samedi 12 janvier 2013

La rage de vivre




809 -

Schopenhauer l'a dit et l'a brillamment démontré : la vie est une entreprise qui ne couvre pas ses frais.

Cioran l'a dit après bien d'autres, dont Sophocle : il aurait bien mieux valu ne pas naître.

J'ai atteint l'âge de mâcher à toute heure ces vérités avec ce qui me reste de dents. C'est mon ordinaire.

Il  me reste, au mieux,  quelques années de vie. La saison des amours s'éloigne. La force s'en va. Le temps m'est de plus en plus compté.

Je vais connaître le naufrage de la vieillesse.  Je m'en approche un peu plus tous les jours. J'y suis déjà.

Ô pitoyable Schettino de la décrépitude

C'est toi-même qui as conduit ton navire jusqu'à l'inéluctable récif .

Pathétique relique échouée sur le flanc,

Vieille épave,

Tu vas traîner tes cannes au long des couloirs de la maison des vieux .

Tu feras dans tes couches .

Puis tu perdras la boule.

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Je n'ai pas envie de vivre ça. Pas envie de me survivre dans la peau de ça.

A quoi bon vraiment.

Il faudrait avoir la lucidité et la force d'en finir juste avant.

Il faut avoir cette force.

Je veux l'avoir.

Je l'aurai.

Je vais m'entraîner.

Et puis, le jour venu, hop là !

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Je ne vois rien, a dit le docteur, attentif à son écran. Rien du côté du foie. Homogène, le foie. Pancréas... rien.

On va tout de même vérifier l'A.C.E., a-t-il ajouté. Histoire d'en avoir le coeur net.

Mais comment donc. J'ai l'habitude, maintenant. Contrat sur la vie renouvelable tous les quatre mois. Plus d'un an que les petites bêtes ne sont pas revenues.

Donc, A.C.E.  Je tends mon bras. Résultat cet après-midi.

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Et s'il ne m'avait pas tout dit. Et s'il n'avait pas osé me dire la vérité.

J'ai bien senti une hésitation dans sa voix. Un poil d'hésitation. Oh, je suis expert à repérer ces nuances-là.

A.C.E. terrible verdict.

L'angoisse monte. La tête que tu vas faire, quand tu vas savoir. Comment vas-tu supporter d'affronter la vérité ? comment rentrer à la maison, annoncer cette horreur à ta femme ? Je n'aurai pas la force, cette fois je n'aurai pas la force.

A la tombée de la nuit j'entre dans le laboratoire d'analyses. Sourire de l' infirmière, qui tout-à-l'heure m'a prélevé quelques centilitres de sang. Elle me tend l'enveloppe fatidique, après l'avoir cachetée. 

Mais pourquoi la cacheter, alors qu'elle sait que, dès que j'aurai franchi le seuil , je vais me précipiter pour la lire ? C'est sûr, elle veut retarder le moment où le désespoir va m'envelopper dans son voile noir. Pure délicatesse de coeur d'une femme sensible et charitable. Comme je les aurai aimées, tout de même. J'ai encore la force de sourire à une des deux jeunes filles rieuses qui viennent d'entrer. Ce sera mon dernier sourire à une femme. Adieu l'amour, adieu la vie, adieu les roses.

J'ai franchi le seuil. J'ouvre l'enveloppe. Je lis.

Je n'ai pas vu la dame dans la voiture garée de l'autre côté de la rue.

J'embrasse la feuille où j'ai lu le résultat. J'explose de joie,  je lève les bras au ciel. Les larmes me jaillissent des yeux.

Derrière sa vitre, elle me regarde, les yeux ronds.

Les petites bêtes ne sont pas revenues. Elles ne sont pas revenues ! Joie ! Pleurs de joie !

Tu vas voir comment que je vais me le monter, cet abri de jardin, et tout seul. Ah les coups de marteau, le cutter et la colle à bitume ! ah le niveau à bulle et la verseuse-pisseuse ! Ô joies viriles du bricolage !

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Tout le problème, au fond, c'est le vouloir-vivre. Chevillé au corps. Schopenhauer l'a dit.


( Posté par : J.-C. Azerty )






1 commentaire:

Louis Enguerrand de la Motte Piquet a dit…

S'il y a une parcelle de vérité dans ce roman, nous en sommes content pour le héros.