samedi 26 janvier 2013

" Le Carnet du bois de pins " de Francis Ponge : dans l'atelier du peintre

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Enfant, les bois de pins furent pour moi les lieux d'expériences sensibles qui comptent dans une vie parce qu'elles fixent des archétypes auxquels la mémoire toujours remontera plus tard, y confrontant les expériences ultérieures. Sur ces terres du Maine où je vivais alors, les landes sablonneuses, fréquentes dans cette région, portaient de nombreuses  forêts de pins . Au sortir d'une maladie d'enfance assez grave, le médecin avait recommandé à ma mère de m'emmener le plus souvent possible respirer l'air, réputé salubre, des pinèdes. En ces années de l'immédiate après-guerre, les occasions de se distraire et de voyager n'étaient pas très nombreuses pour les familles aux moyens modestes, comme la mienne. Aussi les promenades à  pied ou, plus tard, à vélo, dans la campagne environnante, étaient-elles fréquentes et appréciées. Je suis resté fidèle, même si le passage du temps les a émoussées, aux sensations de ce temps-là : l'odeur de la rivière mariée à celle des blés fraîchement moissonnés, l'odeur des haies chargées, selon la saison, de fleurs d'églantier ou de mûres, l'odeur des pinèdes chauffées par le soleil d'été . J'ai eu, comme un autre,  mon côté de Guermantes et mon côté de Méséglise,  le côté de la vallée au bas du village avec ses champs de blé et ses haras, aux prairies coupées par la grande route droite bordée d'admirables peupliers qu'on a fini par couper (1) pour l'élargir,  la rivière où nous allions nous baigner et pêcher, et puis, de l'autre côté, le long coteau, avec son gros château  et ses jardins largement installés à la rupture de la pente, et ses vastes pinèdes sur le revers.

Je me souviens des pique-nique dans cette luxueuse pinède , avec ses grands arbres, son tapis d 'aiguilles et son odeur de résine chauffée par le soleil de juin. Je suppose qu'elle a depuis longtemps disparu, rongée par les lotissements, les zones commerciales, dans ce village situé trop près de la grande ville pour n'avoir pas fini par lui être annexé au titre de banlieue résidentielle. Cette pinède de mon enfance, c'était vraiment un somptueux monument naturel que seul, peut-être, mon souvenir  maintient encore à l'existence. Oui, j'ai laissé un peu de mon coeur dans ces vastes pinèdes , somptueuses, aérées, parfumées,  où le vent dans les cimes faisait chanter le silence.

C'est dire si je suis sensible à ce Carnet du bois de pins, suite d'esquisses écrites par Francis Ponge en août et septembre 1940, à la Suchère, en Haute-Loire, où il avait rejoint sa famille pendant l'exode. Comme les autres textes réunis dans La Rage de l'expression (quel titre magnifique!), tous écrits en 1940/1941, il ne s'agit pas d'un texte achevé, mais plutôt d'un carnet d'esquisses, travail de recherche, work in progress. Ponge en a écrit l'essentiel au jour le jour (il en date les fragments successifs) en trois semaines, du 7 août au 31 août 1940.

Ponge a dû savourer ce qu'il appelle "le plaisir des bois de pins" --  plaisir bien particulier dont je confirme l'existence -- dans des pinèdes très semblables à celles de mon enfance, quoiqu'un peu plus montagnardes. Il ne se demande pas trop ce que doit cette architecture naturelle monumentale qu'il admire à l'action de l'homme ni ne précise de quelle variété de pins il s'agit. Comme son ami Gabriel Audisio le lui écrit alors, les différences sont considérables d'une essence à l'autre. " As-tu songé, lui écrit-il, que tes pins sont pins des régions où tu as vécu -- le pin rigide à long fût vertical (pareil à celui que l'on nomme pariccio dans les forêts des montagnes corses, et dont on fait les mâts de navires --, mais qu'il n'a rien de commun avec le bois de pins maritimes de mes rivages -- tordus, tourmentés -- ni avec les pins parasols majestueux et volontiers solitaires -- ni avec les pins légers, dessinés au crayon, des régions terriennes de la Provence ou de l'Attique ? " . 

Je pense que mes pinèdes étaient plantées de pins  sylvestres, au fût élancé, à  la ramure haute, et c'est aussi à cette variété que font penser les descriptions de Ponge.


A l'époque,  Ponge ne se considère pas comme un poète -- attitude qui doit paraître (à tort) étonnante à beaucoup de ceux qui abordent ses textes aujourd'hui, et qui le considèrent comme un poète, à commencer par son éditeur Gallimard !  " J'ai besoin du magma poétique, écrit-il alors , mais c'est pour m'en débarrasser . " Il définit son entreprise comme "un effort contre la "poésie" " . Elle est plutôt pour lui une entreprise de connaissance scientifique du réel, à l'aide des armes du langage, telles, cependant, que la  rhétorique et la poésie les ont forgées et utilisées. Il rêve de fixer la vérité du réel au moyen de " formules claires " dont il trouve le modèle chez La Fontaine, et qui devraient aboutir à  un "rapport objectif" sur les objets qu'il peint.



Se poser comme un nième poète de la nature ne l'intéresse pas. Ponge fait partie de ces écrivains qui considèrent que se lancer dans une entreprise littéraire ne se justifie que si l'on ouvre un champ d'investigation encore vierge. C'est une autre façon de se rapprocher de la recherche scientifique. A Gabriel Audisio, il écrit : "Je tiens en tout cas que chaque écrivain "digne de ce nom" doit écrire contre tout ce qui a été écrit jusqu'à lui ( doit dans le sens de est forcé de, est obligé à ) -- contre toutes les règles existantes notamment . "

Dans sa lettre (2), Gabriel Audisio pointe, de son côté, ce qu'il considère comme les contradictions et les impasses du projet de son ami : "La chimère, lui écrit-il notamment, c'est de vouloir restituer intégralement l'objet. Tu n'arriveras jamais qu'à donner une idée, un moment, d'un objet . ( et peut-être même si tu choisis, au lieu d'un bois de pins, frémissant, évolutif, un objet en apparence aussi fixe que le galet, qui est quand même un organisme infiniment changeant. )". 

De fait, le Carnet du bois de pins utilise des formules généralisantes  telles que celle qui ouvre le carnet et lui donne son titre : "le plaisir des bois de pins". Sans contester à Ponge la dimension scientifique de son entreprise, on peut se demander si, à cette époque, il a une conscience claire de la nature de la science qu'il ambitionne de constituer. Je  reviendrai plus loin sur ce problème.

Le souci d'employer un vocabulaire aussi exact et précis que possible est très marqué dans le Carnet des bois de pins   Pour nourrir et orienter son travail, Ponge se livre d'ailleurs à des recherches lexicales dans le Littré . Mais les ressources des armes les plus usuelles du langage poétique, la comparaison et la métaphore, sont immédiatement exploitées :

" Le plaisir des bois de pins :
  L'on y évolue à l'aise (parmi ces grands fûts dont l'apparence est entre le bronze et le caoutchouc). Ils sont bien débarrassés. De toutes les basses branches . Il n'y a point d'anarchie, de fouillis de lianes, d'encombre. L'on s'y assied, s'y étend à l'aise. Il règne un tapis partout. De rares rochers les meublent, quelques fleurs très basses. Il y règne une atmosphère réputée saine, un parfum discret et de bon goût, une musicalité vibrante mais douce et agréable. "

Ces premières notations esquissent des pistes qui vont être développées par la suite, et faire l'objet d'une succession de variations. Des "grands fûts dont l'apparence est entre le bois et le caoutchouc"  , on glisse, quelques lignes plus loin, à de "grands mâts nègres ou tout au moins créoles" ; La métaphore du navire, ici esquissée, ne sera finalement pas exploitée autant que d'autres que l'écrivain semble mettre en concurrence, comme pour en tester la productivité :

" Non !
  Décidément, il faut que je revienne au plaisir du bois de pins.
  De quoi est-il fait, ce plaisir ? -- principalement de ceci : le bois de pins est une pièce de la nature, faite d'arbres tous d'une espèce nettement définie ; pièce bien délimitée, généralement assez déserte, où l'on trouve abri contre le soleil, contre le vent, contre la visibilité ; mais abri non absolu, non par isolement. Non ! c'est un abri relatif. Un abri non cachottier, non mesquin, un abri noble.
  C'est un endroit aussi (ceci est particulier aux bois de pins ) où l'on évolue à l'aise, sans taillis, sans branchages à hauteur d'homme, où l'on peut s'étendre à sec, et sans mollesse, mais assez confortablement.
   Chaque bois de pins est comme un sanatorium naturel, aussi un salon de musique...une chambre, une vaste cathédrale de méditation (une cathédrale sans chaire, par bonheur) ouverte à tous les vents, mais par tant de portes que c'est comme si elles étaient fermées. Car ils y hésitent. "

Ainsi , par la justesse savoureuse des mots et des images, les notations initiales varient et s'enrichissent par une succession de déplacements et de recombinaisons. La pièce devient un hangar, une halle, un auditorium, un temple, un boudoir : "Pénétré-je dans la brosserie (brosses, peignes aux manches fins ciselés de lichens, épingles à cheveux) d'une gigantesque rousse, créole, parmi ces enchevêtrements, ces lourds parfums ? Ces grosses pierres par-ci par-là, quittées sur la table de la coiffeuse ? "... Rêverie très baudelairienne... L'ensemble dans une tonalité à dominante lyrique qui amène Ponge, en dépit de sa position de principe anti-poétique, à essayer des ressources de l'alexandrin et du décasyllabe au long d'une série de variantes d'un même poème dont la version définitive ne sera finalement pas proposée, l'auteur suggérant au contraire d'en combiner les éléments selon un schéma aux multiples possibilités ( on songe aux Cent mille milliards de poèmes, que Raymond Queneau publiera en 1961). ) :

Toute une brosserie haut touffue de poils verts
Aux manches de bois pourpre entourés de miroirs
Escamote une forme issue de la baignoire
Ou marine ou lacustre au bas-côté fumante
Qui ne laisse au tapis élastique et vermeil
Des épingles à cheveux odoriférantes
Secouées là par tant de cimes négligentes
qu'un peignoir de pénombre entachée de soleil
Obliquement tissu d'atomes sans sommeil.

De cette suite d'une quinzaine de variations versifiées, Ponge ne sera pas satisfait, finissant par conclure que "Tout cela n'est pas sérieux", le résultat ne lui paraissant pas à la hauteur du travail acharné qu'il a dû fournir pour passer de la prose au vers :

" J'ai voulu  de ce poème en prose faire un poème en vers. Alors que j'aurais dû défaire ce poème en prose pour intégrer les éléments intéressants qu'il contenait dans mon rapport objectif (sic) sur le bois de pins. " (3)

Ainsi Ponge affirme-t-il -- contre l'avis de Paulhan qui lui écrivait : "Désormais le poème en prose n'est plus pour toi " -- une vocation et un programme qui trouveront leur pleine expression dans Le parti-pris des choses, publié en 1942.

Gabriel Audisio avait raison de dénoncer comme une chimère l'ambition de parvenir à tout dire de l'objet. Au vrai, dans le Carnet du bois de pins, comme dans les autres textes de La rage de l'expression, l'écriture de Ponge semble tourner autour de l'objet, tenter de le cerner sans jamais y parvenir, dans une quête langagière jamais achevée et d'autant plus grisante, pour son  auteur comme pour son lecteur.

Francis Ponge est mort en 1988. Il ne me semble pas qu'aujourd'hui son oeuvre soit très fréquentée. Il reste pourtant un maître incomparable d'écriture et de rigueur subtile dans la conduite méthodique de la rêverie poétique, exploitant toutes les ressources du langage.

Il restera un maître du réalisme, aussi modeste en extension (par l'étendue et la nature des objets qu'il envisage) qu'ambitieux en compréhension . " Sans doute, écrit-il au début de Méthodes, ne suis-je pas très intelligent : en tout cas les idées ne sont pas mon fort ". La bêtise non plus, d'ailleurs, car toute son oeuvre en témoigne : être intelligent, ce n'est jamais autre chose qu'avoir l'intelligence de quelque chose. Or s'il est relativement aisé d'avoir l'intelligence d'une idée, et même de tout un système philosophique, en revanche il est très compliqué d'accéder à l'intelligence du plaisir des bois de pins, d'un abricot ou d'un simple verre d'eau, qui sont tout, sauf des choses simples. Confrontées à l'infinie complexité du  réel, nos idées sur le réel, même les plus sophistiquées, restent des idées simples, sinon simplistes .

Reste le problème de la légitimité de l'ambition scientifique de Ponge. Refusant le statut de poète, fait-il pour autant oeuvre scientifique ? Et sa science, si science il y a, de quoi au juste est-elle science ? Gabriel Audisio pensait que son ami échouerait à rendre compte de la totalité de l'objet. Tout au plus, pensait-il, pourrait-il cerner un état momentané de l'objet . Il est certain que la démarche de Ponge est constamment essentialiste , comme cela se vérifie dans les textes du Parti-pris des choses et dans les textes ultérieurs. Ses textes  font souvent penser aux textes des savants naturalistes, un Buffon par exemple. Les états momentanés de l'objet ne l'intéressent visiblement pas, et c'est là-dessus qu'on peut contester la scientificité de son entreprise. En effet, si science il y a, de quoi est-elle une science ? Si l'on considère qu'il s'agit d'une science de l'objet lui-même, on conviendra que Ponge n'obtient que des résultats aléatoires et fragiles. Manifestement, sur ce terrain, les spécialistes des science de la nature sont bien plus efficaces que lui et obtiennent des résultats autrement solides. Mais la science pongienne n'est pas une  science de l'objet, ce dont, à mon avis -- à s'en tenir aux termes de sa réponse à Audisio -- il n'a pas conscience en 1940. Si elle est une science, elle ne peut-être qu'une science du phénomène de l'objet à la conscience. Elle est une phénoménologie. A ce titre -- et compte tenu de la pertinence et de la précision scrupuleuse de ses descriptions -- elle peut prétendre à être reconnue comme un savoir. Et c'est là, me semble-t-il, qu'on peut chicaner Ponge, en prenant en compte l'objection de Gabriel Audisio : Ponge peut-il ,  en toute rigueur, proposer autre chose qu'une phénoménologie de l'objet dans un de ses états momentanés à la conscience, ou plus exactement à  sa conscience ? On a vu qu'il ne le fait pas, sa description oscillant entre une phénoménologie et une ontologie.

Tout compte fait, je me dis qu'il n'y a rien de scientifique là-dedans et que la rêverie pongienne élabore bien plutôt une mythologie de ses objets d'élection. De ce bricolage proche, en définitive, de celui du peintre, sortent, à l'usage du lecteur, de purs objets de jouissance. Même si, à l'époque du Carnet des bois de pins, Ponge rejetait l'appellation, il est bien un poète.

Ainsi prévaut pour nous le charme souverain et le pouvoir d'envoûtement d'une oeuvre qui nous rend présente et sensible à chaque page la merveilleuse complexité du réel et la merveilleuse complexité de nos rapports avec le réel et qui, en plus,  nous guide sur le chemin d'une  meilleure compréhension du réel , que dire ? --  Francis Ponge : what else ?


Notes . - 1  : au début des années soixante . Je ne me suis pas encore remis de ce scandale !

            -  2 : lettre placée par Ponge, ainsi que sa réponse, en appendice au Carnet du bois de pins.

            -  3 : le (sic) -- en italiques dans le texte -- suggère que Ponge ne croit pas trop à cette objectivité !



Francis Ponge,  Le Carnet du bois de pins , in La Rage de l'expression ( Gallimard / Bibliothèque de la Pléiade )


Jean-Siméon Chardin ,  Verre d'eau et carafe



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