commencement de la création par Elohim du ciel et de la terre la terre était déserte et vide [...] "

Selon lui, cette dernière traduction " répondrait peut-être mieux à la pensée de l'auteur ". Si cette "pensée de l'auteur" est celle, encore confuse, d'une création ex nihilo, il n'est pas aisé de dire laquelle s'en rapproche le plus, et Bottéro  reste prudent à ce sujet. Son hésitation reflète en tout cas les louables scrupules du traducteur conscient de sa responsabilité intellectuelle : tout changement de la forme textuelle est susceptible d'implications théologiques.

Ce début semble proposer  l'image d'un dieu progressant méthodiquement dans sa création à la manière d' un artisan ( un potier ?). Sept jours lui sont nécessaires pour en venir à bout. La traduction nouvelle parue chez Bayard continue ainsi :


          Dieu dit Lumière
          et lumière il y a
          Dieu voit la lumière
          comme c'est bon
          Dieu sépare la lumière et le noir
          Dieu appelle la lumière jour et nuit le noir


Dieu crée d'abord, par la nomination, puis il apprécie la qualité de sa création. Puis la création semble précéder la nomination. Dieu "invente" la lumière, mais quid du "noir" ?  Le noir n'est pas le néant, puisque ciel et terre ont déjà été créés. Quid des lumières de la nuit, qui ne sont pas le jour ? Dans sa vision cosmogonique, le rédacteur de ce début de la Genèse n'a garde de les oublier mais leur création n'intervient que plus tard :

Dieu dit aussi : Que des corps de lumière soient faits dans le firmament du ciel, afin qu'ils séparent le jour d'avec la nuit, et qu'ils servent de signes pour marquer les temps et les saisons, les jours et les années;
qu'ils luisent dans le firmament du ciel, et qu'ils éclairent la terre. Et cela fut fait ainsi.
Dieu fit donc deux grands corps lumineux, l'un plus grand pour présider au jour, et l'autre moindre pour présider à la nuit : il fit aussi les étoiles.
Et il les mit dans le firmament du ciel pour luire sur la terre.
Pour présider au jour et à la nuit, et pour séparer la lumière d'avec les ténèbres.
Dieu vit que cela était bon

                                                      ( traduction de Lemaître de Sacy )

On peut se demander pourquoi la création des corps célestes n'intervient qu'après celle du ciel et de la terre, et même après celle des végétaux. On peut d'autant plus s'en étonner que, sans la lumière du soleil, les végétaux ne sauraient pousser ! Il n'est pas aisé de trouver une explication convaincante ; on pourrait penser que la création progresse en allant du plus rapproché au plus éloigné, mais ce n'est pas le cas, puisqu'après la création des astres, le texte revient à la terre pour évoquer la création des animaux et de l'homme.

Ce Dieu  de la Genèse  procède méthodiquement, à la manière  d'un artisan. On le voit bien dans ce passage sur la création des corps célestes. La première étape est celle de la conception,  du projet ( "Dieu dit..." ). Puis on passe au stade de la réalisation ( "Dieu fit donc..."). Enfin l'artisan évalue la qualité de son travail, avant de passer à une autre étape ( "Dieu vit que cela était bon" ). L'ensemble s'apparente à l'élaboration d'un ouvrage complexe, la conception et la fabrication d'un édifice par exemple, opération au long de laquelle chaque étape doit avoir été correctement réalisée et testée avant de passer à l'étape suivante. De telles métaphores se retrouveront d'ailleurs bien au-delà des temps bibliques : celle du dieu architecte, celle du dieu horloger de Voltaire. La métaphore est d'ailleurs, partout dans la Bible, l'outil privilégié de l'approche de l'inconnaissable par les voies indirectes du connu.

Lemaître de Sacy traduit  :


          Or, Dieu dit : que la lumière soit faite ; et la lumière fut faite.
          Dieu vit que la lumière était bonne, et il sépara la lumière d'avec les ténèbres.
          Il donna à la lumière le nom de Jour, et aux ténèbres le nom de Nuit


Le récit prend le pas sur les visions, et cela ne va pas sans changements de sens ni sans implications théologiques. Par exemple le couple indissociable nomination / création est moins sensible que dans la nouvelle traduction de Frédéric Boyer. L'opération de nomination semble plus nettement distincte de l'opération de création.  "Dieu vit que la lumière était bonne" transforme en opération purement intellectuelle ce qui était peut-être, à l'origine, une expérience sensuelle, très présente dans la traduction de Boyer : " Dieu voit la lumière / comme c'est bon " : jouissance de Dieu ! Le Dieu de la Genèse est un Dieu encore très anthropomorphique, et les traductions ultérieures auront tendance à le gommer, privilégiant l'idée d'un pur Esprit, surtout lorsque -- c'est le cas de la traduction de Port-Royal --, elles traduisent la Vulgate latine, où le mot spiritus désigne à la fois le souffle de la respiration et l'esprit.  Lemaître de Sacy traduit, deux millénaires après sa rédaction, un texte où son auteur exprimait sa propre compréhension de Dieu, qui était probablement celle de ses contemporains. Mais il greffe à cette compréhension  la compréhension de Dieu qui est la sienne, celle d'un janséniste du XVIIe siècle nourri de la lecture des Pères de l'Eglise et notamment de saint Augustin. C'est pourquoi traduire la Bible, quand c'est un croyant qui s'y attelle, est une entreprise de traduction tout-à-fait spéciale et singulière, parce qu'elle met en relation deux croyants qui croient dans le même Dieu, mais pas tout-à-fait de la même manière. Ou, pour dire les choses autrement, dans l'opération de production du texte biblique, il ne s'agit pas simplement, pour l'un, de raconter, et, pour l'autre, de traduire. Pour l'un comme pour l'autre, ce travail de production d'un texte est en même temps, et peut-être surtout, une profession de foi. C'est comme si l'un disait, tout au long du texte : je crois à la vérité de ce que je raconte --, et que l'autre disait : je crois à la vérité de ce que je traduis, sans que ni l'un ni l'autre  puisse mettre de côté, ne serait-ce que provisoirement, sa manière à lui d'appréhender cette vérité. D'où l'importance cruciale de chaque mot, de la moindre ponctuation, du choix d'un tour de phrase plutôt que d'un autre. Traduire la Bible est une école de traduction incomparable, qui fait mesurer à tout instant au traducteur toute l'étendue de ses responsabilités. C'est dommage que je sois athée, tiens, je sens que j'aurais aimé me colleter à ça.

On sait que le récit de la Création est un collage de deux récits différents, issus de deux traditions différentes, la traditon "sacerdotale", où Dieu est appelé Elohim , et la traduction Yahviste, plus ancienne, où il est désigné par le tétragramme YHWH. La récente traduction de chez Bayard, férocement vieil hébreu, opte pour " Yhwh Dieu ", rappelant que le nom de Dieu est aussi imprononçable que sa nature est inconnaissable. La Bible de Jérusalem s'en tient, quant à elle, à un "Yahvé Dieu" modérément moderniste (ou modérément archaïsant, ce qui revient au même). Le "Seigneur Dieu", très racinien et très grand siècle, de la Bible de Port-Royal vient, lui, du dominus de la Vulgate latine de Saint-Jérôme. Mais le mot dominus induisait de tout autres relations avec le divin que le non-mot YHWH, et le mot Seigneur en induit d'autres encore. Les approches du premier rédacteur de la Genèse, de saint Jérôme, de Lemaître de Sacy, de Frédéric Boyer, ne sont ni plus ni moins authentiques les unes que les autres. Le fait que la traduction la plus récente soit aussi la plus archaïsante ne signifie pas qu'elle renoue avec une hypothétique authenticité, dorénavant ne varietur,  du texte biblique. Il en va de l'authenticité de ce texte comme de celle des multiples mises en scène du même texte de théâtre. Les diverses lectures, les diverses traductions, pour peu qu'elles soient suffisamment "inspirées", autant que savantes, sont également "authentiques"...

Ceux qui organisèrent le corpus des textes de la Bible ne furent jamais gênés par les disparates résultant de la coexistence de traditions différentes, parfois difficilement compatibles. Ils ne cherchèrent jamais à corriger les invraisemblances criantes de certaines histoires, comme celle de Caïn ou celle de Noé. Elles pesaient peu, à leurs yeux, face à leur valeur symbolique et à leur portée religieuse et morale, sans compter leur beauté poétique. Personne au reste, en ces temps lointains, n'aurait eu l'idée de mettre en doute la valeur historique de ces pieuses légendes. L'idée d'une science historique, fondée sur l'examen critique des sources, n'est apparue, on le sait, qu'avec Thucydide. Et pour de nombreux siècles encore après lui, la leçon de l'historien grec est restée lettre morte ou peu s'en faut. Ceux qui mirent  les texte bibliques dans l'ordre que nous connaissons se contentèrent donc de tenter de donner un peu plus de cohérence à un ensemble de texte compilés et regroupés dans ce qui s'apparente à une anthologie. Comme l'ont montré, depuis le XVIIe siècle jusqu'à nos jours, les études critiques de plus en plus étayées de preuves scientifiques, ils n'y sont pas toujours parvenus...

Pendant une longue suite de siècles, les textes bibliques ne furent accessibles qu'à une minorité de clercs. La foule immense des croyants analphabètes se contentait des adaptations simplifiées et édulcorées qu'on lui en présentait et elle s'en satisfaisait. Elle n'avait aucun moyen d'accès aux complexités du détail. Les très lents progrès des traductions du corpus biblique  dans les langues modernes et de leur diffusion rendirent enfin possibles les progrès d'une approche critique rationnelle de ces textes. Dès le XVIe siècle, la Papauté se montra consciente du danger, comme en témoigne, en 1564,  la constitution Dominici Gregis de Pie IV :

" Comme l'expérience a prouvé que la lecture de la Bible en langue vulgaire, si elle est permise à tous sans discernement, cause, par un effet de la témérité des hommes, plus de dommage qu'elle ne procure d'utilité, qu'on s'en tienne en cette matière au jugement de l'évêque et de l'inquisiteur, qui pourront permettre, d'après l'avis du curé ou du confesseur, la lecture des Saintes Bibles, traduites en langues vulgaires par des auteurs catholiques, à ceux qu'ils auront jugés capables de fortifier leur foi et leur piété par cette lecture au lieu d'en éprouver du dommage. Que cette permission soit obtenue par écrit ."

Un siècle plus tard, dans le temps où les savants de Port-Royal poursuivaient leur oeuvre ,  la très catholique Espagne continuait d'interdire la traduction de la Bible en langue vulgaire...

Aujourd'hui, lire la Bible, en confrontant des traductions d'époques différentes mais toujours philologiquement les plus rigoureuses, c'est découvrir comment, dans le cas particulier du monothéisme, des hommes, à différentes époques de l'Histoire, se sont efforcés d'appréhender le divin et de penser leurs rapports avec lui. Que Dieu existe ou n'existe pas, cela n'a, au fond, absolument aucune importance. Ce qui compte, c'est l'inscription dans l'Histoire de l'humanité de cette entreprise d' invention continuée du divin par des hommes, qu'illustrent, parmi d'autres documents, les textes bibliques.



Additum 1 . - Il faudrait avoir une connaissance solide de l'hébreu biblique pour se faire une idée plus claire du degré de "fidélité" de  ces diverses traductions, mais le commentaire de JC (merci à lui), citant celle d'André Chouraqui, donne un exemple édifiant des écarts spectaculaires de l'une à l'autre.

Additum 2 . -

Merci à Elena pour ses savants commentaires et pour son correctif. Rendons à André ce qui est à André. A quand les Dix commandements filmés par Elie ? J'ajoute la référence à Meschonnic, que  je n'ai pas lu.

Un des aspects fascinants des textes bibliques, c'est leur total anonymat. On ne sait absolument rien de ceux qui les rédigèrent. On n'a, au mieux que des noms, qui ne renvoient qu'à des figures légendaires : Ezechiel, Luc...  Il est très improbable qu'il s'agisse de travaux solitaires, mais qui rédigeait ? Dans quel cadre ? A partir de quelles sources, elles-mêmes probablement écrites mais dont il ne reste rien ? Qui donnait les ordres ? Qui contrôlait ? Qui lisait, et à quelles conditions ? Qui interprétait , et selon quelles contraintes ? Autant de questions qui resteront sans doute à jamais sans réponses autres que fragmentaires et douteuses. Sans doute la Bible n'est-elle pas le seul texte antique dont les conditions de production restent entourées de mystère mais, s'agissant d'un texte aussi capital dans notre culture, ce mystère attire irrésistiblement. On dirait que ceux qui nous léguèrent cette somme ont pris à coeur d'effacer soigneusement toutes leurs traces. Nous aimerions pourtant mieux les connaître, ces frères qui se posèrent la question que tant d'hommes se sont posée après eux et que nous nous posons toujours, celle que formule Martin Heidegger à la fin de Qu'est-ce que la métaphysique :  pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

La difficulté de traduire le texte hébreu originel, difficulté dont témoignent les écarts spectaculaires entre les traductions, n'est pas moins fascinante. Au commencement était un texte très mystérieux, écrit dans une langue elle-même très mystérieuse.

Peut-on pour autant parler d' "erreur ", fût-elle canonique, comme le fait Elena dans ses commentaires, à propos de la traduction traditionnelle des premières lignes de la Genèse ? Il me semble que non.  Une interprétation s'est imposée et est devenue canonique, c'est-à-dire la règle. Cela suggère qu'au temps où apparaissent les premières traductions (grecque, puis latine), il n'est plus question de comprendre le texte comme le comprenaient (peut-être) ses premiers rédacteurs, huit ou neuf siècles plus tôt. Le Dieu de saint Jérôme n'est plus tout-à-fait  le Dieu des premiers rédacteurs. Par exemple, il est devenu capable d'une création ex nihilo, ce qui n'était pas le cas du Dieu des "débuts", qui n'était pas encore non plus le Dieu "universel" du rédacteur de la Vulgate. Dans ces conditions, on peut traduire en s'éloignant de la lettre du texte, de façon à l'adapter aux nouvelles conceptions théologiques. L'idée d'une fidélité "archéologique" au texte est étrangère aux rédacteurs de la Bible des Septante et de la Vulgate. C'est une idée moderne, que seuls, d'ailleurs, tentent d'appliquer les traducteurs les plus récents ( Meschonnic, Boyer, Chouraqui). Les différences considérables que présentent leurs résultats illustrent leur incapacité à parvenir à un sens ne varietur, à jamais inaccessible.

 Pour l'athée que je suis, les hommes n'accèdent pas progressivement à une compréhension plus épurée de la vérité de Dieu, ils inventent et "perfectionnent" ( pour autant que parler de perfectionnement dans ce domaine ne soit pas absurde) leurs idées du divin  au cours de leur histoire. Les Dieux du polythéisme et le Dieu du monothéisme sont des créations purement humaines, en l'absence de toute Révélation. Dans cette perspective, aucun texte n'est plus canonique qu'un autre. Il n'y a que des interprétations, qui sont autant de propositions nouvelles, et qui varient au cours de l'Histoire et en fonction d'elle. Parce que tout traducteur de la Bible met en jeu dans son travail son propre cheminement spirituel, à un moment particulier de l'Histoire, et en fonction de conditionnements culturels qui ne sont pas ceux qu'ont connus ses prédécesseurs, sa traduction est forcément différente ; elle n'est pas plus "fidèle" ou "infidèle" que les autres . Un énoncé performatif n'a pas à être fidèle ;  il a simplement à être ce qu'il est.

La Bible, traduction de Lemaître de Sacy ( Robert Laffont / Bouquins )

La Sainte Bible, traduction de l'Ecole Biblique de Jérusalem ( Editions du Cerf )

La Bible, la Genèse, traduction de Frédéric Boyer et Jean l'Hour  ( Bayard)

Henri Meschonnic,    Au commencement, traduction de la Genèse  ( Desclée de Brouwer)

Jean Bottéro,   Naissance de Dieu,  ( Gallimard, Folio /Histoire)

( Posté par : J.-C. Azerty )

Fernand Léger, la Création du monde (1923)

6 commentaires:

JC a dit…

Allez, un petit coup de génèse traduction Chouraqui...j'avoue avoir eu du mal à "rentrer dedans", mais on s'y fait !

1 ENTÊTE Elohîms créait les ciels et la terre,
2 la terre était tohu-et-bohu, une ténèbre sur les faces de l'abîme, mais le souffle d'Elohîms planait sur les faces des eaux.
3 Elohîms dit : "Une lumière sera". Et c'est une lumière.
4 Elohîms voit la lumière : quel bien ! Elohîms sépare la lumière de la ténèbre.
5 Elohîms crie à la lumière : "Jour". À la ténèbre il avait crié : "Nuit". Et c'est un soir et c'est un matin : jour un.

Elena a dit…

Pour qui s'intéresse à la traduction de la Bible, l'entreprise la plus passionnante et la plus éclairante (à cause des notes explicatives qui non seulement justifient les choix mais permettent la comparaison avec les autres versions — souvent récusées sans ménagements, mais en expliquant très précisément ce qui leur est reproché) me semble celle de Henri Meschonnic (linguiste, traducteur mais aussi théoricien de la traduction et de la poétique et enfin lui même poète), publiée chez Desclée de Brouwer. Entreprise restée inachevée, dont je vous donne un échantillon sur les versets concernés :

berechit/bara elohim, le commencement de ce texte du commencement est au cas construit: c'est dire qu'il s'agit d'une subordonnée. [expliqué en détail par Rachi] La principale n'arrive qu'au verset 3: la première chose créée a été la lumière. Pas le ciel et la terre. C'est pourtant comme une proposition indépendante, et une succession d'indépendantes que ce début a été traité traditionnellement — erreur canonique. [Citation de Le Maistre de Sacy] De même Ostervald, Cahen, Segond, Dhorme, la BIble de Jérusalem, FLeg. Le Rabbinat avec le plus-que-parfait ("Dieu avait créé"), Chouraqui (1985) avec l'imparfait ne font que varier sur la même erreur. Grosjean l'aggrave: "D'abord Dieu a fait le ciel et la terre". La seule traduction française, à ma connaissance, à ne pas commencer par ce contresens cosmique est la TOB : "LOrsque DIeu commença la création du ciel et de la terre, 2 la terre était déserte […] 3 et Dieu dit …". L'erreur avait commencé avec la Septante, en arkhê époiêssen ho theos ton ouranon kai tên guên. Jérôme enchaînait: In principio creavit Deus caelum et terram … De même Luther: Am Anfang schuff Gott Himmel und Erden. De même la King James Version: In the beginning God created the heaven and the earth. La traduction commençait mal. L'italienne de Dario Disegni continue de même: "In principio Dio creò il cielo e la terra". L'espagnole de Luis ALonso Schökel aussi […] Buber n'y a rien changé. Ont corrigé, en 1962, la traduction américaine d'ORlinsky: "When God began to create the heaven and the earth — the earth remaining unformed and void […] God said "Let there be light" […]

Elena a dit…

Cela continue ainsi sur 8 pages 1/2, avec l'examen de tous les points de grammaire.
— Par ex la préposition be- a 3 sens (spatial, temporel et causal) — Isaac Albalag au 13e s. retient le dernier ("par") pour aboutir à un sens ésotérique (par le principe = par la sagesse)

— Contre la traduction de Chouraqui, "les ciels" HM après avoir observé qu'en hébreu il n'y a que la forme plurielle, qu'elle est donc non-marquée, ne s'opposant pas à un singulier, signale qu'en français il s'agit d'un terme de peinture.

— À propos du fameux tohou/vahohou, il fait remarquer qu'au delà du sens (l'informe primordial) la "forme" a son importance: il s'agit audiblement d'un couple prosodique. Nouvelle comparaison des traductions, mais cette fois ce ne sont pas les mêmes qui obtiennent un bon point: "déserte et vide" pour Dhorme et la TOB, on n'entend plus rien ; en revanche Fleg ("flot et chaos") et la Bible de Jérusalem "vide et vague") en français et Buber en allemand ("Irrsal und Wirrsal"). Chouraqui est encore taclé (il a gardé tohu bohu, alors que l'expression fait contresens en français)

— 3 "et il y a eu la lumière", vayehi or. MH souligne la valeur aspectuelle, préservée avec le passé composé français (continuité du passé ancien au temps de celui qui parle), alors que le passé simple (chez Le Maistre de Sacy, Ostervald, Cahen, Segond, le Rabbinat, la Bible de Jérusalem, la TOB mais aussi Fleg et Dhorme) ne conviendrait que pour du révolu, alors que la lumière est toujours là. Le présent de Chouraqui efface lui aussi la valeur aspectuelle.

— 4 "et Dieu a vu/ la lumière/ c'est bien", vayare elohim/et-haor/kitov. Double complément: il voit la lumière et il voit qu'elle est bonne. Alors que la traduction courante les ramasse en un. Seuls Fleg et CHouraqui ont voulu transposer la syntaxe de l'hébreu, mais le premier au prix d'un vulgarisme involontaire et le second en faussant el tour vers un exclamatif.

La spécificité de la traduction de Meschonnic est la restitution du rythme du texte : si l'on a que le sens des mots on ne lit pas vraiment le texte. On a l'herméneutique pas la poétique. Il tient donc compte des "accents disjonctifs qui séparent les mots ou les groupes" et "des accents conjonctifs, qui les font tenir d'un seul souffle", et encore plus précisément des 3 degrés de disjonctions (faible, fort, majeur) rendus ici par 3 sortes d'espacement.

Elena a dit…

J'ai oublié de signaler qu'il ne faut pas confondre André Chouraqui et Elie Chouraqui, qui donne plutôt dans le cinéma … comment dire un peu "folklorique" et qui semble être encore bien vivant.

Elena a dit…

Si l'on est fasciné, on peut franchir une étape supplémentaire: la société biblique française a publié un Ancien Testament interlinéaire hébreu-français qui permet de suivre mot à mot — présenté ici par Fr. Leclerc (par ailleurs enseignante à l'Institut Protestant de Théologie)
http://www.la-bible.net/page.php?ref=francine

Sur cette page si vous cliquez sur "Le livre de Jonas dans l'interlinéaire hébreu-français" dans la colonne de gauche vous pourrez télécharger un "échantillon" — le livre biblique (très court, d'où son choix) et qq notes explicatives.

Elena a dit…

Il faut encore rendre à Meschonnic ce qui lui appartient — et non pas à moi : c'est lui qui parle d'"erreur canonique".