mercredi 30 janvier 2013

" Iphis et Iante " , d' Isaac de Benserade

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Ligde, le père d'Iphis, avait fait jurer à son épouse Télétuze qu'elle mettrait à mort leur enfant à naître, si c'était une fille, arguant qu'une fille serait un insupportable fardeau pour leur famille, à la fortune médiocre. Mais l'amour maternel l'a emporté. Télétuze a épargné sa fille, Iphis, et l'a élevée , en la faisant passer pour un garçon.

Ce qui devait arriver arrive. Iphis, devenu(e) jeune homme/jeune fille, tombe amoureu(x)se.... d'une fille ! 

Iante, l'élue de son ceur, partage son amour . Ligde, complètement abusé, pousse au mariage des deux amant(e)s, malgré l'opposition de Télétuze et d'Ergaste, amoureux d'Iphis.

Le mariage a lieu. Après une nuit de noces décevante pour la jeune épousée, la vérité se révèle. L'intervention d'Isis, déesse du mariage  ( et dea ex machina !), en transformant Iphis en garçon, permet une issue heureuse à une situation un rien abracadabrante.

De cette histoire, empruntée aux Métamorphoses d'Ovide, Isaac de Benserade a tiré une comédie, Iphis et Iante qui fut représentée en 1634, deux ans avant Le Cid. La tonalité généralement sérieuse de ses alexandrins admet cependant une assez grande diversité de nuances. L'écriture est souvent très proche de la comédie "bourgeoise" telle que Molière la pratiquera plus tard, jusqu'à frôler le registre de l'allusion prosaïquement grivoise, mais d'autres scènes sont d'un ton beaucoup plus "noble", voire tragique (Benserade est l'auteur de plusieurs tragédies).

L'actuel débat sur le mariage homosexuel ne fait qu'accentuer la modernité d'une pièce certainement audacieuse pour son époque. L'amour d'Iphis pour Iante est clairement de nature homosexuelle ; l'intéressé(e) ne peut s'y tromper puisqu'il /elle est le / la mieux placé(e) pour connaître la vérité . Il / elle se débat d'ailleurs dans le cas de conscience cruel où l'enferme le subterfuge mis en oeuvre par sa mère sur le conseil d'Isis. Le texte souligne fortement l'opposition entre le caractère parfaitement naturel de l'attirance qu'éprouvent les deux jeunes gens l'un pour l'autre et la censure exercée par le milieu social et par le poids des préjugés. L'amour d'Ergaste pour Iphis n'est pas non plus dépourvu de connotations homosexuelles, même si Benserade a limité l'audace de sa peinture en le mettant dans le secret du véritable sexe d'Iphis. Mais sur l'amour, le désir, le plaisir physique, la forte composante culturelle de la différenciation sexuelle, de l'institution du mariage et de la condition des filles, il proposait aux spectateurs de son temps, une riche matière à réflexions, toujours actuelles. Le désespoir d'Iphis, allant jusqu'à regretter que sa mère n'ait pas obéi à sa naissance à la demande de son mari, souligne l'effet mortifère de ces conflits entre le désir et sa répression sociale.

On savoure, dans le texte d'Iphis et Iante, une liberté d'allures qui apparente ce théâtre au théâtre anglais de l'époque élisabéthaine et jacobéenne. Le personnage d'Ergaste, par exemple, tout en excès, oscillant entre le tragique et le burlesque, aurait sa place dans un drame de Marlowe ou de Shakespeare. Le théâtre français, à l'époque de Benserade, n'est pas encore enfermé dans le carcan des règles.

On sait que du théâtre antique, du théâtre grec en particulier, n'est parvenu jusqu'à nous qu'un très petit nombre de pièces. Le reste, en dépit de rares découvertes,  est irrémédiablement perdu. On doit ce naufrage essentiellement à la sélection scolaire qui ne retint du répertoire que ce qui fut jugé le plus digne d'être étudié. Toutes les oeuvres non retenues furent donc beaucoup moins fréquemment recopiées et d'autant plus exposées à disparaître. D'où l'irréparable catastrophe culturelle que fut l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie ; ce qui vient de se passer à Tombouctou est du même ordre.

C'est aussi aux effets de la  sélection scolaire qu'on doit l'oubli de textes pourtant aussi passionnants que celui d' Iphis et Iante. Certes, le dommage n'est pas irrémédiable puisqu'ils continuent d'attendre, dans la poussière des bibliothèques, que des chercheurs, des lecteurs, des gens de théâtre, les ressuscitent. Mais cette résurrection de la comédie de Benserade, auteur fort peu fréquenté aujourd'hui, nous fait mesurer la relativité de nos hiérarchies culturelles usuelles et les lacunes de nos connaissances. Beaucoup d'autres textes de cette époque, qui fut d'une remarquable richesse littéraire, méritent certainement d'être exhumés.

A l'issue de la représentation, l'autre soir, Jean-Pierre Vincent se définissait modestement comme un créatif et non comme un créateur. La frontière entre les activités de l'un et celles de l'autre n'en est pas moins difficile à tracer avec précision. De concert avec son dramaturge, Bernard Chartreux, il a élagué le texte de Benserade d'un certain nombre de tirades, jugées "trop discoureuses". On veut bien le croire sur parole, mais on peut penser aussi que ce travail d'adaptation a quelque peu modifié la tonalité originelle de la pièce. Le caractère artificiel du dénouement justifie le traitement joyeusement burlesque qu'en proposent Jean-Pierre Vincent et ses comédiens . Leur verve emporte l'adhésion mais leur approche ne correspond certainement pas  à ce que virent et ressentirent les spectauteurs  -- les spectateurs ! je garde cette heureuse faute de frappe ! -- réunis au Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne en  1634. Ainsi, le travail remarquable de cette équipe, s'il n'est pas une création, est au moins une véritable re-création d'une oeuvre qui en sort  "ni tout-à-fait la même ni tout-à-fait une autre", comme disait  Popaul.

Interprétation remarquable de tous les comédiens. Suzanne Aubert campe une Iphis intense, et Barthélémy Meridjen se sort brillamment du rôle périlleusement contrasté d'Ergaste. Beau décor, sobre et efficace, de Jean-Paul Chambas, superbement mis en valeur par les éclairages d'Alain Poisson, en harmonie avec les costumes de Patrice Cauchetier, le tout donnant souvent des images d'une très grande beauté.

Iphis et Iante, d'Isaac de Benserade. Mise en scène : Jean-Pierre Vincent. Dramaturgie : Bernard Chartreux. Décor : Jean-Paul Chambas. Costumes : Patrice Cauchetier. Lumière : Alain Poisson.  Iphis: Suzanne Aubert. Iante : Chloé Chaudoye. Téleste : Eric Frey. Ligde : Charlie Nelson. Télétuze : Anne Guégan. Ergaste : Barthélémy Meridjen. Nise : Antoine Amblard. Mérinte : Mathilde Souchaud.  La déesse Isis /la confidente de Télétuze : Catherine Epars.


Additum (25/02/2013) . - On ne croirait pas, mais je soupçonne pourtant fortement Benserade d'avoir exercé une influence détestable sur la formation des cadres de l'armée française juste avant la guerre  de 14 et d'être donc pour quelque chose dans les difficultés de nos troupes dans les premiers mois de la guerre. Je lis en effet dans Lectures pour une ombre, sorte de journal tenu par le troufion Giraudoux pendant la campagne avortée d'Alsace, à la date du 22 août 1914 :

" Vie de garnison toute la matinée grâce à mon adjudant des dernières manoeuvres, avec lequel je bois le café , et qui tente de m'apitoyer sur son récent échec à Saint-Maixent : échec injuste cette fois ; on lui a demandé à l'oral ce qu'il pensait de Benserade. "

Benserade au concours d'entrée à Saint-Maixent ! En 14 ! Echenoz doit pas la connaître, celle-là.



Iphis et Iante, mise en scène de Jean-Pierre Vincent (photo : Raphaël Arnaud)



1 commentaire:

JC a dit…

Franchement ! isaac de benserade ! C'est pas un nom a obtenir un visa facilement !