mercredi 2 janvier 2013

"L'Alchimiste", de Ben Jonson : gobeurs de chimères

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Quelle époque de l'histoire du théâtre en Occident surpasse, en fécondité, en génie, en inventivité, en audace, la période élisabéthaine ? Entre 1567 (date de l'ouverture du premier théâtre londonien) et 1642 (date de la fermeture des théâtres par les Puritains) , -- soit, tout de même sur une durée de soixante-quinze ans, sous les règnes successifs d'Elisabeth Ière, de Jacques Ier et de Charles II, que d'éclatants chefs-d'oeuvre ! Même si en France, pendant la même période, la vie théâtrale  et  les oeuvres d'un Robert Garnier, puis d'un Mairet ou d'un Tristan l'Hermite sont loin d'être négligeables, seules les  pièces de Corneille sont dignes d'être comparées à celles de Shakespeare, de Marlowe, de Ben Jonson, de John Ford ou de l'auteur anonyme d'Arden de Faversham, sans oublier Thomas Middleton, l'auteur de La Tragédie du vengeur, John Webster, auteur de La Duchesse d'Amalfi ou Cyril Tourneur, auteur de La Tragédie de l'athée.

L'apogée se situe  au tournant du XVIe et du XVIIe siècle, entre 1585 et 1615 en gros : trente années glorieuses pendant lesquelles se succèdent les pièces de Marlowe  -- Faust (1589), Le Juif de Malte (1589), Edouard II (1592) --, de Shakespeare, dont toute la production se situe entre 1590 et 1612, de Ben Jonson  -- Volpone (1606), La Foire de la Saint-Barthélémy (1614) --, de John Webster -- La duchesse d'Amalfi (1614).

Cette extraordinaire floraison s'épanouit dans la ville d'Europe la plus dynamique et la plus moderne du temps : Londres, dont la population double entre 1600 et 1650 pour atteindre 375 000 habitants, malgré de successives épidémies de peste dont se fait l'écho Ben Jonson dans L'Alchimiste (la grande peste de 1665 -- celle qui a inspiré à Daniel Defoe son Journal de l'année de la peste, est la quatrième du siècle).  L'expansion économique de la ville, la réelle tolérance religieuse qui y règne, attirent les populations venues des régions environnantes, mais aussi d'autres pays d'Europe, comme ces anabaptistes,  venus s'installer en Grande Bretagne après avoir été chassés d'Amsterdam, et dont l'Alchimiste campe des caricatures férocement burlesques. Beaucoup espèrent y réaliser une rapide fortune ; parmi eux pas mal d'aigrefins  qui inspirent à Ben Jonson son trio d'escrocs.

C'est en effet la soif de l'or qui est le moteur du noeud d'intrigues fiévreusement montées par Toupet (1), Subtil et Marie Toulemonde (la bien nommée) pour attirer et traire leurs gogos, dont chacun est un type représentatif de la société du temps -- Mammon, l'aristocrate beau parleur, Coquet, le clerc moins motivé par le droit que par le jeu, Lépicier, un commerçant, Crécelle, le campagnard venu avec sa soeur, Dame Maniable (très maniable), tenter d'attraper le bel air de la ville, Tribulation et Ananias, inénarrable duo d'anabaptistes. Les trois compères se sont associés en une "organisation tripartite", sorte de société par actions sans actions dont on pourrait aisément trouver l'équivalent aujourd'hui en cherchant du côté de certaines S.A.R.L. au capital fantôme, surtout destinées à préparer une faillite frauduleuse après avoir soutiré l'argent des naïfs. Chacun s'y est réservé un rôle, le principal étant celui de l'alchimiste, dévolu à Subtil. Il est censé opérer la transmutation en or de tous les métaux . Ce sont, bien entendu, les pigeons qui fournissent la matière première et investissent leurs avoirs, en monnaie, bijoux etc., dans une entreprise complètement fantasmatique. Elle carbure en effet uniquement au discours, les uns décrivant  avec force détails une suite de manipulations invisibles, dont les autres se représentent, dans des extases non moins lyriques, les effets mirifiques, escomptant des bénéfices sans commune mesure avec leur mise initiale . Tout l'art des manipulateurs consiste à entretenir l'enthousiasme des manipulés, le temps de remplir la caisse avant de filer avec. L'escroc Ponzi, inventeur de la chaîne du même nom, et son émule Bernard Madoff, n'ont vraiment rien inventé, et la formule continue de marcher comme au premier jour.

A l'époque, l'alchimie est à la mode en Grande Bretagne. Les disciples de Paracelse y sont nombreux. Les traités d'alchimie fleurissent. Le grand John Dee vient de mourir, en 1608. Il a travaillé avec Edward Kelley,  mort en prison en Autriche, pour avoir échoué à réaliser la pierre philosophale qu'il avait promise à l'empereur Rodolphe II. C'est cette fameuse pierre philosophale, censée procurer à son détenteur d'inépuisables richesses, que Subtil a promise à ses clients. Tout son art consiste en réalité à les payer de  mots, en les étourdissant d'un jargon pseudo-scientifique puisé par Jonson dans les traités d'alchimie. Une bonne partie du comique de la pièce tient aux effets parodiques de ce discours pseudo-savant  exhibé sans vergogne . Le texte est contemporain de ce tournant dans l'histoire des sciences où le vocabulaire des alchimistes et le système de concepts qui le sous-tend est en train de perdre toute crédibilité ; l'alchimie va bientôt donner naissance à la chimie ; la description par Subtil et Toupet de leurs protocoles expérimentaux n'est d'ailleurs pas si éloignée d'un compte-rendu d'expérience scientifique ! Un Ben Johnson ressuscité aujourd'hui n'aurait pas grand peine à repérer dans le jargon scientifique contemporain des équivalents du volapük alchimiste ni des successeurs à son Mammon, sorte de demi-savant d'autant plus aisément dupe du trio qu'il se flatte de maîtriser comme eux les mots et les notions de l'alchimie, sans l'avoir jamais pratiquée ;  il les manipule avec la même insouciante incompétence que d'aucuns, aujourd'hui, parfaitement incapables de résoudre une équation du second degré, manipulent les termes et les concepts de la physique quantique. Mammon masque par ailleurs sa cupidité sous des dehors de philanthropie ; on le verrait assez bien aujourd'hui dans la peau de quelque politicien démagogue, veillant à assurer ses arrières sous couleur de dévouement au bien public. Il est dommage que Ben Jonson ait seulement esquissé cet aspect du personnage, en qui je verrais volontiers un précurseur d'une certaine gauche-caviar, ou, sinon, d'une certaine droite populiste !

L'autre jargon dont l'auteur se moque abondamment, c'est la langue de bois des anabaptistes et des puritains . Manifestement, il ne porte pas dans son coeur ces esprits sectaires, ennemis du théâtre et des gens de théâtre .  Leur arrogance, leur prétention à la pureté évangélique, leur hypocrite souci des pauvres servent de paravents à des manoeuvres dictées par l'intérêt le plus sordide. Là encore, on n'aurait pas de peine à trouver des équivalents aujourd'hui.

Mais dans cette foire aux illusions, le trio qui tire les ficelles ne s'en sort finalement pas mieux que ses victimes. Débordé par le succès de leur entreprise, nos trois compères sont contraints de courir de plus en plus vite du four au moulin et du moulin au four, jusqu'à ce que soient pris à leur tout ceux qui croyaient prendre. L'accélération et la complication progressives de l'action sont un autre ressort comique majeur de cette pièce au rythme étourdissant. et dont la verve ne retombe jamais. Un bonheur pour le metteur en  scène et pour les acteurs qu'un texte aussi bondissant, aux suggestions visuelles très fortes, bien fait pour tirer d'erreur ceux qui croient que le théâtre n'est pas fait pour être lu. Le tempo comique de la scène initiale, par exemple, n'est guère égalé que par Molière dans la célèbre querelle entre Sganarelle et sa femme, dans Le Médecin malgré lui.

Des trois compères, c'est Toupet, le valet transformiste, qui s'en sort finalement le mieux, grâce à la complaisance indulgente de son maître, qui trouve son compte à entrer in extremis dans les combines de son domestique. Cette connivence entre le valet et son maître préfigure à longue échéance la collaboration de Figaro et d'Almaviva dans Le Barbier de Séville. Dans cette pièce joyeusement pessimiste, personne, en définitive, n'échappe à l'immoralité ambiante, sauf peut-être Grincheux ;  plus perspicace que les autres, il se croyait en mesure de démasquer les imposteurs ; il finira, désabusé, par jeter l'éponge :

" Fallait-il donc que je me gruge moi-même , victime de ce vice imbécile, l'honnêteté ? "

On se régale, dans L'Alchimiste , comme dans d'autres pièces élisabéthaines, d'une truculence et d'une liberté de ton que le théâtre français avait pratiquées à l'époque médiévale mais qui lui sont devenues, au XVIIe et au XVIIIe siècles, à peu près complètement étrangères, même chez Molière. La sexualité y est évoquée avec une franchise réjouissante.


Ce théâtre reste largement ignoré en France, comme du reste celui du siècle d'or espagnol. L'enseignement de la littérature en France, aujourd'hui encore, reste à peu près complètement franco-français. Ainsi peut-on sortir de l'enseignement secondaire en ne connaissant à peu près rien d'autre que nos sacro-saints classiques ; c'est mieux que rien, dira-t-on, et nos enseignants ont déjà fort à faire pour intéresser les adolescents d'aujourd'hui à Corneille, Molière, Racine, Marivaux ou Beaumarchais. La situation serait sans doute sensiblement différente si l'on enseignait et pratiquait le théâtre à l'école comme cela  se fait dans d 'autres pays du monde.

En France, sauf erreur de ma part, il faut remonter aux années soixante du siècle dernier pour trouver une mise en scène notable de L'Alchimiste, celle d'André Steiger, qui, d'ailleurs, était suisse ; il est mort en 2012 sans que personne, dans la presse française, ait  songé à saluer la mémoire de ce grand artiste.

J'étais sur le point d'oublier de rendre hommage aux traducteurs. Si ce théâtre, pourtant riche en allusions aux usages quotidiens et à l'actualité du temps, se lit aussi aisément et avec tant de plaisir, c'est que Michèle et Raymond Willems en proposent une traduction qui rend magnifiquement l'esprit et la verve de l'original !

Outre les trois pièces (plus une quatrième écrite en collaboration) contenues dans l'anthologie de la Pléiade, Jonson a écrit  une bonne quinzaine de comédies et de tragédies, sans  compter de nombreux autres textes de théâtre plus courts. Rien de cette abondante production n'est disponible en français dans des traductions récentes (une partie seulement en a été traduite dans la première moitié du XIXe siècle !) . En France, Ben Jonson a généralement la réputation  d'un poète lauréat quelque peu compassé ; elle  n'est guère confirmée par ses pièces les plus célèbres ni par ce qu'on sait d'une existence plutôt mouvementée. Compte tenu des difficultés de la langue et de l' ancrage historique de textes riches en allusions précises à des faits contemporains, il est  bien difficile à un lecteur français de juger par lui-même. La rareté des mises en scène des pièces les plus célèbres de Jonson en France  ( excepté Volpone ) est largement le résultat de l'absence de traductions jouables. Un exemple parmi tant d'autres de l'importance culturelle cruciale de la traduction.


Ben Jonson,   l'Alchimiste , traduit et annoté par Michèle et Raymond Willems ( in Théâtre élisabéthain , tome II ,   (Gallimard / bibliothèque de la Pléiade)


Note 1 . - Les noms des personnages sont empruntés à la traduction de Michèle et Raymond Willems.


Posté par : Angélique Chanu )

Le Théâtre du Globe, en 1616





1 commentaire:

Anonyme a dit…

Prétendre qu'une pièce de cette époque a été incorrectement attribuée et changer son auteur est l'assurance de voir ses travaux publiés, et reste d'autant plus facile que la plupart travaillaient les uns pour les autres, n'hésitant pas à filer un coup de main pour corriger, amélioré ou re-rédiger tout un acte. La lassitude commençant à gagner quant aux multiples avatars Shakespeariens réinventés au grès de la fantaisie de l'époque, on a commencé à s'attaquer à Middleton et Tourneur. Quatre fois au moins en deux siècle la paternité de "La tragédie du vengeur" l'une des meilleurs pièce de cette époque est passé de l'un à l'autre. Depuis quatre ans à peine on en est revenu à Middleton. Je suis profondément persuadé de l'inverse : elle a été écrite par cet indécrottable anarchiste provocateur de Tourneur. Attendez simplement quelques décennie, elle finira par lui re-re-re-revenir officiellement.