mardi 8 janvier 2013

Herman Melville et le syndrome bipolaire

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" Est-ce ainsi que les hommes vivent ? " se demande Aragon dans un des poèmes du Roman inachevé. Je serais tenté de mettre ce vers en exergue de Bartleby le scribe  ( Bartleby the Scrivener ), un des plus célèbres textes d' Herman Melville.


Au début du récit, le narrateur, qui exerce la profession d'avoué à Wall Street, nous présente deux de ses employés, des copistes, qui répondent aux surnoms (nous ne connaîtrons pas leurs noms véritables) de Dindon (Turkey) et de Lagrinche ( ou Pincettes  ou Cisailles, selon les traductions proposées pour le mot Nippers). Il s'attarde à décrire leur comportement pour le moins étrange. Dans la suite du récit, ces deux personnages, tout en continuant de jouer un rôle épisodique, s'effacent au profit du personnage central, Bartleby.


Cependant, loin de n'être que des figurants pittoresques destinées à donner plus d'agrément à un récit passablement lugubre, Dindon et Lagrinche sont des personnages-clés qui, autant que Bartleby lui-même, nous font accéder à la signification essentielle de cette histoire étrange.

Un singulier contraste entre son activité du matin et celle de l'après-midi caractérise  le comportement de Dindon . Voici comment le narrateur le décrit :

" Le matin, on pouvait prêter à son visage une belle teinte vermeille, mais après la douzième heure méridienne -- celle de son déjeuner -- il flamboyait comme charbons dans l'âtre à Noël ; et continuait à flamboyer, avec un éclat décroissant il est vrai, jusqu'à six heures du soir environ ; après quoi je ne voyais plus rien du possesseur de ce visage qui, atteignant au méridien en même temps que le soleil, semblait se coucher en même temps que lui, pour se lever, culminer et décliner le jour suivant avec une régularité et une splendeur égales. J'ai connu au cours de ma vie bien des coïncidences singulières, mais je ne tiens pas pour la moindre d'entre elles le fait qu'au moment même où la rouge et radieuse physionomie de Dindon était dans toute la plénitude de son éclat, précisément à cet instant critique s'ouvrait la période quotidienne où je considérais ses capacités de travail comme sérieusement perturbées pour le reste de la journée. Non point qu'il fût alors absolument oisif ou qu'il renâclât à la besogne; loin de là. La difficulté consistait en ceci, qu'il était susceptible d'une énergie décidément exagérée. Saisi d'une étrange flamme, son activité revêtait un caractère brouillon, capricieux et dévastateur. Il ne prenait aucune précaution en trempant sa plume dans son encrier. Toutes les taches qu'il faisait sur ses documents, il les y laissait choir après la douzième heure méridienne. En vérité, non seulement il était négligent et fâcheusement enclin à faire des taches l'après-midi, mais certains jours il allait plus loin et devenait passablement bruyant. A ces moments-là, son visage flamboyait d'une ardeur nouvelle comme si l'on avait amoncelé de la houille grasse sur de l'anthracite. Il faisait un vacarme déplaisant avec sa chaise ; renversait son sablier ; mettait ses plumes en pièces dans ses efforts impatients pour les tailler, et les jetait sur le sol avec une fureur soudaine ; se levait, se penchait sur sa table et se mettait à envoyer promener ses papiers de-ci de-là avec une inconvenance de manières fort triste à observer chez un homme avancé en âge. Néanmoins, comme à maints égards il m'était très précieux et que, tout le temps qui précédait la douzième heure, il déployait autant de promptitude et d'application que possible, abattant force besogne avec un brio difficilement égalable -- pour ces raisons j'étais disposé à fermer les yeux sur ses excentricités, encore qu'à l'occasion il m'arrivât de le chapitrer. [...] "

Le comportement de Lagrinche se signale, lui aussi, par le contraste entre des phases de suractivité désordonnée et d'autres à peu près normales :

" J'ai toujours vu en lui la victime de deux puissances malignes : l'ambition et l'indigestion. L'ambition se manifestait par un certain mécontentement d'avoir à remplir les devoirs d'un simple copiste, lesquels devoirs constituaient un empiétement insupportable sur ses véritables fonctions professionnelles, l'établissement d'actes notariés par exemple. L'indigestion semblait attestée occasionnellement par une nervosité irascible, par une intolérance ricaneuse qui parfois lui faisaient grincer distinctement des dents sur ses fautes de copie, par des malédictions superflues chuintées plutôt qu'articulées dans la chaleur du travail, et surtout par un mécontentement continuel de la hauteur de la table sur laquelle il écrivait. Bien qu'il eût l'esprit mécanicien et fort inventif, Lagrinche ne parvenait jamais à disposer la table à sa convenance. Il plaçait au-dessous des copeaux, des cales de natures diverses, des bouts de carton, allant même jusqu'à tenter de parfaire de manière exquise son ajustement à l'aide de morceaux de buvard pliés. Mais aucune invention ne s'avérait satisfaisante. Si, dans le dessein de soulever son échine, il donnait à la table une inclinaison prononcée en l'élevant à  bonne hauteur vers son menton, et s'il écrivait dessus à l'instar d'un homme qui utiliserait pour pupitre le toit abrupt d'une maison hollandaise, il déclarait que sa circulation s'en trouvait arrêtée dans les bras. Si au contraire il abaissait la table jusqu'à sa ceinture et se penchait sur elle pour écrire, il avait horriblement mal au dos. Bref, la vérité était que Lagrinche ne savait pas ce qu'il voulait ; ou que, s'il voulait vraiment quelque chose, c'était de se voir entièrement débarrassé d'une table de scribe. [...] Mais en dépit de toutes ses faiblesses et des ennuis qu'il me causait, Lagrinche, comme son compatriote Dindon, m'était un auxiliaire fort utile ; écrivait d'une main nette et rapide ; et, quand il le voulait, ne laissait pas de se comporter avec une certaine distinction . [...] "

Une telle accumulation de dysfonctionnements de la part de ses deux principaux employés risquerait de nuire aux bons résultats de l'étude, mais :

" Heureusement pour moi, en raison de leur cause particulière -- l'indigestion --, l'irritabilité et la nervosité conséquente de Lagrinche se manifestaient principalement le matin, tandis que l'après-midi il se montrait relativement doux. en sorte que les paroxysmes de Dindon se déclarant seulement vers midi, je n'avais jamais à supporter en même temps les excentricités de mes deux employés. Leurs accès se relevaient l'un l'autre comme des sentinelles. Quand ceux de Lagrinche étaient de garde, ceux de Dindon étaient au repos et vice versa. En l'occurrence, la nature avait bien fait les choses. "

On est aisément trompé, quand on lit pour la première fois ce récit de Melville, par les aspects plutôt sympathiques de la personnalité du narrateur, un homme débonnaire, non dépourvu d'humour, indulgent, relativement compréhensif et ouvert. C'est en tout cas l'image que, de bonne foi, il a de lui-même et qu'il nous donne. Un des avantages (et des pièges) du récit à la première personne est d'instituer entre le narrateur privilégié par le "Je" et le lecteur une sorte de contrat de confiance. Le lecteur est tenté de prendre pour argent comptant la vision du narrateur. Une partie de l'intérêt d'un récit comme celui de l'Immoraliste, d'André Gide, consiste en ce que l'auteur travaille à dénoncer la tromperie de ce contrat.

De même, c'est avec beaucoup de défiance que, selon moi, le lecteur devrait accueillir ce que lui raconte le narrateur de Bartleby le scribe . En effet, cet homme est en réalité aussi aveugle à la signification des événements dont il est le témoin que l'est Oedipe avant que Tirésias ne vienne lui ouvrir les yeux, à la fin du drame de Sophocle. Et, pour son salut, il faut qu'il le soit, sinon c'est tout son univers qui s'écroulerait et l'engloutirait dans sa ruine. Il est clair qu'en imputant avec insistance à l'indigestion les troubles du comportement de Lagrinche, de même qu'il ne voit que de l'excentricité dans ceux de Dindon, il se cache à peu de frais la gravité de la situation. A la vérité, ce n'est pas à la tête d'une étude d'avoué qu'il se trouve, mais à celle d'une maison de fous. L'entrée en scène de Bartleby en apportera au lecteur la confirmation.

La psychiatrie a depuis longtemps identifié un type de trouble psychique qui se caractérise par une alternance, à intervalles rapprochés, de périodes d'euphorie et de périodes dépressives : la cyclothymie. Le terme apparaît dans le vocabulaire de la psychiatrie en 1863, dix ans  après la publication de Bartleby. La cyclothymie est la forme atténuée de ce que la psychiatrie contemporaine dénomme trouble bipolaire (autre nom de la psychose maniaco-dépressive).

Les alternances de phases de surexcitation et de phases relativement "normales" dans le comportement des deux employés du narrateur ne sont pas sans évoquer un trouble bipolaire. Il n'est pas jusqu'à leur singulière "complémentarité" (l'un s'excitant pendant que l'autre se calme) qui y renvoie, comme si Melville avait dissocié en deux individus le comportement d'un seul. Le texte est, par ailleurs, riche en termes appartenant au champ lexical de la pathologie psychique ( par exemple, dans le même paragraphe d'une douzaine de lignes : "irritabilité", "nervosité", "paroxysmes", "excentricités", "accès" ). Dans son aveuglement, le narrateur considère cette alternance comme une heureuse disposition de la nature, alors qu'en réalité elle n'est qu'un pis-aller et aboutit à ne lui laisser aucun véritable répit. Le microcosme sur lequel il règne frôle perpétuellement son point de rupture.

Il est impossible de ne pas mettre en relation le délabrement psychique de Dindon et de Lagrinche avec la nature et les conditions matérielles de leur travail. Tous deux sont des gratte-papier ( des ronds-de-cuir, dira plus tard Courteline dans une nouvelle attentive, elle aussi, aux effets mentaux délétères de ce genre d'activité), dont le travail consiste à recopier des actes notariés et des pièces juridiques rédigés dans un jargon abstrus : tâche répétitive, assommante, excluant toute initiative et toute créativité, et dont le texte, qui ne la renvoie jamais à une autre finalité que celle de copier, copier, copier, met en relief l'absurdité. La dégradation progressive du comportement de Dindon au fil de la journée, à peu près normal le matin, puis de plus en plus délirant évoque celle d'une machine à bout de souffle, tout près de se démantibuler brutalement sous l'effet de contraintes trop fortes. Quant aux démêlés de son compagnon avec sa table de travail, jamais calée dans la bonne position ni à la bonne hauteur, ils renvoient eux aussi aux effets psychiquement et physiquement douloureux d'une tâche subalterne, ennuyeuse et intellectuellement dégradante, accomplie pendant des heures dans un milieu confiné et dans des postures inconfortables. Dérisoire entreprise d'un Sisyphe de bureau rivé à sa condition d'esclave urbain dans un des enfers modernes de Wall Street.

Car c'est bien un enfer carcéral qu'évoquent les locaux de l'étude, tels que le narrateur les décrit au début de la nouvelle :

"  Mes bureaux se trouvaient à l'étage, au n°... de Wall Streeet. Ils donnaient à une extrémité sur la paroi blanche de l'intérieur d'une spacieuse cage vitrée qui parcourait l'édifice de haut en bas.
   On pouvait considérer cette vue comme assez anodine et manquant de ce que les paysagistes appellent "de la vie", mais, s'il en était ainsi, la vue qui s'offrait à l'extrémité de mes locaux faisait au moins contraste, pour ne pas dire plus, avec elle. Dans cette direction, mes fenêtres donnaient librement sur un haut mur noirci par l'âge ainsi que par une ombre perpétuelle ; et ce mur n'exigeait point que l'on fît usage d'une longue-vue pour révéler ses beautés intrinsèques, car il se dressait à dix pieds de mes croisées pour le bénéfice de tout spectateur myope. Du fait que les maisons avoisinantes étaient très élevées et que mes bureaux se trouvaient au second étage, l'intervalle qui séparait ce mur du mien ressemblait fort à une énorme citerne carrée. "

Wall Street, la Rue du Mur... Ce mur de briques noircies préfigure, dès le début de la nouvelle, le mur au pied duquel le narrateur, un matin, trouvera le corps froid de Bartleby. Des bureaux de l'étude de Wall Street à cette cour de l'asile pour nécessiteux si justement nommé Les Tombes, il n'y a qu'un pas, il n'y a que la distance illusoire d'une illusion. C'est devant ces croisées obscurcies que Bartleby poursuivra, solitaire, sa "rêverie de mur aveugle" ( "his dead-wall reverie" ).

Esclaves, mais esclaves semi-consentants, esclaves mystifiés : tels apparaissent Dindon, Lagrinche, Gingembe et le narrateur lui-même. Ils continuent de jouer le jeu sans jamais s'interroger sur son absurdité. Leur suractivité maniaque est la toile de fond sur laquelle se détache l'étrange et de plus en plus radicale apathie, le non-vouloir, le non-agir de Bartleby . Lui, refuse de jouer le jeu. Mais dans le monde que décrit Melville, le monde moderne, un monde qui est toujours le nôtre, ne pas jouer le jeu est un choix suicidaire. Fonctionner ou mourir. Il n'y a pas de troisième voie, du moins dans l'enfer capitaliste urbain dont le Wall Street du temps de Melville est déjà le symbole.  Bartleby n'a pas eu la chance de naître en Inde. Il n'a pas lu David Thoreau, dont Walden ou la vie dans les bois vient de paraître. Il n'est qu'un anonyme produit de ce monde-là, un enfant du non-sens qui prend son géniteur au mot.

Certes, il serait réducteur de ne voir dans Bartleby le scribe que la dénonciation à peine voilée d'un système social. En Bartleby s'incarne la conscience (obscure, ou désespérément lucide ?) d'une absurdité bien plus radicale. Au To be or not to be d'Hamlet, le blême copiste apporte sa réponse : I would prefer not to...


Additum . -  Bartleby the scrivener commence donc par un long préambule (une douzaine de pages) qui représente plus du cinquième  du texte intégral. Les personnages en sont le narrateur lui-même et ses trois employés, Turkey, Nippers et Ginger Nut . Ce n'est qu'à la fin de cette entrée en matière que le héros de la nouvelle, Bartleby, entre en scène. Un lecteur un peu pressé peut la trouver  plutôt longue , presque ennuyeuse et inutile. En réalité elle nous introduit de façon remarquable, à la fois à l'ambiance de l'histoire principale et à sa signification . Melville est de ces écrivains qui nous invitent à ré-apprendre à lire et nous font comprendre la nécessité de la relecture. L'histoire de Bartleby éclaire et nourrit en retour ces premières pages qui, à première lecture, avaient pu nous paraître oiseuses. C'est ainsi que l'intérêt du début de Du côté de chez Swann , qui s'ouvre sur le célèbre  Longtemps ,  je me suis couché de bonne heure , et où le narrateur évoque ses réveils nocturnes, propices à des erreurs fécondes, déclencheurs de la mémoire involontaire, ne fut pas toujours perçu des premiers lecteurs . " Cher ami, écrivit à Proust  un éditeur qu'il avait sollicité, je suis peut-être bouché à l'émeri, mais je ne puis comprendre qu'un monsieur puisse employer trente pages à décrire comment il se tourne et se retourne dans son lit avant de trouver le sommeil".

" Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m'a jeté, c'est ce dont on ne peut juger qu'après m'avoir lu", écrivait Jean-Jacques Rousseau au début des Confessions. Quel écrivain un tant soit peu conscient de la valeur de son oeuvre ne serait en droit d'attendre de ses lecteurs et de ses critiques qu'ils aillent au bout de leur lecture avant tout jugement ? Comme Rousseau, Proust et Melville font partie de ces écrivains dont les commencements ne peuvent vraiment se comprendre qu'à la lumière de leurs fins. Cela tient à l'intime cohérence de leur projet. De cette loi qu'illustrent au fond toutes les grandes oeuvres, Proust nous fournit un exemple-limite, puisque ce n'est qu'à la fin du dernier volume, Le Temps retrouvé, quelques milliers de pages après l'incipit célèbre, que ce début prend tout son sens. Les premiers lecteurs qu'avait séduits Du Côté de chez Swann en 1913, durent s'armer de patience, avant de pouvoir vérifier la validité de leurs intuitions lorsque parut Le Temps retrouvé, quatorze ans plus tard, en 1927, cinq ans après la mort de l'auteur.


Herman Melville, Bartleby le scribe, traduit par Pierre Leyris  ( Gallimard / Folio bilingue )

Henry David Thoreau,  Walden ou la vie dans les bois, traduit par L. Fabulet  ( Gallimard / l'Imaginaire )

Marcel Proust, Du côté de chez Swann  ( Gallimard / Pléiade )


( Posté par : la grande Colette sur son pliant )

Herman Melville



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