jeudi 10 janvier 2013

Ray Charles , a Fool for you



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C'était il y a longtemps. Je ne sais plus trop à quelle occasion je suis devenu un fan de Ray Charles. Peut-être l'ai-je découvert en écoutant Pour ceux qui aiment le jazz, l'émission de Ténot et Filipacchi, sur les grandes ondes ; la modulation de fréquence n'était pas encore entrée dans les moeurs ; ça crachotait pas mal, mais c'est comme ça que j'ai écouté pour la première fois Ellington et Billie Holiday -- In my solitude , quelle empathie fascinée fut la mienne  , je m'en souviens ... Ma mère ne devait pas trop être regardante sur l'argent de poche, j'avais pu m'acheter un tourne-disques et mes premiers 33 tours, Armstrong, The Good Book , Louis Armstrong sings the blues  --  Back o'town blues , Basin street blues , dans les interprétations de référence des années trente -- et le grisant, l'inoubliable Satch plays Fats -- Black and blue... Je retrouve là, maintenant, intact dans ma mémoire,  le parfum singulier, inimitable, de cette musique si souvent écoutée, son balancement doucement  saoûlant, sa tendresse chaleureuse, maternelle pour tout dire, rien qu'en lisant les titres sur la pochette blanche.

Le sens du soul , entre blues et gospel , je l'ai donc appris en écoutant Armstrong, Billie Holiday, Mahalia Jackson, Big Bill Broonzy, et cela m'a préparé à être de plain-pied  (ou presque !  quel prétentieux je fais !) avec la musique de Ray Charles. Vers la fin des années cinquante, le consensus n'était pas encore vraiment réalisé en France sur la musique noire américaine. "Baisse ta musique de nègre !", me criait du rez-de-chaussée mon père qui, sur l'article, ne faisait pas dans la dentelle, quand j'écoutais What'd I say en boucle, à un niveau de décibels assez insupportable, je dois le reconnaître, pour un autre que l'auditeur inconditionnel que j'étais. " Comment peux-tu t'émouvoir de paroles aussi bêtes ? ", me demanda plus tard mon cothurne, jeune angliciste distingué, que consternait la niaiserie des textes des chansons de Ray Charles. J'étais bien conscient qu'elles n'atteignaient pas des sommets de subtilité , et, sur le moment, je ne trouvai rien de très convaincant à lui répondre. C'est que je n'étais pas moi-même suffisamment convaincu de la validité de ma préférence, n'ayant pas encore pris conscience à l'époque que le langage  musical ne passe jamais par les mots (1). Il est clair que " Hey, hey, hey, hey, baby, hey..." (2) ne saurait passer pour une contribution éclairée à la littérature philosophique. Mais bloquer sur  cet aspect superficiel des choses, comme le faisait mon petit camarade, c'est la meilleure façon de passer complètement à côté de cette musique, et d'ailleurs de passer à côté de la musique en général. Je ne l'ai pleinement compris que bien plus tard, quand je me suis suffisamment débarrassé de mes préventions inavouées de petit bourgeois français. Après tout, si l'on résume le contenu intellectuel d'un poème de Ronsard ou de Lamartine, le résultat n'est guère plus brillant. Le lyrisme n'est pas une affaire de pensée, mais d'affect, et c'est la musique des vers qui compte. Or c'est exactement ça qui compte, et exclusivement ça, dans la musique de Ray Charles, comme en général dans le blues. Les paroles ne sont là que pour la tenue de la ligne mélodique et pour la relance du rythme. Rythm and blues : tout est dit, et rien n'est oublié d'essentiel. Notre culture française de la chanson, où le texte, souvent d'une très grande qualité, compte beaucoup, nous prépare mal à apprécier cette musique où la voix du chanteur, de la chanteuse, est avant tout un instrument, comme cela se vérifie dans la technique du  scat . Entre les vocalises d'Ella Fitzgerald, celles de la Reine de la Nuit, ou celles de Cathy Berberian dans une Sequenza de Luciano Berio, il n'y a  pas de différence de nature, ni même  de qualité.

C'est ce que je me disais en écoutant tout à l'heure A Fool for you, un des grands classiques de Ray Charles, dans l'interprétation éblouissante qu'il en a donnée au festival de Newport 1958. L'orchestre (des souffleurs de grande classe !) offre son écrin rythmique, le piano souligne et prolonge avec une maîtrise confondante, commentaire cristallin, si tendre, innocent, un octave au-dessus, mais la merveille, c'est la voix du chanteur, au fil de variations d'un éclat, d'une inventivité, d'une force expressive probablement toujours inégalés dans toute la musique de jazz . Une voix qui vous fait basculer d'un coup dans l'émerveillement de l'amour, dans l'émerveillement de la musique, c'est d'ailleurs ici exactement la même chose.


Note 1 . - Entendons-nous. Il peut passer par le signifiant sonore des mots, et il ne s'en prive pas, mais aucunement par leur signifié . N'en déplaise à quelques mystiques égarés, les mots Gott / God et Jesus n'ont de valeur musicale que dans une cantate de Bach ou dans un gospel.

Note 2 . -Paroles d'un blues célèbre de Big Bill Broonzy


Ray Charles ,  The Complete Atlantic Recordings (1952-1959)  ( 7 CD Rhino)


( Posté par : Jambrun )


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