mardi 29 janvier 2013

Launch the drone !

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La langue anglaise doit une bonne partie de sa séduction sonore à son vocalisme si particulier et si chantant. D'abord parce que la différence entre voyelles longues et voyelles brèves est nettement marquée, et qu'on peut faire traîner certaines voyelles longues presque autant qu'on veut, ensuite parce que nombre de voyelles de l'anglais sont modulées, à la façon de micro-galaxies sonores qui tourneraient lentement sur leur axe. Les voyelles du français sont pratiquement toutes égales en longueur et elles ignorent aussi cette façon de faire tourner le son.

Le résultat est qu'un poème de Musset (par exemple) et un poème de Keats appartiennent à des univers sonores et poétiques aussi différents qu'une sonate de Haydn et un râga de l'Inde.

Pour illustrer ces particulières séductions de la langue et de la poésie anglaises , voici deux vers de Keats pris au hasard sur le site John-Keats.com , extraits du poème On leaving some Friends at an Early hour  :

" ... The while let music wander round my ears ,
And as it reaches each delicious ending ..."

Hein ? Gouleyant, n'est-il pas ?

Mais n'importe quel passage ferait tout aussi bien l'affaire.

C'est pourquoi , dans le cas d'un poète comme Cummings , qui joue si habilement  ( au sein d'un discours résolument a-grammatical ) du pouvoir expressif des sons , toute tentative de traduction, quel que soit le talent du traducteur , est presque immanquablement vouée à un résultat burlesque.

Mes connaissances en informatique me permettant de percer les codes secrets les plus sophistiqués, j'ai récemment surpris, sur un site de l'US. Air Force , cette bribe de conversation entre un officier des services spéciaux et une certaine Jane , apparemment une technicienne chargée de la gestion des drones :

" O.K. , Jane , launch the drone ! "

Mesure-t-on sur cet exemple combien la sensuelle volupté de la langue anglaise nous fait instantanément oublier le caractère purement utilitaire et guerrier de l'injonction ? Grâce à mes relations amicales avec la mouvance talibane, j'ai appris que le chef taliban visé par le drone en question écoutait en même temps que moi le même  mélodieux message . Totalement charmé (au sens fort -- surtout "Jane" , tu imagines l'effet sur un islamiste pur et durement frustré ), il en oublia totalement de plonger aux abris, pour son malheur. Quand on vint le ramasser, son visage arborait un sourire aussi ravi que crétin.

On conviendra que le but d'une armée en campagne étant de gagner les coeurs, l'atout d'une langue aussi séductrice ne saurait être sous-estimé.




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