lundi 17 décembre 2012

"Récit d'un noyé" , de Clément Rosset : voyages autour de mon lit

Que faire, quand on est attaché sur un lit d'hôpital, dans une unité de soins intensifs, "entouré de tubes, de tuyaux, de goutte-à-goutte", tandis que médecins et infirmières s'affairent pour tenter de vous sauver la mise ? Eh bien, délirer. La force du délire est capable de transformer ce qui,  autrement, serait une épreuve des plus pénibles en une série de passionnantes aventures.

C'est l'expérience qu'a faite Clément Rosset lorsque, après avoir failli se noyer dans une crique de Majorque, il a été soigné dans un hôpital de l'île. Pendant une quinzaine de jours, immobilisé sur son lit dans un état de semi-coma, il a plongé dans une succession d'hallucinations, dont la bizarrerie l'a suffisamment fasciné pour qu'il nous en raconte ici quelques unes.

Rares sont les moments de lucidité où il comprend qu'il se trouve sur un lit d'hôpital. Le reste du temps, il se retrouve protagoniste d'un "théâtre d'aventures et de mésaventures extravagantes " dont les autres personnages, on le devine aisément, sont en partie inspirés par les médecins et les infirmières. Sa conscience travaille à transfigurer les éléments du réel qui l'environne ( le cadre de sa chambre, le personnel soignant, des patients, des visiteurs..)  pour les intégrer à d'étranges histoires partiellement nourries de souvenirs remodelés, réassemblés, réorganisés selon la logique du rêve et scandées par le retour d'obsessions liées à son état ( les liens qui le maintiennent attaché à son lit, la soif lancinante...).

Ces aventures du délire sont finalement plus drôles qu'angoissantes, comme si la conscience, travaillant à construire une interprétation plausible d'une réalité qui se dérobe, s'efforçait, non seulement de leur conférer une  cohérence, mais aussi de leur trouver une issue généralement rassurante ou qui laisse tout au moins en suspens l'imminente catastrophe. L'aventurier malgré lui de ces improbables équipées la frôle sans cesse mais ne succombe jamais. Ce qui touche, à la lecture de la relation de ces délires, c'est cet acharnement de la conscience à trouver coûte que coûte du sens dans des situations dont le sens, en partie, se dérobe, et à leur ménager une issue qui ne soit pas inacceptable. En dépit de leur caractère fantastique, ces scénarios successifs sont autant d'hypothèses de travail, de schèmes herméneutiques permettant de garder une prise sur un réel présent/absent. Dès lors, on ne peut manquer d'être impressionné par la force, l'énergie, le dynamisme de l'activité psychique,  intensément mobilisée, stimulée par la nécessité de tenter de surmonter une situation de  désarroi et de stress extrêmes, dans un corps paralysé, branché, manipulé. Comme si l'enjeu, pour ce corps impuissant et soumis, était de rester au moins maître du sens. Comme si c'était là l'essentiel.

Ainsi, par le biais de la relation d'une expérience-limite, Clément Rosset nous conduit à réfléchir à ce qu'est le rôle probablement essentiel de la conscience à l'état "normal" : donner de la cohérence et du sens à l'expérience vécue, mais une cohérence et un sens compatibles avec le vouloir-vivre. Phénomène encore bien mal connu, à la vérité, que cette conscience, en laquelle nous voyons le privilège de la créature humaine et le signe de sa supériorité sur les autres êtres vivants, alors qu'elle n'est peut-être qu'un de nos modes d'adaptation à notre environnement, ni plus ni moins "machinal" que nos autres sens, ou que la respiration, ou que la bipédie, ni plus ni moins organique que le système cardio-vasculaire ou que le système digestif, et asservie à la même fonction qu'eux : maintenir la vie. Son altération par quelque accident physiologique ne fait que dévoiler plus nettement cette fonction.

Maintenir la vie en maintenant coûte que coûte le contact avec le "réel", quitte à le reconstruire avec les moyens du bord, en remédiant tant bien que mal aux avaries d'un navire qui fait eau : c'est donc à quoi travaille, au fond, cette conscience altérée, affolée, dont les hallucinations semblent prendre le relais des interprétations de la conscience  à l'état normal...  Mais qu'est-ce au juste qu'une conscience normale ? Qu'est-ce qui m'assure que la conscience de mon voisin soit plus ou moins  "normale" que la mienne ? Une distance infime sépare sans doute cette conscience "normale" d'une conscience "délirante". Délicate question de réglage, à l'instar de celui de la hauteur du lit d'hôpital  : " deux centimètres trop haut tu meurs ; deux centimètres plus bas tu es guéri " ...

On pourrait dire, sans doute, que ce flot d'images,  de souvenirs, de mots, affluant à la conscience à la manière du sang qui s'écoule d'une blessure, témoigne surtout de la gravité d'un traumatisme autant psychique que physique, mais cette comparaison ne rendrait pas compte de la puissance organisatrice et productrice de sens de cette conscience fabulante, très proche, dans son mode de fonctionnement, de l'imagination romancière.

Bien sûr, ces hallucinations nous renseignent aussi sur l'homme qui les a inventées car ce serait une erreur de croire qu'il les a simplement subies. Dans son combat pour la survie, sa conscience bricole fiévreusement du sens en puisant à tout va dans la boîte à outils de la mémoire. Elle bat le rappel émouvant des lieux du monde où il a vécu, de ce qu'il a fait de sa vie, de ses centres d'intérêt, de ses préférences en littérature, en musique... Partout affleurent le tempérament, l'humour, le sens de l'amitié de cet homme pour qui les mots auront puissamment compté : en témoignent ces aventures imaginaires, où les mots jouent un rôle essentiel -- pas seulement, bien sûr , parce que l'outil du langage permet au narrateur de les réorganiser en les racontant --, mais parce que le rêveur, dans le temps même où il les a rêvées, s'est manifestement abandonné au plaisir de faire parler ses compagnons de rêve et de parler avec eux, et , surtout , à l'ivresse de nommer : donner du sens, pour l'animal doué de langage, en proie à ses visions, c'est d'abord mettre des noms sur ce qu'il voit.

" Lorsqu'un homme aura ramené un fait de son imagination à un fait de son entendement, je prévois que tous les hommes établiront enfin leur vie sur cette base " ( Thoreau, Walden )

L'imagination, alliée de l'entendement dans sa quête de vérité ? N'est-ce point une autre des leçons de ce  petit livre de Clément Rosset  ?

Clément Rosset ,    Récit d'un noyé   ( Les Editions de Minuit )


( Posté par : Jeanne la Pâle nue dans ses châles )

Sand et Chopin à Majorque, par Delacroix



2 commentaires:

JC a dit…

La conscience au service de l'homéostasie ... Relire sur ce sujet Antonio Damasio, remarquable professeur/chercheur en neurosciences dont toute l'oeuvre est impregnée de cette notion.

Anonyme a dit…

Pretty! This has been an incredibly wonderful post. Thanks for providing this information.


Look into my web page - cardshare