lundi 21 janvier 2013

Marguerite Duras et son époque : un âge d'or pour la littérature

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Pierre Assouline, sur son site de La République des livres, rend compte d'un livre récent reconstituant les entretiens de Marguerite Duras avec une journaliste italienne. Cela fait plus de quinze ans que Duras a disparu , en 1996. Il n'est pas sûr qu'elle soit aujourd'hui un écrivain très lu. Il paraît que les deux tomes de ses romans, publiés dans la Pléiade, ne se sont pas bien vendus. Mais qu'en est-il de nombre de romanciers qui, à l'époque où Duras publiait ses livres les plus aboutis, tenaient le haut du pavé, les Butor, Simon, Sarraute, Pinget ? Mettons à part le cas de l'illustre Beckett qui, d'ailleurs, appartient à une génération différente.

Il n'est pas sûr qu'un lecteur de vingt ans entre aisément aujourd'hui dans l'univers de ces écrivains. Ce n'est pas une question de distance historique. C'est surtout une question d'écritures. Avec les écrivains cités plus haut et quelques autres (Adamov, Ionesco, plus tard Koltès au théâtre), Duras fait partie de ces héritiers de Proust et de Céline qui considèrent  qu'il ne vaut la peine d'écrire que si l'on se forge une écriture radicalement neuve et personnelle par rapport à celles qui l'ont précédée, seule capable de traduire la vision du monde singulière de l'écrivain. A vision singulière, écriture singulière : cette double exigence conditionne, aux yeux de ces écrivains, la légitimité d'un projet littéraire.

Le résultat fut une floraison de chefs-d'oeuvre, dont la plupart furent publiés entre 1950 et 1990 , dates rondes, comme aurait dit Pierre Chaunu. Mesure-t-on aujourd'hui à quel point cette période fut exceptionnelle et à quel point les tentatives actuelles sont modestes, comparées aux éclatantes réussites de ces années-là ? Nous sommes loin aujourd'hui de cet âge d'or. Marguerite Duras a disparu en 1996, Robert Pinget en 1997, Beckett en 1989, la même année que Bernard-Marie Koltès. La question de l'originalité de l'écriture comme priorité des priorités n'est plus à l'ordre du jour. Le roman et le théâtre voient fleurir des écritures honorables, mais standard.

Il me semble que, pour vraiment apprécier les livres de Duras aujourd'hui, il faudrait se replonger dans l'ambiance littéraire de ces années-là, en relisant parallèlement les chefs-d'oeuvre de ses illustres contemporains. Ainsi, pour la décennie qui va de la fin de la guerre d'Algérie à la première crise du pétrole -- période-clé, particulièrement riche -- , il faudrait lire ou relire, parallèlement à L'Après-midi de Monsieur Andesmas (1962), au Ravissement de  Lol V. Stein (1964) à L'Amante anglaise (1967/68), L'inquisitoire (1962), Abel et Bela(1961) , Autour de Mortin (1965) de Robert Pinget, La Route des Flandres (1960), Histoire (1967) de Claude Simon, Comment c'est (1961), Oh les beaux jours (1963), Comédie (1963) de Samuel Beckett, Les Fruits d'or (1963) et Le Silence (1967) de Nathalie Sarraute, Degrés (1960) et Portrait de l'artiste en jeune singe (1967) de Michel Butor. On dira que cette façon de lire, qui consisterait à s 'imprégner des façons d'écrire et de voir le monde qui furent celles d'une époque, pourrait convenir à n'importe laquelle des époques de notre histoire littéraire, mais cette seconde moitié du XXe siècle fut exceptionnellement fertile sur le plan de l'invention formelle dans les domaines du roman et du théâtre surtout , en poésie aussi, quoique, me semble-t-il, à un moindre degré (voir les tentatives d'un Roubaud ou d'un Butor ).

L'écriture de Marguerite Duras est avant tout, dans ses plus belles réussites, une écriture poétique, lyrique, une écriture de l'empathie. On peut aisément rester insensible au pouvoir d'envoûtement de cette écriture singulière et difficile. Cela m'est arrivé de ne pas retrouver, à la seconde lecture, l'émotion qui m'avait envahi à la première , quitte à la retrouver à la troisième ; ce fut pour moi le cas du Ravissement de Lol V. Stein. Tout n'est d'aillleurs   pas du même niveau dans cette oeuvre abondante et l'Amant, le plus connu aujourd'hui des livres de Duras, est pour moi très en-dessous du lyrisme délicat et poignant de L'Après-midi de Monsieur Andesmas , de l'émotion intense de L'Amante anglaise, dans sa version théâtrale, ou de l'extraordinaire prologue du Vice-consul, exercice d'empathie d'une telle force hallucinée que cette mendiante enceinte, chassée de chez elle et jetée sur les routes à tous les périls, vous découvrez tout d'un coup avec saisissement que c'est vous.


Additum (22/01/2013) . - Relu, une fois de plus, le début du Ravissement de Lol V. Stein . La scène de la nuit au Casino de T. Beach, nuit de la rencontre de Michael Richardson et d'Anne-Marie Stretter, nuit de l'abandon de Lol par son fiancé Michael RichardsonC'est pour moi un texte difficile, toujours aussi difficile, à chaque relecture. Il est pourtant d'une grande simplicité narrative. Mais justement la difficulté tient à son évidence même, à son dépouillement, à sa nudité. Il s'agit d'y entrer , ce à quoi,  d'une manière très mystérieuse au fond, le texte vous invite. Entendons-nous : la lecture est généralement une opération banale qui consiste à parcourir un texte imprimé. Or il ne s'agit pas ici de se contenter de parcourir. Il s'agit d'entrer, de la même manière qu'on entre dans la poésie. Très facile de rater son coup, de rester à la surface, à l'extérieur. Pour entrer vraiment dans le texte de Duras, il me faut faire appel à des qualités contradictoires : un abandon naïf, une concentration extrême. respiration apaisée, la juste distance du regard au livre, attention flottante, entre deux eaux. Pouvoir d'envoûtement, comme de certains rêves. Tempo ralenti. Cela tient beaucoup à la brièveté dense des phrases, à la ponctuation : "Ils s'étaient silencieusement contemplés, longuement, ne sachant que faire, comment sortir de la nuit ". Très énigmatique à première lecture, ce "comment sortir de la nuit " ; le sens et l'importance de de cette notation échappent d'abord, invitant, avec d'autres indices du même genre, à une relecture. La scène a quelque chose d'involontairement (de la part des personnages) hiératique, ritualisé dans les mouvements, les gestes, les regards ;  on y danse, mais dans la musique  du silence . Scène primitive, fondatrice dans l'histoire de Lol V. Stein, emblématique de ce qu'il est convenu d'appeler le "coup de foudre", mais dépouillée jusqu'à l'os de toute sentimentalité, première forme de mise à distance du roman d'amour et de ses recettes rabâchées . Exposition lente, hypnotique (pour les personnages, pour le lecteur), de l'engrenage de la fatalité, que le regard du lecteur, presque confondu avec celui de Lol, est invité à suivre en temps réel , d'où l'emploi du présent de narration, en un déroulement cinématographique (il faudrait décomposer la scène en termes de story board) au ralenti . L'expérience décrite ici est une expérience du temps. L'écoulement inexorable du temps entraîne insensiblement le couple des amants dans leur histoire et les éloigne de Lol. La rencontre d'Anne-Marie Stretter provoque dans la vie de Michael Richardson un changement qui devra " maintenant être vécu jusqu'au bout ". Les notations quelque peu énigmatiques à première lecture sont en rapport avec cette expérience du temps et s'éclairent par elle. Expérience ambiguë :  leur fascination réciproque fait entrer les deux amants dans une expérience de temps arrêté ( ils ne savent pas comment sortir de la nuit ) mais parallèlement l'élan passionnel déclenche un enchaînement temporel irréversible : "Michael Richardson se passa la main sur le front, chercha dans la salle quelque signe d'éternité. Le sourire de Lol V. Stein, alors, en était un, mais il ne le vit pas " . Ce temps se vit au ralenti mais c'est en réalité  un temps accéléré : "Aux toutes premières clartés de l'aube, la nuit finie, Tatiana avait vu comme ils avaient vieilli ". Le temps de Lol est, lui aussi, un temps arrêté, celui de la contemplation fascinée, mais solitaire. La "maladie" de Lol, c'est cela, c'est son "ravissement". L'intervention de la mère, à la fin de la scène, arrache Lol à sa contemplation hébétée et réintroduit l'écoulement du temps sous la forme d'un rituel caricatural. Un fil conducteur nous est donné dans cette première scène, celle de la contemplation ravie. Le temps tumultueux de l'aventure amoureuse n'est pas, pour le moment, le temps de Lol.

Contemplation fascinée. La scène nous introduit à un leitmotiv essentiel du récit à venir : celui du voyeurisme. Jeu des regards emboîtés. Les amants unis par le regard sont regardés par Lol, qui est regardée par Tatiana. L'ensemble de la scène est regardée par le narrateur. La position de la romancière elle-même peut elle aussi se définir en termes de voyeurisme. Le ravissement de Lol est au fond, à un degré plus élevé, aussi celui de Duras. Autre forme de mise à distance de la perspective du roman d'amour banal : la contemplation ouvre à la méditation.

Racine : Junie et Britannicus sont épiés par Néron, épié par Narcisse, sous le regard souverain du dramaturge. Mais au regard jaloux de Néron s'oppose le regard bienveillant de Lol. Racine encore, mais à l'envers : c'est Phèdre : "Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue " . Mais la condamnation racinienne de la passion fait place à son apologie. C'est le choix de Tatiana Karl, l'amie d'enfance de Lol et son antithèse (sa moitié complémentaire) : " -- J'ai des amants, dit Tatiana. Mes amants occupent mon temps libre complètement. Je désire que ce soit ainsi."  Le désordre amoureux est une paradoxale mise en ordre de la vie.

Anne-Marie Stretter et Michael Richardson vivront jusqu'au bout leur histoire d'amour, après quoi ils se quitteront. Chez Marguerite Duras, les histoires d'amour ne finissent pas bien, elle se vivent  un point c'est tout. Il est bon qu'il en soit ainsi .

Telle est la leçon de vie proposée par une romancière  chez qui la leçon  de Racine est corrigée par celle d' André Breton.

Peut-on dégager de la lecture du Ravissement de Lol V. Stein une leçon de sagesse ? Sagesse paradoxale, déjà présente, sans doute, dans l'image initiale des deux petites filles unies dans la danse. Une sagesse ? En somme, quelque chose comme le consentement de Tatiana au désordre amoureux couronné par le sourire compatissant et distancié de Lol...


Marguerite Duras , L'Après-midi de Monsieur Andesmas  ( Gallimard / L'Imaginaire )

Marguerite Duras,   Le Ravissement de Lol V. Stein   ( Gallimard / Folio )

Jean Ricardou ,  Le Nouveau roman   ( Le Seuil / Ecrivains de toujours )


La  Douleur, avec Dominique Blanc



3 commentaires:

christianpouillon@free.fr a dit…

Jambrun, même lorsque je ne suis pas en accord avec vous (sur Aragon ou sur Duras), j'estime grandement vos commentaires développés, ou encore telle remarque fine sur les allergies personnelles... Et puis, vous avez lu ce dont vous parlez, le le sais, comme quelques autres le savent.

Ce petit mot, parce que la simplesse de Traube, mais plus encore les tombereaux de sottises, d'erreurs et, au fond, d'HENAURMES naïvetés de Michel Alba me découragent d'intervenir. Y compris sur Anselm Kiefer plus longuement...Bah !

Gardez-vous,

C.P.

christianpouillon@free.fr a dit…

Pardon : "je le sais..."

Jambrun a dit…

Votre commentaire m'honore, cher C.P., comme chaque fois que vous me parlez. Croyez à mon estime et à mon affection. Mes amitiés à vos filles et à tous ceux que vous aimez.