jeudi 13 décembre 2012

Lohengrin à la Scala

Rien ne vaut le concert, c'est une affaire entendue, mais voici déjà belle lurette que l'accès de nos contemporains à la musique se fait, pour l'essentiel, par le disque, le DVD, la télévision. La critique a suivi le mouvement, bien sûr, et si  c'est une chose de rendre compte d'un concert, c'en est une autre de présenter le compte-rendu critique d'un DVD ou d'un spectacle télévisé. Les paramètres à prendre en compte ne sont pas exactement les mêmes. Deux papiers récents signés de Renaud Machart, dans les colonnes du Monde, nous le rappellent. L'un est consacré à un documentaire sur le contre-ténor Philippe Jaroussky. J'avoue ne pas partager les réserves de Renaud Machart qui trouve que la voix de Jaroussky manque de "matérialité" et d'incarnation, ainsi que de résonances graves. Machart regrette que cette voix soit "peu sensuelle et sexuelle" ; ce sont pour moi plutôt des qualités que des défauts et je m'en suis expliquée sur ce blog ( lire  La Perfection du soprano - 10/04/2012 ) . Cependant, le critique salue " l'heureuse transformation d'une voix dont on sent qu'elle est encore loin d'avoir montré de quelle étoffe elle était faite. ". Eh ben dis-donc. Moi qui me disais qu'elle avait atteint son point de perfection.... Quo non ascendet ?

Renaud Machart ne nous dit pas si ses appréciations sur les talents vocaux de Jaroussky sont fondées sur ses écoutes de l'artiste en concert ou sur ses disques (CD et DVD). Les deux sans doute, mais j'aurais aimé qu'il nous donne des précisions là-dessus car, comme on sait, les conditions d'écoute (au concert) et d'enregistrement donnent de la même voix des impressions bien différentes. S'agissant du concert, les critiques font généralement abstraction des conditions matérielles de l'écoute, alors que les qualités acoustiques des lieux varient considérablement.

" Je dois cependant avouer, écrit Renaud Machart, que cette voix gracile, peu  sensuelle et sexuelle [...] m'a toujours fait froncer l'oreille : manque de "matérialité" et d'incarnation, de résonances graves aussi. Une voix sans corps ".

Ce qui me gêne, dans cette série d'appréciations, c'est qu'elles ont fortement tendance à se présenter comme autant de constatations objectives. On touche là au péché mignon du critique musical, généralement porté à se croire doté d'une sorte d'oreille absolue, faisant ainsi, avec quelque imprudence, l'impasse sur ce que toute écoute a de profondément subjectif. Rien ne garantit, d'autre part, que les conditions physiologiques de l'audition soient uniformément paramétrées d'un individu à un autre : certains sont, par exemple, plus ou moins sensibles que d'autres aux fréquences graves ou aiguës. Des préférences personnelles, physiologiquement et psychologiquement conditionnées, se dissimulent derrière de semblables jugements de valeur.

L'autre papier est consacré à la récente retransmission en quasi direct de Lohengrin depuis la Scala de Milan, dont c'était la soirée d'ouverture. Renaud Machart note que l'opéra filmé "peut détruire un spectacle en menant le téléspectateur par le bout de l'oeil  là où il n'a pas envie d'aller, révélant des détails discrets ou inopportuns". La faute en est surtout aux gros plans, qui ne nous font grâce ni du sol crasseux, ni de la tache sur le chemisier d'une chanteuse, ni des prémolaires de l'héroïne. C'est l'inconvénient des retransmissions en direct, où les erreurs et les faiblesses ne sont pas rattrapables. Rien à voir avec un vrai travail de mise en scène télévisuelle ou cinématographique, soutenant et valorisant,  de façon intelligente et concertée, la mise en scène du spectacle. C'est ce qu'on a vu naguère avec les  mises en scène du Ring par Chéreau. Dans ce cas de figure, un compte-rendu critique de ce type de travail ne doit pas perdre de vue qu'il s'agit d'une mise en scène au second degré en quelque sorte, de la mise en scène d'une mise en scène.

Un tel compte-rendu devrait, à mon avis (Renaud Machart ne va pas jusque là), indiquer les conditions de la réception. Assister à la représentation d'un opéra de Wagner sur un poste de télévision classique, avec un son "ordinaire", ce n'est pas y assister sur un home-cinéma de grandes dimensions à écran plat, et en haute fidélité. La qualité des couleurs et leur réglage ont aussi leur effet. J'ai personnellement suivi cette représentation de Lonhengrin sur un très bon poste, mais de conception déjà ancienne, et à un niveau de son modéré, afin de ne pas empêcher ma petite famille de trouver le sommeil. Ces conditions matérielles ont nécessairement influé sur ma réception.

Ce soir-là, nul besoin de caméras de télévision pour détruire un spectacle qui se détruisait déjà bien tout seul. Renaud Machart ne dit pas grand-chose de la mise en scène de Claus Guth qui, écrit-il, "n'est pas du genre à faire arriver et repartir Lohengrin dans une nacelle tractée par un cygne en plastique."  On s'en réjouirait sans réserve si cette mise en scène avait convaincu, si peu que ce soit, de son intérêt. Mais lorsque le spectateur s'interroge, sans trouver aucune réponse, sur le pourquoi d'une scénographie -- décors, accessoires, costumes -- et des jeux de scène, comme ce fut mon cas au long de cette retransmission , ou bien c'est le spectateur qui est bouché à l'émeri, ou bien c'est la mise en scène qui n'a effectivement aucun intérêt, quand elle ne sombre pas dans le ridicule. La plantureuse Elsa se ramassant inopinément, on ne savait trop pourquoi, au tapis, en profitant pour exhiber sa culotte à un Lohengrin probablement fasciné, lequel partait au combat en plaquant contre sa hanche une sorte de moignon  d'aile de cygne, voilà des images confinant au burlesque, qu'on ne risque pas d'oublier, maigres souvenirs d'une mise en scène qui se recommandait surtout par sa laideur, sa lourdeur et sa gratuité.

 La mise en scène de Claus Guth tourne délibérément le dos à la féerie médiévale. Malheureusement pour lui (et pour Wagner ce soir-là), Lohengrin EST une féerie médiévale. Il est tout-à-fait légitime qu'un metteur en scène greffe ses propres élucubrations sur celles de l'auteur de l'oeuvre et le résultat peut être passionnant. Il devrait toujours l'être d'ailleurs, sinon à quoi bon. C'est, du reste, ce que Chéreau avait déjà fait pour le Ring. Mais là, il m'a semblé que cette  inévitable et saine prise de pouvoir du metteur en scène sur l'oeuvre avait  cette fois sur elle un effet mortifère, probablement parce qu'elle en refusait par trop la nature (1). Enfin... affaire de goûts et de couleurs. Toute critique est éminemment subjective...

Wagner acheva Lohengrin en 1848. Le travail de fusion du chant dans le tissu orchestral, qui sera sa marque de fabrique, est déjà très accompli dans cet opéra "romantique" qui préfigure les chefs-d'oeuvre à venir. Mais, indépendamment de la valeur musicale de l'oeuvre, il faut bien dire que, d'un point de vue théâtral, le résultat est épouvantablement chiant. C'est long, lourd et lent. Alors, pour peu que la mise en scène ne parvienne pas à mettre un peu de piment dans cette féerie germanique qu'il faut déjà se gratter pour y croire, et qu'en plus la performance vocale des uns et des autres reste moyenne, le spectateur décroche. Dans ces années-là, ce n'est pas le Wagner de Lohengrin qui est dans le vrai, c'est le Verdi de Macbeth et, bientôt, de Rigoletto, du Trouvère et de la Traviata.

En tout cas, c'est là mon avis, et je le partage.


Note 1 . -

Je me demande si Lohengrin n'est pas typiquement l'opéra que le cinéma peut réussir mieux que le théâtre. Ce merveilleux visuel qu'il est si difficile, aujourd'hui, de faire admettre  sur une scène passe au contraire très facilement au cinéma. Dommage que les réussites aujourd'hui anciennes d'un Losey (Don Giovanni ) , d'un Zeffirelli ( La Traviata) ou d'un Rosi ( Carmen ) n'aient pas suscité davantage d'émules. Prenons le cas du récit (et Dieu sait si les récits tiennent une place importante dans les opéras de Wagner) : seul le cinéma est en mesure, non seulement d'en faire oublier les longueurs, mais même de les rendre visuellement passionnants. Il n'y a pas que Lohengrin que je rêve de voir porté au cinéma par un grand metteur en scène : tous les opéras  de Wagner conviennent, à mon avis, merveilleusement bien au cinéma. Cet art total dont Wagner rêvait de réaliser la synthèse, seul le cinéma lui donne réellement les moyens de s'incarner. L'avenir de l'opéra, y compris et surtout de l'opéra contemporain) ne passe plus par le théâtre mais par le cinéma et par la vidéo.

( Posté par : Linda )


Lohengrin, mise en scène de Claus Guth

1 commentaire:

JC a dit…

Indubitablement, le DVD du Ring du centenaire Boulez/ Chéreau/ Peduzzi/Schmidt est pure merveille.

L'enregistrement réalisé à Bayreuth par Brian Large vous fait "y croire". On atteint ce que voulait le pote Richard : le spectacle total !

Bien sûr la qualité technique est légèrement moins bonne que les enregistrement d'aujourd'hui ... et alors ? On se fout des effets spéciaux ! Il y en a marre des excentricités des metteurs en scène qui pensent à eux, avant de penser au spectacle.

Nota : pendant les fêtes, on va donner entre mélomanes de basse-cour un Ring en nos foyers à partir de ce DVD... Vive la musique ! Et puis, cela évite d'attendre 9 ans, comme je l'ai fait, un billet pour la Mecque bavaroise, graal à ne pas manquer...