mardi 12 février 2013

A quoi servent les intellectuels ?

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Un intellectuel, est-ce que ça existe seulement ? Est-ce que, tous autant que nous sommes, nous ne sommes pas des intellectuels, puisque nous utilisons tous peu ou prou, ne serait-ce que par intermittences, nos facultés intellectuelles ? Le privilège de l'intellectualité est la chose du monde la mieux partagée. Mais les choses ne sont pas si simples, et Sartre a d'ailleurs écrit un Plaidoyer pour les intellectuels (1972) qui s'ouvre par un chapitre d'une bonne trentaine de pages intitulé Qu'est-ce qu'un intellectuel ? , ce qui suggère que la définition ne va pas de soi . Tout le monde n'est d'ailleurs pas d'accord avec la définition sartrienne de l'intellectuel. Enzo Traverso en propose au moins une autre  dans Où sont passés les intellectuels ?, titre qu'on peut trouver curieux si l'on s'avise qu'il n'est pas bien difficile d'en rencontrer, vu que les intellectuels reconnus comme tels fleurissent partout, dans l'Université, dans les médias, dans les maisons d'édition. N'importe quel pékin -- moi par exemple -- est capable de citer au moins dix intellectuels en activité. BHL, Régis Debray, Michel Onfray, Alain Finkielkraut, André Glucksman, sont quelques uns des intellectuels français les mieux connus du grand public.

Soucieux d'éclairer ma lanterne, je me suis reporté à mon Robert, dictionnaire historique de la langue française . C'était nécessaire car la notion d'intellectuel est à la fois très ancienne et très récente. J'y ai appris que, si l'adjectif est présent depuis longtemps dans la langue (première occurrence: 1265), son emploi comme substantif n'est guère antérieur à la seconde moitié du XIXe siècle ; il est alors souvent péjoratif,  notamment sous la plume des antidreyfusards ; les adversaires des intellectuels les voient alors comme des sortes de Cosinus  coupés des réalités, perdus qu'ils sont dans les nuées de la spéculation. Dans Jean-Christophe, Romain Rolland écrivait : "  Après les intellectuels de l'avant-garde, les intellectuels de l'arrière : les uns valaient les autres. Chacun des deux partis traitait l'autre d'intellectuel, et se traitait lui-même d'intelligent. "  Le titre du livre de Sartre suggère qu'en 1972 encore, la notion et le mot d'intellectuel apparaissent sous un  jour peu flatteur.

Pourtant ces connotations péjoratives sont relativement récentes, comme si, à partir du XIXe siècle, les adversaires des intellectuels leur reprochaient d'avoir perverti,  caricaturé les valeurs intellectuelles. On assiste alors à un spectaculaire retournement, dont les causes n'ont pas encore été bien analysées, à mon avis. Car il est bien certain que, au moins depuis l'invention de l'écriture, les activités intellectuelles ont joui d'un préjugé favorable et ceux qui les exerçaient ont bénéficié d'un statut social enviable. Le prestige de "l'intellectuel" a été longtemps l'effet de sa maîtrise de la lecture et de l'écriture, au sein de populations analphabètes.

Le triomphe du monothéisme n'a fait que renforcer cette victoire des "intellectuels" sur les "manuels". Dieu est en effet pur esprit, libre de toute pesanteur corporelle. Le platonisme, puis la philosophie cartésienne, consacreront la suprématie de l'esprit sur le corps. "Il y eut aussi, écrivait Charles-François Dupuis en 1796 dans L'Origine des cultes, un soleil intellectuel, dont le soleil visible n'était que l'image; une lumière incorporelle, dont la lumière de ce monde était une émanation toute corporelle; enfin, un verbe incorporel, et un verbe revêtu d'un corps, et rendu sensible à l'homme. Ce corps était la substance corporelle du soleil, au dessus de laquelle on plaçait la lumière incréée ou intellectuelle, ou le logos intellectuel . "

La conviction naïve, dérivée du dualisme cartésien, de la supériorité de l'esprit sur le corps et donc des activités intellectuelles sur les activités physiques, s'exprime fréquemment , par exemple dans ce passage de La Mesure du temps, de Bernard Decaux (1959) :

" L'appareillage électroménager économise d'abord la fatigue de la maîtresse de maison, bien entendu, mais il économise aussi son temps, qu'elle peut alors consacrer à des occupations plus intellectuelles ou plus intéressantes. "

Conviction naïve en effet puisqu'on ne voit pas bien en quoi le fait de faire la cuisine, par exemple, serait a priori une activité moins intellectuelle et moins intéressante que lire le dernier ouvrage de BHL .


La disparition, constatée un peu vite par Enzo Traverso, de la figure de l'intellectuel, serait-elle partiellement liée à un processus de réhabilitation du corps et à la critique d'un dualisme démenti par les travaux récents de la physiologie ? Peut-être.

Dans le champ très large des activités et des professions à dominante "intellectuelle", quelle position occupe "l'intellectuel", si tant est qu'il en occupe une qui soit identifiable ? Le physicien, le sociologue, le banquier, le professeur, le médecin, le journaliste, exercent des professions intellectuelles et sont d'ailleurs couramment qualifiés d'intellectuels. Pourtant, dira-t-on, l'intellectuel proprement dit, c'est autre chose. Quelle est donc sa spécialité à lui.

Eh bien,  sa spécialité, c'est justement de ne pas en avoir ! L'intellectuel serait donc celui qui s'estime et qu'on estime autorisé à parler de tout sans être spécialiste de rien. Un Bernard-Henri Lévy, un Régis Debray seraient en effet assez représentatifs dans la France d'aujourd'hui de cette non-spécialisation intellectuelle. L'intellectuel se rapprocherait en somme du philosophe, mais le philosophe est un spécialiste de la philosophie, tandis que l'intellectuel, non.

Reconnaissons cependant que l'intellectuel reconnu comme tel s'appuie souvent (au départ du moins) sur une compétence spécifique. Par exemple, Michel Foucault fut d'abord un historien doublé d'un philosophe. On dira donc plus justement que l'intellectuel ne devient vraiment un intellectuel que lorsqu'il cherche à faire entendre sa voix en dehors de son domaine de compétence initial.

Mais, dira-t-on, à ce compte, tout un chacun est un intellectuel qui s'ignore (pas toujours). Moi par exemple, m'appuyant d'ailleurs sur une compétence intellectuelle initiale (je ne dirai pas laquelle, je ne voudrais pas faire du tort à mes consoeurs et confrères encore en activité), je m'estime autorisé à parler de tout et de rien sur ce blog sans être spécialiste de quoi que ce soit. Fais-je pour autant partie de la catégorie enviable des intellectuels ?

Eh bien non. Pour être un intellectuel, il ne faut pas seulement s'autoriser à penser. Il faut que d'autres vous considèrent comme autorisé à penser. Qui ? Eh bien, les éditeurs qui publient vos livres, la fraction de vos lecteurs que vos pensées ont séduits, les journalistes qui vous invitent à les communiquer  au grand public et finalement le grand public lui-même qui, sur la foi des autres, vous prend pour un intellectuel. Ce n'est que par la réunion des suffrages des initiés et de ceux du tout-venant que vous êtes proclamé intellectuel et êtes admis dans les rangs de la prestigieuse confrérie. Une fois que vous y êtes, vous en retirez les divers profits, et  il ne vous reste qu'à vous y maintenir grâce à la pratique bien connue du renvoi d'ascenseur. Seule une bourde énorme, comme celle dont se rendit naguère coupable un Régis Debray  à propos du Kosovo, peut entraîner votre exclusion, mais c'est excessivement rare, et Debray lui-même a fini par échapper à cette sanction extrême.

" Mandaté par personne ", écrit Sartre de l'intellectuel. C'est là une vision fortement idéalisée, dans la ligne de celui qui se rêvait, comme il le dit dans Les Mots, comme un pure combattant de l'esprit, "rien dans les mains, rien dans les poches". Il n'en va pas de même dans la réalité. L'intellectuel y est  toujours tributaire et bénéficiaire d'appartenances,  d'alliances et d'allégeances desquelles il tient sa légitimité et sa notoriété : réseaux universitaires, professionnels, maisons d'éditions, journaux, partis, clans, coteries... Il tient à jour son carnet d'adresses et entretient ses amitiés.

S'il s'autorise à parler de tout sans être spécialiste de rien, à quoi peut bien servir un intellectuel, surtout dans une société qui ne cesse de privilégier la spécialisation et l'extrême technicité ? Eh bien, justement, à rien. L'intellectuel cause, c'est tout ce qu'il sait faire, et reconnaissons que le poids de sa parole dans le devenir de la société où il vit est  nul ou quasi. Althusser à rien (sauf à étrangler sa femme). Debray, non plus. Foucault, à pas grand chose. Le cas de BHL est l'exemple qui confirme la règle, car son rôle (d'ailleurs catastrophique) dans une équipée politico-militaire récente ne doit évidemment rien à la pensée médiocre qu'étalent  ses ouvrages.

Faut-il pour autant fusiller les intellectuels  au motif qu'ils ne servent à rien ? Il faudrait alors en fusiller beaucoup d'autres. Remercions au contraire l'intellectuel d'apporter son concours aux innombrables formes de l'universel  divertissement. Et les écrits de l'intellectuel fournissent un divertissement tout aussi valable et efficace qu'un autre ; on ne discutera pas des goûts et des couleurs. Lire Martin Heidegger , c'est s'adonner à un divertissement ni plus ni moins  digne et  enrichissant, a priori, que celui que procure une comédie  de Feydeau ou  un concert de Nolwen Leroy. Quant à moi, des trois, c'est la dernière que je préfère, on devinera sans peine pourquoi.

" Que pourrions-nous trouver de mieux que de nous amuser ? ", se demande Philip Roth. Il a raison : il n'y a rien de mieux. "Amusez-vous / Foutez-vous d'tout / la vie après tout est si courte..." disent les paroles d'une chanson des années trente. Impeccable sagesse, même si elle est ici vulgairement formulée. Roth constate l'inexorable déclin de la lecture, de plus en plus concurrencée par les écrans de toutes sortes, bien plus amusants. Il semble qu'il considère comme acquis que ce qu'on lit dans les livres bénéficie d'un coefficient de sérieux a priori supérieur à ce qu'on peut voir sur des écrans, que la lecture implique un plus haut degré de concentration et d'activité intellectuelle. Mais c'est là un point de vue éminemment discutable. Pour être heureux, il suffit de se divertir, dirait certainement aujourd'hui Voltaire.

Pour prendre les intellectuels au sérieux, il faut prendre au sérieux les débats d'idées, et plus  généralement les activités intellectuelles. Sans doute faut-il aussi, plus fondamentalement, prendre la vie au sérieux. J'ai longtemps pris les intellectuels au sérieux, les écrivains aussi. J'ai passé une grande partie de mon temps à les lire. Avec plaisir ? Certainement . Avec profit ? Sans aucun doute, à condition d'identifier le profit au  plaisir . Autrement, il faudrait se livrer à un examen attentif au cas par cas, tâche dont je n'ai ni le loisir ni l'envie. Il faut dire que, souvent,  à partir d'un certain âge, on ne prend plus grand'chose au sérieux, à commencer par la vie. Or je ne prends plus vraiment la vie au sérieux. Aujourd'hui, dans la mesure où j'ai encore envie et goût de vivre, je serais tenté de dire que je ne prends vraiment au sérieux que les seules activités intellectuelles  spécialisées du biologiste, du physiologiste et du médecin. Mais ce serait  une  restriction simpliste car ces activités n'existent que soutenues par une foule d'autres. Et de là, de fil en aiguille, qu'est-ce qu'on ne finira pas par reconnaître comme sérieux ? Peut-être même l'intellectuel généraliste. Peut-être bien un Régis Debray. Peut-être même un BHL . Je prends bien au sérieux mon médecin généraliste, alors...

A quoi servent les intellectuels ?  Ma question est hypocritement formulée . Je dois me demander : à quoi me servent les intellectuels ? A orner provisoirement ma belle âme ? Faut-il prendre au pied de la lettre la définition que Valéry donnait de la culture : ce qui reste quand on a tout oublié ? C'est-à-dire pas grand'chose ou même rien du tout : un stock virtuel d'informations, d'émotions et d'images, de formules sues plus ou moins par coeur , et qu'on mobilise quand l'envie vous en prend, quand vous n'avez rien de mieux ou de plus urgent à faire, mais qui, pour éclairer votre chemin dans la vie  réelle, ne vous sont d'aucune utilité. Il y a quelque chose d'un peu effrayant dans ces alignements silencieux de dos pâles éclairés par le soleil levant sur les rayons de ma bibliothèque , tous ces livres que je ne relirai sans doute jamais et qui attendent seulement que le brocanteur vienne les chercher , mais c'est en vain qu'il tentera de les fourguer : qui en voudrait ?

Au vrai, une définition de la culture qui ne retiendrait que le stockage de l'information a quelque chose d'aussi mortellement désespérant que la vision des empilements de vieux bouquins sur les rayons empoussiérés de la boutique vide d'un soldeur d'occasion : la culture vivante, c'est la circulation et l'échange de l'information. Faites passer !

Je souscris à  ces mots de Tobie Nathan  : " Silencieux et humble devant le malheur, on se doit de partager la gaieté du savoir ; de combattre par toute la force de la pensée la banalité et l'ennui " (1).


Note 1 . -  Tobie Nathan , La Nouvelle interprétation des rêves (Odile Jacob)





 Martine Heidegger ?






2 commentaires:

Elena a dit…

Dieu pur esprit affranchi de la "pesanteur", vous voulez rire ?
Tenez — le mot que l'on traduit généralement par "gloire" (et qui est le plus souvent associé à Dieu, "la gloire du Seigneur"), KaVoD, signifie le poids ! Il constitue le pôle (positif, avec des connotations de solidité, consistance, ce sur quoi on peut compter) opposé à la légèreté humaine et "mondaine" (négative, avec les connotations de vide, creux, éphémère, illusoire comme le mirage dans le désert) exprimée par le mot HeVeL (au sens premier: buée, vapeur — c'est le nom du fragile Abel et la "vanité" dénoncée par Qohelet/L'Ecclésiaste).

Par ailleurs, on peut lire dans le traité Berakhot (8a) du Talmud de Babylone : "La satisfaction du travailleur manuel est plus grande que celle du craignant-Dieu."

Quant à la spécialisation dans les activités "spirituelles" elle n'a pas du tout été vue d'emblée comme un bien. Les rabbins ont d'abord exercé une autre activité, professionnelle celle-là (et Saul de Tarse ne dérogeait pas à la règle). Pourquoi ? Le service de Dieu doit être désintéressé ("ne soyez pas comme des serviteurs qui servent le maître à condition de recevoir une gratification […]" [Pirqé Avot = Sentences des Pères, I, Michna 3). Il y a aussi une conscience aiguë des phénomènes de compensation : la spécialisation-professionnalisation, en déchargeant certains de tout autre travail leur permettra certes de lire la Torah nuit et jour, de réfléchir à loisir et donc d'aller plus loin dans l'étude MAIS en mettant le reste du peuple au service de ceux-là elle l'empêchera de réaliser ce qui est aussi sa vocation — aucun homme n'est autorisé à s'affranchir de l'obligation de l'étude (dans la mesure de ses possibilités, matérielles et intellectuelles). Au 12ème siècle, Maïmonide (lui-même médecin) signifie clairement ce refus de la professionnalisation : c'est éteindre la lumière de la Torah. Il cite aussi la sentence : "Toute étude qui ne s'accompagne pas de travail devient oisiveté et cause de péché." À notre époque, Yeshayahou Leibowitz (spécialiste de la neurobiologie et philosophe) a continué cette tradition.

Les Jambruns a dit…

@ elena

Vous éclairez fort judicieusement ma lanterne. La conviction d'une supériorité absolue de l'esprit sur le corps est d'ailleurs d'origine platonicienne ; elle ne se trouve pas dans la Bible. mais vous savez combien l'influence du platonisme sur la pensée chrétienne et, de là, sur les sociéts chrétiennes, a été forte et, à mon avis, nocive.

Onésiphore de Prébois