jeudi 7 février 2013

Aux hasards du patrimoine

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L'émission Des racines et des ailes, sur la 2 , fait partie de ces productions qui vous  en mettent plein la vue pour un investissement modique. Dans le genre, on pourrait faire beaucoup mieux, mais il y faudrait un peu plus de rigueur, de soin et de temps.

Le dernier numéro était consacré à la célèbre route Napoléon, qui, de Golfe Juan jusqu'à Grenoble, suit assez exactement l'itinéraire que le tyran récidiviste emprunta pour remonter jusqu'à Paris, histoire de faire encore chier le peuple français pendant cent jours supplémentaires . Et dire qu'il se trouve encore des gens pour admirer cette foireuse équipée , dont les historiens impartiaux ont depuis longtemps dressé le bilan désastreux. Enfin...

Le but officiel  de l'émission est de faire connaître aux ignares que nous sommes les richesses en tout genre de notre patrimoine. Cela allait ce soir-là de la crypte romane oubliée dans sa cambrousse aux vastes strates géologiques exhaussées jusqu'à 2 000 m, en passant par la confiture d'épine-vinette. A boire et à manger, quoi. Les reportages font abondamment appel aux ressources de l'hélico et de l'ULM. Il faut dire que la France vue du ciel, on ne s'en lasse pas . Dommage que le souci pédagogique ne soit pas plus grand. Par exemple, dans ce numéro, l'approche aérienne aurait pu être bien plus intelligemment utilisée pour nous faire comprendre la logique de l'implantation géographique de villes comme Castellane ou  Digne-les-Bains.

Le problème d'une émission sur le patrimoine le long d'un tel itinéraire, c'est que le patrimoine, dans le coinsteau, c'est pas ça qui manque. On n'ira pas jusqu'à dire que tout ou presque est patrimoine, mais le stock est assez époustouflant.

Le résultat, sur un trajet de quelque 300 km (sans compter les détours), ne peut guère être qu'un survol rapide, un saupoudrage au gré des opportunités. Un petit tour au Fort Carré d'Antibes , quelques minutes à Grasse , un survol de Castellane, etc. Il faut être juste, on apprend tout de même des choses qu'on aurait pourtant dû connaître. Par exemple, j'ignorais l'existence à Grasse , ville que j'ai pourtant beaucoup fréquentée, de cette merveilleuse chapelle baroque aujourd'hui en restauration , ou de cette villa italianisante aux jardins somptueux avec vue imprenable sur la vieille ville. J'ai connu l'époque où, des collines grassoises jusqu'aux abords des localités du bord de mer, on cultivait le jasmin qu'on cueillait aux aurores avant de l'acheminer aux parfumeries. Toute la campagne embaumait dans la fraîcheur de la nuit finissante . On  apprenait dans l'émission que, des centaines d'exploitations encore actives dans les années soixante du siècle dernier, il n'en reste qu'une vingtaine. Les causes de ce déclin sont connues : la concurrence de pays à la main d'oeuvre beaucoup moins chère, les ingénieuses manipulations des chimistes et, bien entendu, l'envolée des prix du foncier. De Marseille à Menton , le maintien d'une activité agricole, sur des surfaces réduites et sur le modèle de l'exploitation familiale traditionnelle , relève de l'apostolat écologique et de l'aberration économique. Il faut se mettre à la place des héritiers de pépé qui vient de casser sa pipe : pour peu qu'une révision du P.O.S. (ou de ce qui en tient lieu aujourd'hui) fasse passer vos terrains en zone constructible , vous avez du jour au lendemain beaucoup mieux à faire qu'à vous lever à cinq heures pour aller cueillir le jasmin , ébourgeonner vos vignes ou biner vos patates. Surtout en ces temps où il est prudent de se constituer des réserves pour revaloriser soi-même sa retraite.

Des vestiges attendrissants de ces activités agricoles d'antan , il n'en manque pas entre Grasse et  Grenoble. Une bonne partie de l'émission était d'ailleurs consacrée aux efforts de quelques sympathiques hurluberlus locaux pour disputer aux ronces les ruines de tel village abandonné ou s'adonner à la maçonnerie sur les pierrailles de Vieux Chaillol pour reconstruire un canal destiné à acheminer dans la vallée les eaux d'un glacier dont je suppose qu'il fait lui aussi partie des chefs-d'oeuvre en péril.

Au fait, Vieux Chaillol et la route Napoléon, moi je veux bien, mais le petit caporal et ses soldats n'ont jamais traîné leurs guêtres sur ces hauteurs escarpées, venteuses et neigeuses, fort éloignées, tout de même, du célèbre itinéraire. La proximité phonologique des noms de Napoléon et de Champoléon a dû souffler aux auteurs de l'émission l'idée d'un détour par ce village encore plus éloigné de la fameuse route, et dont le site grandiose, au pied du noble éperon du Sirac, méritait d'ailleurs beaucoup mieux que cette brève séquence sur son marché hebdomadaire . C'est vrai aussi que, depuis les crêtes du Dévoluy, on doit apercevoir des bouts de la route Napoléon, mais il faut, pour les atteindre, se taper les kilomètres de lacets du vertigineux col du Noyer, plus quelques heures de marche. Quant aux gouffres explorés par nos modernes spéléos du côté du plateau de Bure, ils n'ont avec les marches forcées du petit tondu qu'un rapport excessivement lointain. A tout prendre, je conseillerais à qui souhaite s'initier aux beautés de la route Napoléon,  dans le secteur de l'actuel lac du Sautet, la lecture des pages magnifiques qu'a inspirées à Huysmans son séjour dans ces parages à l'époque où il pérégrinait jusqu'au sanctuaire de Notre-Dame-de- la Salette, autre joyau de notre patrimoine, dont le reportage ne soufflait mot, bien qu'il soit  moins éloigné de la route Napoléon que Vieux Chaillol.

Les falaises du pic de Bure dominent quasiment la ville de Gap , étape bien connue de la route Napoléon, au pied des lacets du col Bayard, , curieusement absente de cette évocation . C'est pourtant un carrefour majeur des Alpes françaises et un haut-lieu du patrimoine alpin, puisque le château de Charance et son célèbre parc  -- conservatoire botanique d'importance nationale -- sont le siège de l'administration du Parc National des Ecrins.

Enfin, on aura pu admirer de beaux paysages qui m'ont personnellement donné envie de retourner traîner mes guêtres sur tous ces sentiers tant aimés . C'est toujours ça.

Et puis cette sympathique marchande de confitures d'épine-vinette de Champoléon m'aura rappelé ce dialogue célèbre :

-- Ah, mon Dieu ! Vous n'êtes donc pas Monsieur et Madame Pinevinette ?

-- Non, Monsieur, nous ne sommes pas les Pinevinette !

-- C'est sur le palier gauche, les Pinevinette !

-- Eh ben , c'est pas le palier gauche, ici ?

-- Non Monsieur, c'est le droit ! C'est le gauche quand on prend l'escalier mais c'est le droit quand on sort de l'ascenseur.

-- Si vous aviez pris l'ascenseur, comme tout le monde !

Cela aura été un des grands bonheurs de ma vie de fulminer, en tant que Lucien, ce "Non Monsieur, nous ne sommes Pas les Pinevinette " en faisant bien exploser les labiales. Et comme je sais les Champsauriens gens accueillants et conviviaux, je propose d'échanger un lot de pots de confitures d'épine-vinette contre quelque Feydeau bien tassé. Le facétieux Feydeau ne négligeait pas l'effet comique des noms de ses personnages : Pinevinette ... Hochepaix  ( P.A.I.X. ! ) ...

Vive la route NaPoléon ! Na !




Un événement méconnu du Patrimoine : les Rencontres de Vieux Chaillol




1 commentaire:

JC a dit…

Napoléon, c'est qui ?
Ah ! oui ! le grossiste en légumes de Simon Leys