jeudi 6 décembre 2012

Métaphore du coeur

          En breve carcel traigo aprisionado
          con toda sua familia de oro ardiente,
          el cerco de la luz resplandeciente,
          y grande imperio del Amor cerrado.

          Traigo el campo que pacen estrellado
          las fieras altas de la piel luciente;
          y a escondidas del cielo y del Oriente,
          dia de luz y parto mejorado

          Traigo todas las Indias en mi mano,
          perlas que, en un diamante, por rubies,
          pronuncian con desden sonoro yelo,

          y razonan tal vez fuego tirano
          relampagos de risa carmesies,
          auroras, gala y presuncion del cielo.


                                    Francisco de Quevedo


        ( Je porte en geôle étroite emprisonné,
          avec tout son cortège d'or ardent,
          le cercle du soleil resplendissant,
          le grand empire de l'Amour cloîtré.

          Le champ, je porte, où paissent, constellé,
          les hautes bêtes au pelage luisant;
          et à l'insu du ciel et de l'orient,
          jour de soleil, fruit de terre épuré.

          toutes les Indes je porte à ma main,
          perles dans un diamant qui, par rubis,
          d'un sonore dédain crachent leur gel,

          et parfois raisonnent, feu souverain,
          fulgurations de rire cramoisies,
          aurores, grâces et présomption du ciel. )

                             ( traduction de Jacques Ancet )


Quelle belle façon de dire l'aveu d'amour qu'on garde au coeur, Amor cerrado,  fuego tirano , pour la belle dédaigneuse dont le portrait orne la bague que le poète décrit ici.

Egarement fatal,  partagé, violent, déchirant, sans recours, est la seule expérience d'amour qui vaille vraiment d'être vécue. Mais personne n'a de prise là-dessus . Cela vous arrive, ou pas. Il vous échoit cette chance, cette catastrophe, ou pas. Cela ne risque pas de s'avachir dans les fadeurs assaisonnées de moraline, si abusivement vantées par un Badiou. Une bourrique philosophique ne se résoudra jamais à admettre sans discuter les certitudes de l'instinct. Maniaque de l'intellect. Crétin généralisateur. Homoncule ratiocinant. (1)

Il faut être une ordure platonicienne ou une charogne monothéiste, ou les deux à la fois, pour s'imaginer pouvoir réconcilier l'amour avec la liberté de choix et, plus encore, avec la vertu, ou avec je ne sais quel idéal . Toute manigance pour idéaliser l'amour est une chiennerie sans nom. Elle relève toujours d'une entreprise de récupération sordide.

C'est pourquoi je soupçonne l'immense majorité des expériences communément rapportées à l'amour n'être que roupie de sansonnet,  pâtée caniches. Entreprise générale de domestication, de mise aux normes, tant bien que mal. Museler la bête indomptée.

Or l'expérience amoureuse est l'expérience irrécupérable, anarchiste, asociale par excellence, ou elle n'est pas.

Amarres rompues. Amers perdus de vue. Respire à pleins poumons l'odeur de la mer.  Parfum unique parfum d'outre-monde.

Quand le vent souffle en tempête, avivant l'éclat du soleil sur les glaçons des mares, la raison éblouie s'absente absolument.


Note 1 . - Qu'est-ce que je fais dans la dentelle ce matin, c'est rien que de le dire.


Précision . -Ne disposant pas d'un clavier adapté à l'orthographe de l'espagnol, je n'ai pu indiquer les accents quand il en fallait.


Francisco de Quevedo,  Les Furies et les Peines  , traduction de Jacques Ancet ( Poésie / Gallimard bilingue )


( Posté par : SgrA° )






1 commentaire:

JC a dit…

A la lecture de ce poeme, mon âme s'était élevée de quelques arpents ! Une fois n'est pas coutume.
Hélas, il a fallu que mes yeux vicelards tombent sur cette superbe patineuse qui suivait. Le transfert d'élévation, sordide de bassesse, allait suivre....inévitable !