mercredi 19 décembre 2012

Self-control

Ils rentrent du marché, sa femme et lui. Depuis son accident, elle marche avec difficulté, s'appuyant sur une canne. Ils remontent la petite rue dépourvue de trottoirs, entre les maisons. Devant eux, deux voitures sont arrêtées, laissant seulement un étroit passage entre elles. On fait la causette.

Il se dit que, les voyant approcher, les deux conducteurs vont reprendre leur chemin ou, tout au moins se serrer pour les laisser passer. Mais non.

Tu penses qu'ils s'en foutent de se ranger pour deux  vieux piétons clopinants. 

Il sent la fureur monter. Il jouit de la sentir monter . Il la laisse exactement monter comme il faut. Il s'y abandonne déjà,  avec volupté.

Il s'engage entre les deux voitures. En fait de conducteurs, ce sont des conductrices. Insolentes garces. Chiennes femelles. En apostrophe une.

" Pourriez pas vous ranger ! Voyez pas que ma femme a des difficultés à marcher ? Allez, bouge ton cul de là ! "

-- Mais, Monsieur, vous m'insultez.

-- Va te faire foutre, connasse!

Sa femme a horreur de ce genre d'algarades, auxquelles il s'abandonne de temps en temps sans aucune retenue apparente . Va pas s'y mettre, elle aussi. Qu'elle la ferme. Surtout qu'elle la ferme.

Il se retient. Oh, combien il se retient. Leur foutre sur la gueule, à toutes ! Voilà ce qu'il faudrait.

Ils se sont éloignés.

Il a des regrets. IL regrette, vraiment. Il s'en faut de rien qu'il ne rebrousse chemin.

C'est comme de rester sur sa faim.

 Cette femme, une belle blonde bien en chair, comme il les aime d'habitude, l'a toisé sans baisser les yeux. C'était facile : plonger sur elle, l'empoigner à pleine pogne par les cheveux, tordre à fond, l'attirer jusqu'au rebord de la vitre, là où le verre et le métal peuvent  déchirer la chair en moins de temps que..., lui défoncer à mort la gueule dessus, en hurlant sa haine, et l'achever en lui tranchant vivement les carotides avec le couteau à cran d'arrêt acheté en cachette de sa femme et dont il ne se sépare plus. Sans que l'autre connasse ait eu le temps d'intervenir.

Transformer instantanément cette ignoble putain en  femme qui rit. Hugo n'aurait pas pensé à ça, tiens.

Comme c'est facile, comme c'est rapide, quand on y pense. Vertigineux.

Imbécile de ne pas avoir succombé au vertige. De quelle jouissance il s'est privé. Bien plus intense que n'importe quel orgasme.

Et tout ça parce que l'autre était là. Sa femme. Cette conne. Si elle ne clopinait pas, aussi, on n'en arriverait pas à des excès...

Ce sera pour une autre fois.

S'éclater à fond, une bonne fois. Exploser à fond une gueule. Soleil de sang. Baptême. Révélation mystique .

C'est l'extase que Christian Bobin décrit si bien  dans L'homme-joie. Enfin, c'est ce qu'il croit se rappeler. Ce Bobin, une âme de serial killer. Cache son jeu, lui aussi.

Après un orgasme de ce calibre, qu'importe la prison.

Comme il comprend ces tueurs américains dont la vocation se déclare un jour, brutalement, et qui, sans prévenir, tirent dans le tas. Comme il se sent leur frère. Comme il sent en lui cet appel, irrépressible. Il sait que cela arrivera un jour, il le sait. Il le faut. Il est fait pour ça. Paramétré pour ça. Il  lui faut connaître cette incomparable volupté de tuer. Des femmes, de préférence. Au couteau les femmes, au détail. La kalachnikov, ce sera pour les hommes. Les hommes ce sera en gros. Les femmes, pour l'orgasme. Les hommes, par devoir.

On n'a pas assez souligné l'effet relaxant que peut avoir le fait de vider quelques chargeurs au hasard dans une foule compacte juste avant le petit déjeuner. Certains psychiatres en sont depuis longtemps intimement convaincus, qui  conseillent discrètement à certains de leurs patients  ce puissant tranquillisant . Mais l'usage en est resté, jusqu'à présent, confidentiel.

En attendant le grand jour, il se retient. Il s'autorise juste de petites fureurs, comme celle de ce matin. De petites poussées pulsionnelles. Histoire de voir si l'adrénaline monte bien. Si tout est en ordre.

Mais il maîtrise 5 sur 5 . Total self-control. Le déchaînement meurtrier doit s'imaginer précisément pour se vivre ensuite en toute lucidité. C'est la condition pour en goûter, le moment venu, toute la saveur.



Christian Bobin ,        L'Homme-joie       (  L'Iconoclaste )

( Posté par : Guy le Mômô )


Les Jambruns communiquent . -

Depuis qu'il nous a adressé ce post, Guy-le-Mômô est resté introuvable. Son épouse nous fait savoir qu'il a quitté le domicile conjugal vêtu seulement de sa barbe et d'une perruque, n'emportant qu'un pistolet 9 mm, un fusil d'assaut, une hache d'abordage (de collection) et un exemplaire du dernier livre de Christian Bobin. Depuis, elle n'a reçu de lui que quelques cartes postales obscènes et un flacon de parfum Amarige, de Givenchy, accompagné de ce billet : " C'est mon cadeau de Noël. Estime-toi encore heureuse d'en recevoir un,  après tout ce qui ne s'est pas passé entre nous "

Entre cette histoire de fin du monde le 21 décembre, les restrictions d'achats de joujoux et les pulsions semi-contrôlées de notre ami, voilà une trêve des confiseurs qui ne  s'annonce pas gaie.

Décidément, ce Bobin aura causé bien du mal.




1 commentaire:

JC a dit…

Finalement de quoi ne se sépare t il plus ? du couteau à cran d'arrêt ou de sa femme ?
Probablement du coutelas, puisqu'il est en retraite, bien planqué.

Il s'en passe des trucs fabuleux ! même dans les départements les plus reculés ...