lundi 14 janvier 2013

" La Cérémonie", de Claude Chabrol : la chasse aux Lelièvre est ouverte !

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Lelièvre. C'est le nom qu'a donné Claude Chabrol au couple de bourgeois interprétés par Jean-Pierre Cassel et Jacqueline Bisset dans La Cérémonie. On imagine que ce nom n'a pas été choisi au hasard. Quelle idée, quand on s'appelle Lelièvre, de garder des fusils de chasse chez soi, me suis-je dit après avoir vu le film, rediffusé hier soir sur Arte. Ma réflexion pourrait lui tenir lieu de moralité. J'en ai trouvé une autre, qui engloberait, outre les quatre Lelièvre , leurs deux meurtrières : à force de jouer au con, on finit toujours par gagner.

C'est en effet à une sorte de partie d'échecs qu'on assiste : il s'agit de savoir qui aura le dernier mot, qui sera échec et mat. La partie commence dès le début. La bourgeoise s'est arrangée pour être en avance au rendez-vous avec sa future bonne. Un point pour elle. Mais le premier jour de son engagement, c'est Sophie, la bonne ( Sandrine Bonnaire), qui est en avance à la gare. Un partout. Dans la suite, elle n'aura de cesse de reprendre ainsi la main sur ses patrons, sans projet concerté au départ ; ce sera la règle d'un jeu presque instinctif, induit par la nature du rapport social . Qui , d'ailleurs, mène le jeu ? Elle ? Sa nouvelle copine Jeanne (Isabelle Huppert), très forte dans le rôle de pousseuse au crime ? Ou le clan Lelièvre, travaillant inconsciemment mais très obstinément à sa propre perte ?

La Cérémonie fonctionne en effet comme un thriller bien ficelé . Rien n'arriverait sans l'incroyable collaboration des futures victimes à la préparation de leur massacre. C'est le coup trop connu mais toujours efficace de la sympathique héroïne promise au viol avec tortures et mise à mort et qui fait tout, mais vraiment tout, pour tomber dans le piège. Mais qu'elle est con ! mais qu'elle est con  ! se dit le spectateur impuissant à empêcher l'issue trop prévisible des bourdes enchaînées par la malheureuse enfant. Même chose ici. Les Lelièvre auraient échappé à leur fatal destin si Madame, pour commencer, n'avait pas engagé cette bonne-là, sans prendre de renseignements sur son passé, pourtant lourd . Tout aurait pu encore être évité si Monsieur n'avait pas fait preuve, en dépit de sa méfiance, d 'un coupable laxisme en tolérant que Sophie fréquente la Jeanne, une belle salope pourtant, celle-là, qui ne tarde pas à se taper l'incruste dans le home Lelièvre, et surtout en ne la foutant pas à la porte séance tenante et à coups de pied dans le cul alors qu'elle vient d'être convaincue de chantage. Les huit jours qu'il  lui accorde pour se retourner avant de lever le camp seront fatals à sa petite famille et à lui-même.

Les Lelièvre sont des bourgeois plutôt moins puants que bien d'autres. En quoi ils ont bien tort. Au lieu de traiter leur domestique comme on doit traiter les inférieurs, avec la brutalité, la pingrerie et le mépris qui conviennent, ils s'emberlificotent dans des affectations de courtoisie, de générosité, de compréhension qui, bien entendu, vont se retourner contre eux. Sophie a sa chambre, plutôt coquette ma foi ; elle a même son poste de télé pour elle toute seule; elle ne tarde pas à y introduire Jeanne. Voilà nos deux louves dans la bergerie.

La Cérémonie est un film très différent d'autre films de Chabrol, Que la bête meure par exemple, où il est très facile d'identifier le ou les salauds et d'avoir de la sympathie pour ceux qui leur résistent et dénoncent leurs turpitudes. Rien de tel ici, où l'auteur ne manifeste de sympathie ni pour les Lelièvre, dont le pharisaïsme est à tout instant épinglé, ni pour le duo Sophie-Jeanne, deux tordues absolument dépourvues de conscience morale et nettement fêlés, en qui il serait difficile de voir des représentantes de la révolte prolétarienne. Ce que montre Chabrol, qu'il s'agisse des deux filles ou des bourgeois, c'est leur médiocrité, au sein de cette impayable province française dont il aura été le peintre inégalé. Chabrol est vraiment notre Flaubert et, de même que Flaubert renvoie dos à dos Emma Bovary et Homais, de même, du point de vue de la valeur humaine, le match est nul ici entre les unes et les autres.

Il faut accorder pourtant à nos deux monstresses ce point que leur comportement provocateur dévoile l'hypocrisie ambiante. Ainsi les "généreux" donateurs du Secours catholique en profitent pour se débarrasser de leurs stocks de frusques et de linge promis au rebut et qu'ils n'ont même pas pris la peine de laver. Jeanne, aidée de Sophie, se livre à un tri expéditif et hilarant, ce qui lui vaut l'admonestation d'un curé dont l'invraisemblable tronche est à elle seule une contre-publicité pour toutes les leçons de morale.

De la même façon, la vertu du fait-divers -- cela se vérifie constamment, aussi bien dans la vie quotidienne que dans la littérature et le cinéma -- , c'est de servir de révélateur par le passage à la limite. L'outrance caricaturale du fait-divers dévoile crûment la réalité des rapports sociaux. Ici, il y a ceux qui ont tout -- ou en tout cas beaucoup --, et ceux qui n'ont rien -- ou pas grand-chose. Les Lelièvre ont le fric, les loisirs, la belle maison et le confort qui va avec, le clan familial et ses effets protecteurs . Du coup, eux qui ne daignent, au fond, prendre conscience de l'existence des autres que quand les autres les gênent, se retrouvent constamment sous le regard scrutateur, envieux, haineux, des deux filles condamnées, littéralement, à danser devant le buffet. La manie d'espionnage de Jeanne , qui se donnerait à l'occasion pour une protestation contre l'hypocrisie et les privilèges des nantis,  est en réalité un voyeurisme de frustrée. Le passage au meurtre, c'est comme si, dans l'épisode célèbre du bal à la Vaubyessard de Madame Bovary, les paysans, dont on voit les faces écrasées aux fenêtres  du grand salon, au lieu de se contenter de cet ébahissement de brutes, soudain brisaient les vitres, entraient et massacraient tout ce beau monde.

Le spectacle des danseurs dans le salon illuminé de la Vaubyessard, c'était, pour les bouseux normands entrevus un instant, l'équivalent de la télévision pour Sophie. Dès qu'elle rentre dans sa chambre, elle bouffe à la télé la guimauve servie par Pascal Sevran. Nouvel opium du peuple. Religion au rabais . Les bourgeois en font d'ailleurs aussi une grosse consommation mais ils ont en plus leurs produits culturels, interdits à l'analphabète inculte : le Don Giovanni de Mozart. C'est d'ailleurs au cours de la célébration de ce rituel symbolique où  s'éprouve et se proclame leur différence, que les deux exclues brisent la vitre, à coups de fusil de chasse.

Pour autant cette issue  n'est le fruit d'aucun projet . Jusqu'au dernier moment, les deux filles ne savent pas qu'elles vont basculer dans le meurtre. Jusqu'au dernier moment, leurs victimes ne sauront pas non plus que, dès la première rencontre de la patronne et de la bonne, elles avaient scellé leur destin. Destin à la fois nécessaire et fortuit, aussi indéchiffrable que le blême visage fermé de Sandrine Bonnaire.

A ce personnage énigmatique, le film de Chabrol conserve sa part de mystère. La Cérémonie reste un film ouvert sur de multiples significations, d'abord parce qu'il s'abstient de tout jugement moral, se contentant de  montrer. L'adaptateur au cinéma de Madame Bovary se montre bien, en cela, l'authentique héritier de Flaubert.


( Posté par : Jeanne la Pâle nue dans ses châles )




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