jeudi 20 décembre 2012

Tous en Belgique avec Gérard Depardieu !

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Je trouve ridicule tout ce bruit autour de Depardieu. Bien sûr, ce n'est ni très patriotique, ni très glorieux, ni surtout très futé de sa part d'aller s'installer juste de l'autre côté de la frontière belge, à un moment où, de ce côté-ci, les susceptibilités sont à vif sur la question.. Mais après tout, c'est bien son droit, à cet homme libre, d'aller placer ses picaillons là où ça lui rapporte le plus. Et puis, comme nous tous, Depardieu est un citoyen européen, et, jusqu'à nouvel ordre, la législation de la communauté permet à tout citoyen européen d'aller s'installer dans le pays d'Europe de son choix. Ce qu'on accorde aux Roms, on l'accordera encore bien plus aisément à Depardieu. Alors, inutile d'en faire tout un plat.

C'est idiot de pousser le célèbre acteur dans ses derniers retranchements, jusqu'à renier l'ingrate (qu'il dit) France. Au degré de fureur où il est monté, il serait bien capable d'aller dépenses ses sous partout, sauf chez nous. Or, sur la question,  Diderot a fait dire l'essentiel à son célèbre neveu de Rameau : il faut des riches, car à quoi servent-ils ? A faire marcher le commerce, et à créer des emplois, dans une société que, très écologique avant l'heure, Diderot décrit comme une jungle où les diverses espèces s'entre-dévorent, chacun vivant aux dépens de tous les autres. Ecoutons-le, pour notre instruction et pour notre plaisir :

" Dans la nature, toutes les espèces se dévorent ; toutes les conditions se dévorent dans la société. Nous faisons justice les uns des autres, sans que la loi s'en mêle. La Deschamps, autrefois ; aujourd'hui la Guimard  venge le prince du financier ; et c'est la marchande de modes, le bijoutier, le tapissier, la lingère, l'escroc, la femme de chambre , le cuisinier, le bourrelier, qui vengent le financier de la Deschamps . Au milieu de tout cela, il n' y a que l'imbécile ou l'oisif qui soit lésé, sans avoir vexé personne ; et c'est fort bien fait ."

 Il n'y a pas que les impôts directs, il y a aussi la TVA, fort élevée sur les produits de luxe, appartements, bateaux, bagnoles etc. Alors, au lieu d'acculer bêtement Gérard dans ses derniers retranchements, incitons-le au contraire à soutenir notre économie défaillante en claquant son fric chez nous.

Et puis, soyons francs, si nous étions à sa place, nous en ferions tout autant. Tiens, si je gagne ce soir les 100 millions du loto, je me garderai bien d'aller comme un petit fou toquer à la porte de la Française des Jeux. Je commencerai par retenir une place dans le TGV de Bruxelles. Je poserai mes valises pas loin du Manneken Pis. Je me ferai enregistrer résident permanent. Ensuite seulement j'irai toucher mon pactole, que je mettrai en lieu sûr dans une banque belge. Tranquillou.

Parmi d'autres avantages , la richesse et la notoriété présentent celui de nous affranchir des contraintes et des inconvénients de la nationalité. N'ayons pas la petitesse de crier haro sur Depardieu parce que, tout simplement, nous lui envions une liberté à laquelle notre condition mesquine nous interdit d'accéder. Faudrait-il  reprocher à la richesse de faire de ses élus des hommes un peu plus libres que le commun ? Elle possède cet effet vertueux de nous rappeler que nous sommes nés par hasard quelque part. Quand un individu parvient à se dérober aux prétentions d'un Etat à le réduire à ses exigences financières, militaires ou, souvent même, judiciaires, il convient, la plupart du temps, de s'en réjouir .

 Le patriotisme n'est qu'un épiphénomène  né des aléas de l'Histoire. Il est un avatar inséparable de l'Etat-nation, soumis à ses tribulations.  Rappelons qu'avant 1789, sur le territoire de ce qu'on appelle aujourd'hui la France, personne ne savait ce que cela pouvait bien être qu'être patriote. Entre 1914 et 1918, le patriotisme fut, avec le gros rouge, la drogue que leurs gouvernants firent avaler à des millions d'Européens  pour mieux les envoyer au casse-pipe. Qu'est-ce aujourd'hui que le patriotisme yougoslave ? Que peut bien être un patriotisme congolais ? En quoi un Basque ou un Catalan se sent-il concerné par le patriotisme espagnol ? En ce qui me concerne, mon arbre généalogique exhibe des ancêtres germaniques, mais aussi bretons, savoyards, russes et même belges ; aussi ne  ne me suis-je jamais  senti doté d'une fibre patriotique bien épaisse. A l'instar de Gérard Depardieu, je ne me sens vraiment et provisoirement Français que dans la mesure où je trouve avantageux de l'être. Je ne me suis jamais connu quelque solidarité de coeur que ce soit avec cet agrégat inconsistant de peuples et d'individus aussi  désunis que divers qu'à la parfin et pour le faire court on appelle les Français. Une patrie n'étant jamais qu'un artefact historique transitoire, le patriotisme l'est tout autant. L'ablation précoce de ce ridicule appendice sentimental, encore plus gênant qu'inutile, en dénouant les liens qui vous retenaient prisonnier du troupeau, vous rend infiniment plus libre et plus léger. Convenons-en : cet ersatz idéologique à l'usage des petits boulots besogneux  n'a plus de sens à partir d'un certain niveau de revenus. Il est même contre-productif.


Henri Laborit ,   Eloge de la fuite    ( Gallimard / Folio )

Addendum  (6 janvier 2013) . - A lire sur la question la libre opinion de Juan Goytisolo dans le Monde de ce jour, intitulée : Adieu l'Europe, rafiot conservateur !  Bonheur d'un octogénaire apatride

( Posté par : François de Hollande )


1 commentaire:

JC a dit…

Le bon sens est un bien précieux...