vendredi 4 janvier 2013

Ravi Shankar : la musique comme une mer





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Les archives photographiques du magazine Life sont décidément riches en documents exceptionnels, en images somptueuses. Cette photo du grand Ravi Shankar et de son groupe, a été prise par Paul Schutzer en 1956, à l'époque où le maître du sitar commençait à faire découvrir à l'Occident les splendeurs de la musique traditionnelle indienne.

Un peu trop posée, cette photo, un peu beaucoup sophistiquée,  soit. Mais très belle tout de même. Rien ne vaut la magie du noir-et-blanc de la grande époque, au cinéma aussi bien. La Nuit du chasseur est de 1955.

Au début des années soixante-dix, à la faveur de concerts retransmis sur France-Musique, je m'initiai à la magie du râga. Je ne sais plus si, parmi les musiciens qui se produisirent à ces occasions, il y eut Ravi Shankar. mais c'étaient de très grands artistes. Depuis, -- je ne sais pas trop pourquoi --, je n'ai plus guère écouté  de musique traditionnelle de l'Inde. J'en éprouve à nouveau le besoin.

"Musique traditionnelle" : l'expression convient mal. En réalité il s'agit d'une très grande musique classique, d'un raffinement égal, voire supérieur, à ce que la musique occidentale a produit de plus raffiné.

Les longues séquences du râga, quand elles sont interprétées (créées serait un mot plus juste) par de grands maîtres, sont capables de mener l'auditeur à  des extases qui ne sont pas seulement de l'ordre de la jouissance musicale mais qui introduisent l'âme dans un univers de rêveries dont seuls, en France, certains textes de Baudelaire (qui ignorait -- je crois -- cette musique) ont exprimé l'intuition. La musique occidentale, même dans ses plus hautes réalisations (notamment dans le domaine de la musique de chambre) a rarement été capable de nous faire accéder à ces univers. Elle discourt toujours trop, raconte trop pour cela ; elle est trop enfermée dans le cadre d'un propos, d'un sujet; dans le carcan d'une grammaire pauvre si on la compare à ce que permettent des instruments comme le sitar. Surtout, elle fait une place beaucoup trop réduite à l'improvisation, à l'inspiration de l'instrumentiste. Son rapport au temps est typiquement occidental : son temps est celui des horloges. Le temps du râga est un temps susceptible de se dilater presque à l'infini, ou qui, tout au moins, donne l'intuition que ce serait possible. Le concept bergsonien de durée y prend tout son sens . Certains musiciens de jazz, à la faveur de longues sessions d'improvisations, ont su établir un rapport au temps analogue.

Je ne sais plus qui proposa naguère l'expression "arts silencieux" pour qualifier certains arts plastiques (peinture, sculpture). Aujourd'hui, où l'on peut sans difficulté fourrer un tube de Sheila dans le ventre de la Vénus de Milo et le passer en boucle (quelle horreur ! des fois, je me demande si j'ai bien toute ma raison), elle ne saurait plus qualifier grand-chose.

Art silencieux, la musique ne l'est certes pas. Mais art du silence, oui, cent fois oui. D'ailleurs c'est à l'art de faire chanter le silence qu'on distingue les formes les plus hautes de l'expression musicale. Pour vous en convaincre, écoutez  L'Art de la fugue.  Ecoutez un râga interprété par Ravi Shankar.


Jean-Sébastien Bach , L'Art de la fugue , Academy of St-Martin-in-the-Fields, Neville Marriner  ( Philips )

Ravi Shankar ,  Three râgas    ( EMI)




( Posté par : J.-C. Azerty )

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