mercredi 27 février 2013

Au nom de quoi ? Maurice Papon expliqué par Sternhell

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Le comportement de Maurice Papon sous le régime de Vichy, son procès et sa condamnation en 1998, plus d'un demi-siècle après les actes incriminés, continuent de nous poser des questions à la fois cruciales et gênantes, auxquelles la longue et passionnante préface que Zeev Sternhell a ajoutée en 2012, pour la réédition d'un livre qui fit débat lors de sa parution en 1983, Ni droite ni gauche, l'idéologie fasciste en France, permet d'apporter des réponses largement satisfaisantes, à mon sens.

Parmi ces questions, je distingue, pour ma part, les trois suivantes :

1 / Au nom de quoi, en 1942, Maurice Papon aurait-il pu refuser de contresigner les ordres expédiant les Juifs de Gironde  à Drancy (première étape avant leur transfert à Auschwitz) ?

2 / Pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps (56 ans), avant que le procès Papon n'ait lieu ?

3 / Pourquoi Maurice Papon a-t-il fourni à la société française un bouc émissaire finalement peu efficace, l'arbre, comme on sait, ne parvenant généralement pas à cacher la forêt ?

Reprenant ces questions dans l'ordre inverse, je considérerai  d'abord la troisième :

1 /  Pourquoi Maurice Papon a-t-il fourni à la société française un bouc émissaire finalement peu efficace, l'arbre, comme on sait, ne parvenant généralement pas à cacher la forêt ?

Maurice Papon a été présenté pendant son procès par les médias comme un monstre froid, d'une indifférence inhumaine aux souffrances des victimes. Sa mise au ban de la société, à l'issue de sa condamnation -- exclusion de l'ordre de la Légion d'honneur, suppression de ses pensions -- parachevait l'image d'un individu exceptionnellement indigne.

Or, comme le montre Zeev Sternhell dans sa préface, Maurice Papon est loin d'être un cas isolé. Il est au contraire représentatif de la très grande majorité des fonctionnaires de l'administration française (administration préfectorale, police, justice etc.) qui, sans pour autant être des antisémites virulents (lesquels ne furent en effet qu'une minorité), collaborèrent sans beaucoup d'états d'âme à l'application de la politique antisémite de Vichy. Représentatif, plus largement, des élites françaises (écrivains, intellectuels, professeurs d'université, enseignants etc.) qui s'en accommodèrent aussi (ceux qui prirent le risque de protester contre l'exclusion de leurs confrères et collègues juifs furent très peu nombreux). Représentatif, plus largement encore, de la société française dans son ensemble, qui ne s'en accommoda pas moins, le régime de la Révolution Nationale étant accepté par l'immense majorité des Français comme la meilleure solution, ou comme le moindre mal, selon, dans les circonstances du moment.

2 / Pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps (56 ans), avant que le procès Papon n' ait lieu ?


La réponse à cette question découle évidemment de la réponse à la question précédente. Dès la Libération, nous dit Sternhell, s'appuyant sur les travaux les plus sérieux sur le sujet, on assiste, dans toute la société, sur tout le territoire, à un travail collectif massif de réhabilitation et de réintégration des personnes compromises dans la collaboration avec Vichy et avec les autorités d'occupation. Innombrables sont en effet les cas de compromission, innombrables leurs formes, innombrables leurs degrés. Comme elle ne pouvait sans graves dommages pour la société frapper trop de gens, l'épuration ne concerna en pratique que les cas les plus voyants, les plus flagrants, qui firent l'objet de condamnations. La plupart des sanctions seront légères et beaucoup, même parmi les plus compromis, y échapperont complètement. C'est ainsi, pour ne prendre que les cas de quelques personnalités très connues, un Marcel Jouhandeau, pourtant antisémite acharné et collaborateur notoire, est à nouveau et très rapidement édité chez Gallimard, grâce à la protection de Paulhan. Plus tard, un Morand, un Montherlant seront sans difficulté reçus à l'Académie française. Dès 1949, alors que les survivants des camps de la mort viennent à peine de rentrer, René Bousquet, organisateur de la rafle du Vel'd'Hiv, reçoit de la Haute Cour un brevet de résistance ; on sait la pérennité des relations amicales du personnage avec François Mitterrand. Ensuite, l'oubli fait son oeuvre, facilitant la réinsertion , dans tous les secteurs de la société (édition, Université, haute administration, entreprises etc.), de très nombreux cadres compromis . Dès la Libération, Maurice Papon commence un brillant parcours dans l'administration préfectorale, puis au gouvernement du général de Gaulle.


3 / Au nom de quoi, en 1942, Maurice Papon aurait-il pu refuser de contresigner l'ordre expédiant les Juifs de Gironde à Drancy (première étape avant leur transfert à Auschwitz) ?


Au nom de quoi, en effet ? Car il fallait bien que ce fût au nom de quelque chose.


Rappelons d'abord qui fut Maurice Papon avant d'être nommé secrétaire général de la préfecture de la Gironde en juin 1942. Ce brillant sujet commença très tôt une carrière politique, dans le giron du Parti Radical. Au début des années trente, il milite dans la Ligue d'action universitaire, républicaine et socialiste, aux côtés de... Pierre Mendès-France. Il sera attaché au secrétariat d'Etat de François de Tessan dans les deux gouvernements Léon Blum. A la même époque il publie des articles  dans des journaux proches de la mouvance radicale comme Le Jacobin, journal bimensuel des jeunes radicaux. Maurice Papon n'a donc rien d'un homme de droite, encore moins d'un fasciste. C'est un homme classé à gauche qui, grâce à l'appui de Maurice Sabatier, membre lui aussi du parti Radical, obtient en 1942 ce poste clé à la préfecture de la Gironde. Voilà notre brillant sujet lancé dans une  carrière de haut fonctionnaire qui s'annonce, elle aussi, brillante. Servir le nouveau régime ne semble lui poser  aucun problème de conscience : pourquoi pas celui-là aussi bien qu'un autre ?  Il n'est pas le seul.

Maintenant, quelques citations s'imposent. Il s'agit de quelques articles, supposés connus de tous, d'un texte très célèbre, fondateur pour tout dire, dans sa première version (1789) :

Article Ier     . - Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit.


Article II    . - Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l'oppression.



Article VI    . - La Loi est l'expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs représentants, à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse. Tous les Citoyens étant égaux à ses yeux sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents.



Article X   . - Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la Loi.



Article XI  . - La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté, dans les cas déterminés par la Loi.




C'est au nom de ces articles (et de tous les autres) que Maurice Papon, membre du parti radical, républicain et, en principe, homme de gauche, aurait pu refuser, en 1942, de contresigner l'ordre de déporter les Juifs de Gironde au seul motif qu'ils étaient Juifs. Mais il faut croire que dès 1940, l'année de la promulgation du premier statut des Juifs, dans la conscience collective française, dans la conscience des élites française, et même dans la conscience de beaucoup de Français qui se croyaient peut-être encore républicains et de gauche , les principes de la déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen étaient bien peu présents, bien peu actifs, pour que ,  dans leur immense majorité,  ils acceptassent sans broncher que l'on traitât ainsi leurs concitoyens. Pour que Maurice Papon refusât de contresigner les ordres proscrivant ses concitoyens juifs, il aurait fallu de sa part une adhésion profonde, de l'esprit et du coeur, aux principes inscrits dans la Déclaration des Droits de 1789. Ce n'était manifestement pas le cas. On peut penser au contraire qu'à l'instar de nombre de cadres du parti radical et de représentants des élites françaises, il s'en était consciemment détaché.

Une telle adhésion aux principes de la Révolution, après des années de formation des futurs citoyens dans les écoles de la République, aurait dû, en principe, se rencontrer chez l'immense majorité des Français en 1940, et d'abord dans les élites.  Il faut croire qu'il n'en était rien. Ceux des Français, bien rares , qui aidèrent leurs compatriotes Juifs à échapper à la persécution ne le firent d'ailleurs pas au nom des principes de 89, mais simplement au nom de l'humanité qu'ils portaient dans leur coeur. Ce vide idéologique si répandu, dans un pays qui se prévalait pourtant d'être la patrie des droits de l'Homme, a préparé le terrain à Vichy, en facilitant l'acceptation par les Français d'un régime liberticide, qui tournait délibérément le dos aux principes fondamentaux de la République. Cette carence fut sans doute en grande partie le produit d'un travail de sape mené, depuis un bon demi-siècle, contre l'idéologie républicaine et démocratique,  par une mouvance fascisante nombreuse et influente dont le livre de Sternhell étudie les origines, la nature et les composantes.

Sternhell  écrit à ce sujet :  " Isolées de la période de Vichy, les années trente françaises diffèrent énormément de la même période en Allemagne et en Italie. Prises en bloc avec les années quarante, considérées comme un tout, ces années de détresse présentent un aspect quelque peu différent. En l'espace de quelques mois, la France de 1941 se sera considérablement rapprochée des deux grands pays voisins. Incontestablement, l'été et l'automne de 1940 constituent une véritable période révolutionnaire qui change la face du pays. Il ne reste alors que peu de chose de la France de 1789 : la vieille tradition démocratique, battue en brèche pendant un demi-siècle, n'aura pas résisté au choc d'une grande crise nationale, à la défaite et à l'occupation d'une grande partie de son territoire. "


Comme un ultime et involontaire hommage aux institutions et à l'esprit de la République , le régime de Vichy prit soin, au moment où il entreprenait de persécuter les Juifs, de leur retirer arbitrairement la qualité de Citoyens français de plein droit, qui leur avait été reconnue par la Révolution française, et il le fit au moment même où, en Allemagne, on leur retirait la qualité d'Hommes. Il fallait bien, pour justifier la persécution de ces gens qu'on rejetait de la communauté nationale, qu'ils ne fussent plus ni Hommes ni Citoyens.

Ainsi, la promulgation , dès octobre 1940, des premières mesures discriminatoires contre les Juifs par Vichy apparaît comme un acte emblématique et véritablement fondateur : elle sanctionne le reniement des principes fondamentaux de la République et de la démocratie représentative. Elle consacre le triomphe des ennemis jurés de l'idéal révolutionnaire et du régime parlementaire.

Tous ceux qui, en France, s'accommodèrent du statut des Juifs et ne levèrent pas le petit doigt pour défendre leurs concitoyens arbitrairement privés de leurs droits ne s'avisèrent pas que, ce faisant, ils renonçaient eux-mêmes à revendiquer leurs propres droits.

Il est bien vrai que, comme le dit un personnage du Danton de Wajda , "l'homme a des droits tant qu'il sait les défendre ".


Additum . -

Des historiens français ont vivement contesté l'existence entre les deux guerres d'un fascisme français. et reproché à Sternhell de ne pas avoir cerné avec assez de rigueur le concept de fascisme, à partir d'une analyse du fascisme mussolinien. Mais Sternhell montre que le fascisme italien se réclame d'une idéologie qui s'est progressivement constituée en France à partir des années 1880, dont les principaux inspirateurs, tels Georges Sorel et Maurice Barrès, sont Français, et dont tous les éléments sont en place en France à la veille de la Grande Guerre. Son livre décrit, de façon pour moi très convaincante, l'étroite parenté idéologique entre le fascisme italien et les Croix de feu du colonel de la Rocque, les "chemises vertes" de Dorgères ou le PPF de Doriot qui, les uns et les autres, exprimaient d'ailleurs à toute occasion leur admiration pour l'action de Mussolini et leur adhésion à ses idées politiques. Il existe bien, dans la France des années trente, un puissant courant fascisant qui se nourrit du discrédit dans lequel la démocratie parlementaire est tombée aux yeux d'une grande partie de l'opinion pour laquelle, à la veille de la guerre, l'alternative n'est plus entre cette démocratie parlementaire qui semble à bout de souffle et le fascisme, mais entre le totalitarisme fasciste ou nazi et le totalitarisme communiste.

Un des éléments essentiels de l'idéologie fasciste, c'est le nationalisme, associé à une éthique volontiers guerrière. C'est ainsi que les fascistes ou fascisants français, engagés dans la collaboration avec l'occupant nazi, vont se retrouver pris dans la contradiction née de leurs propres principes. Ils rêvaient d'une alliance d'égal à égal avec l'Allemagne nazie au sein de l'Europe nouvelle. Mais le nationalisme allemand tel que le concevaient les nazis ne prévoyait pour la France vaincue qu'un rôle étroitement subordonné aux intérêts du vainqueur, sur tous les plans, notamment économique. Ces promoteurs inconséquents de la grandeur de leur pays finirent logiquement dans la peau de traîtres. Leur racisme au moins latent, souvent ouvertement revendiqué, se retourne également contre eux : aux yeux des nazis, la supériorité raciale des Aryens sur la race gauloise était évidente. Vae victis !


Zeev Sternhell ,  Ni droite ni gauche , l'idéologie fasciste en France  (Gallimard , folio/histoire)

Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen (1789)  : www.assemblee-nationale.fr





Maurice Papon en 1945





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